Depuis plus de dix ans, la maison d’édition québécoise M éditeur produit et diffuse des ouvrages de critique sociale. Avec sa nouvelle équipe, et surtout sa nouvelle collection lancée à l’automne 2024, « Recherches matérialistes », l’éditeur entend fournir de nouveaux outils de réflexion et de lutte.
La revue À bâbord! s’est entretenue avec Antoine Deslauriers, membre de l’équipe de M éditeur, et Alexis Lafleur-Paiement, qui co-dirige la nouvelle collection.
Cet article est d’abord paru dans le dernier numéro de la revue À bâbord!.
À bâbord! : Quels sont l’origine et les objectifs de M éditeur, et notamment de sa collection « Recherches matérialistes »?
Antoine Deslauriers : M éditeur a été fondé en 2011. Cela fait un peu plus de deux ans et demi que notre petite équipe en a repris la direction.
On se connaît depuis un certain temps déjà : on s’est rencontré à l’université, où on avait un cercle de lecture qui allait un peu dans tous les sens, des sciences sociales à la philosophie en passant par la littérature.
L’idée, avec cette reprise de M éditeur, c’était de prolonger une partie du travail qui était effectué par l’ancien propriétaire, monsieur Richard Poulin.
En premier lieu, la revalorisation d’un ensemble de textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui nous semblent avoir une certaine pertinence vis-à-vis des problèmes auxquels nous faisons face à l’heure actuelle, comme la crise climatique, la droitisation des champs politique et médiatique, ou les atteintes aux droits des minorités de genre et de sexe. Évidemment, les traditions socialistes n’ont pas toujours pris en compte ces problèmes-là, cela dit, lorsqu’elles l’ont fait, elles ont su mettre de l’avant des réflexions qui nous semblent intéressantes.
Il y a des moments qui permettent la réception de certains textes et cette réception fonctionne parfois à retardement.
Antoine Deslauriers
L’idée, pour nous, c’est donc de revaloriser et de faire circuler des textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui, pour beaucoup d’entre eux, ne sont pas disponibles en librairie. Certains sont accessibles sur Internet, mais dans des versions ou des traductions qui ne sont pas toujours de bonne facture.
En second lieu, l’accompagnement des luttes des mouvements sociaux contemporains, syndicaux et populaires. Récemment, on a produit un livre pour le Réseau des délégué·es sociaux de la FTQ. Là encore, l’idée, c’est de produire et de faire circuler des textes qui sont autant d’instruments de lutte pour nos camarades.

Alexis Lafleur-Paiement : La collection « Recherches matérialistes » répond à la dynamique qui a été soulevée par Antoine, c’est-à-dire la volonté d’utiliser la recherche ou le travail intellectuel pour en faire des outils au service des luttes.
On considère qu’à l’heure actuelle, les mouvements sociaux ont un manque théorique et un manque de connaissances par rapport à l’histoire et aux sciences sociales. Il y a beaucoup d’idées politiques, il y a de l’activisme, mais on a l’impression qu’on a besoin d’un apport supplémentaire pour gagner en clarté stratégique.
On le fait déjà avec des collectifs comme Archives révolutionnaires ou Temps libre.
Mais on veut se donner collectivement un nouveau débouché pour cette recherche, afin de répondre à l’appel que Lénine lançait en 1902 : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».
ÀB! : Ces dernières années, le terme « matérialiste » s’est de plus en plus répandu parmi les cercles militants de gauche en Europe et en Amérique du Nord, y compris chez les jeunes activistes. Qu’est-ce que cela vous inspire et comment la collection s’ancre-t-elle dans cette revitalisation politique?
A. L.– P. : En choisissant d’appeler la collection « Recherches matérialistes », on indique un cadre d’analyse, tout en voulant garder un horizon relativement ouvert.
La direction de la collection est ouvertement marxiste, mais on a conscience que ce n’est pas uniquement les recherches qui se disent marxistes qui ont un intérêt pour les militants de gauche, les mouvements sociaux ou les révolutionnaires.
Il n’y a pas de valeur à la recherche en tant que telle : seulement une valeur heuristique, pédagogique, de compréhension, de lutte et de transformation.
Alexis Lafleur-Paiement
Un des problèmes que les théoriciens révolutionnaires ont rencontrés historiquement, c’est que, par dogmatisme, ils n’ont pas suffisamment lu et pris au sérieux les autres traditions de gauche, ou même plus largement les autres traditions intellectuelles. Cela a mené à une attrition au niveau de leur vigueur intellectuelle.
ÀB! : Quel est le rôle de l’histoire et de la théorie révolutionnaire dans les mouvements sociaux et politiques au Québec? Et comment la pratique de la réédition s’insère-t-elle là-dedans?
A. D. : Nous pensons que l’actualité de certains ouvrages est différée, qu’elle n’est pas nécessairement fonction de leur date de parution originale.
On trouve cette idée dans un texte de Walter Benjamin sur Baudelaire dans lequel il dit, en parlant d’œuvres poétiques, qu’elles sont pareilles à des clés qui sont confectionnées sans savoir à quelle serrure elles serviront. L’esprit derrière cette image, c’est de souligner qu’il y a des moments qui permettent la réception de certains textes et que cette réception fonctionne parfois à retardement.
Les traditions socialistes ont su mettre de l’avant des réflexions qui nous semblent intéressantes.
Antoine Deslauriers
Notre vision du travail d’éditeur, ce n’est pas de fournir des textes hagiographiques ou de considérer que les textes qui sont republiés sont [écrit par] des saint·es. C’est une erreur dans lesquelles ont parfois pu verser et versent encore parfois les traditions qui sont les nôtres.
Concrètement, cela veut dire qu’on a affaire à des textes qui, au-delà de leurs auteur·trices et de leur moment de publication, ont une certaine prise sur le présent et peuvent être pertinents aujourd’hui.
C’est ce qui nous a poussé·es à republier la Plateforme d’organisation des communistes libertaires d’Archinov et le Sur Lénine de Jean-Marc Piotte, par exemple.


A. L.– P. : J’en profite pour dire que nous ne faisons pas uniquement des rééditions.
Dans le cas du premier titre de la collection, Capitalisme et confédération de Stanley Ryerson, c’est parce qu’on a considéré qu’effectivement, c’était un livre dont le potentiel n’a pas été pleinement réalisé et qui mérite d’être réédité.
Ryerson offre une lecture extrêmement riche de l’histoire du Canada et de ses structures : sa thèse est que le Canada a été construit par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent et que le Canada, c’est d’abord une prison des peuples. C’est une structure qui enferme les peuples (que ce soit les nations autochtones, les Canadiens français, les Acadiens, les Métis) et qui vise à exploiter les territoires et prolétariser ces mêmes peuples.

Le travail de Ryerson, pédagogique et accessible, est écrit pour que les travailleur·euses et les citoyen·nes du Canada puissent comprendre ce pays et ses structures d’exploitation afin de les combattre et les dépasser.
ÀB! : On parle de sciences sociales, mais vous avez également publié un ouvrage de Pierre Popovic, La vie romanesque des textes, qui traite de l’esthétique et de l’art, des sujets souvent délaissés chez les militant·es.
A. D. : Et pourtant, ils ont toute leur importance, surtout dans une société industrielle avancée comme la nôtre.
Les champs culturels et artistiques ne peuvent pas ne pas être pris en considération, parce qu’ils sont hypertrophiés – qu’on en soit heureux ou pas, on ne peut pas les délaisser.

Il ne s’agit pas, non plus, d’instrumentaliser la chose artistique ou littéraire, mais de montrer qu’il y a une forme de potentialité critique propre aux arts et à la littérature.
Il y a un beau texte de Nathalie Quintane dans lequel celle-ci se demande pourquoi l’extrême gauche lit aussi peu de littérature. Peut-être aurait-elle intérêt le faire, justement.
ÀB! : Quels sont les projets à venir?
A. D. : Je l’ai indiqué plus tôt : nous nous sommes lancé·es dans l’aventure M éditeur en étant avant tout des lecteur·trices. Le travail d’édition, avec ce qu’il comporte de tâches proprement concrètes, nous a obligé·es à repenser notre rapport aux livres et à leur production.
Nous avons notamment pris conscience que derrière cette activité, il y a aussi tout un circuit de production et de distribution, avec ses impératifs propres. Comme l’ensemble des sphères d’activité humaine en régime de production capitaliste, le champ éditorial obéit par ailleurs à une logique marchande à laquelle on n’échappe pas.
L’idée, c’est de produire et de faire circuler des textes qui sont autant d’instruments de lutte pour nos camarades.
Antoine Deslauriers
Le fonctionnement actuel des subventions impose en outre de publier des nouveautés de manière constante, sans qu’on ait le temps de lire, de discuter et de faire circuler les livres.
L’opportunité qu’on a, à l’heure actuelle, c’est qu’il n’y a personne qui est salarié chez M éditeur, ce qui nous donne une certaine souplesse vis-à-vis du volume et du type de publication.
En ce qui concerne les ouvrages à venir, nous [avons tout juste publié] un livre sur la gentrification et la crise du logement, qui mêle récit et réflexions à partir de l’expérience d’une ancienne conseillère municipale.

Nous allons aussi publier une anthologie des textes de la revue Mobilisation [une revue militante publiée à Montréal de 1970 à 1975, notamment par Pierre Beaudet et André Vincent] sur les questions d’organisation et de stratégie au sein des mouvements de gauche.

A. L.– P. : Concernant « Recherches matérialistes », on collabore déjà avec les camarades français des Éditions sociales et des Éditions Amsterdam, qui proposent des modèles dont nous aimerions nous inspirer à long terme.
Sinon, nous allons tenter de maintenir un rythme de deux publications par année, à l’automne et au printemps. Nous proposerons des rééditions d’ouvrages historiques importants ainsi que des recherches en histoire, en économie ou en sociologie, et possiblement des essais politiques. On aimerait bien publier un essai sur les relations entre Autochtones et allochtones, ou sur le capitalisme financier au Canada.
Il y a beaucoup d’idées politiques, il y a de l’activisme, mais on a l’impression qu’on a besoin d’un apport supplémentaire pour gagner en clarté stratégique.
Alexis Lafleur-Paiement
L’idée pour nous, c’est de maintenir une certaine régularité et de chercher des études substantielles et rigoureuses afin d’informer et d’outiller les mouvements révolutionnaires. Aussi rigoureuse que la recherche doive être, elle reste complètement subsidiaire par rapport aux desseins politiques et révolutionnaires qui sont les nôtres. Il n’y a pas de valeur à la recherche en tant que telle : seulement une valeur heuristique, pédagogique, de compréhension, de lutte et de transformation.
Nous enjoignons fortement les gens à nous contacter s’ils font des recherches dans une perspective progressiste et libératrice. Autant on a une vision de la manière dont on veut mener nos recherches et de la manière dont on veut transformer le monde, autant on ne pense pas que cette vision-là doit stagner et se figer.
C’est dans l’échange, dans la collaboration et dans un esprit d’ouverture envers les camarades des autres tendances révolutionnaires qu’on peut bonifier notre approche et la rendre vivante et dynamique pour répondre aux enjeux et aux problèmes actuels.