Au début du mois, le procès d’une militante atikamekw, poursuivie en diffamation pour avoir remis en question l’identité autochtone d’une personne s’affichant comme métisse du Québec, a ramené la question de l’identité autochtone sur le devant de la scène. Ces dernières années, le phénomène des personnes s’auto-proclamant Autochtones, et notamment Métis·ses, prend de l’ampleur à travers le pays, mais les institutions et les gouvernements ne seraient pas prêts à contrer ce problème répandu, selon une experte.
Au début du mois s’est conclu un procès qui a suscité de vives réactions chez les communautés autochtones du Québec. Catherine Boivin, militante et artiste atikamekw originaire de Wemotaci, est poursuivie en diffamation par Isabelle Falardeau, surnommée « la Métisse », auteure notamment d’une série de livres intitulée Usages autochtones des plantes médicinales du Québec.
Isabelle Falardeau accuse Catherine Boivin d’avoir provoqué du cyberharcèlement à son encontre en remettant en question son identité métisse sur les réseaux sociaux.
La majeure partie du procès a d’ailleurs tourné autour de la question de l’identité autochtone.
La plaignante se présente depuis une vingtaine d’années comme « la Métisse », affirmant être « métisse du Québec » et disant avoir des racines autochtone et européenne.
En entrevue avec Pivot, elle dit avoir une arrière-arrière-grand-mère atikamekw, dont la fille a perdu le statut d’« Indien », et d’autres ancêtres métissé·es dont l’ascendance autochtone remonte encore plus loin.
« Au cours de ma vie, il y a plus d’années où je suis en contact avec les Autochtones que le contraire », dit-elle aussi, évoquant des expériences de travail en milieu autochtone et de nombreux voyages dans les communautés autochtones, sans toutefois préciser lesquelles.
Elle affirme avoir passé sept ans à étudier les plantes médicinales auprès de toutes les nations, sauf les Atikamekw et les Hurons-Wendats. En écrivant des livres, elle dit souhaiter « redonner » aux communautés autochtones ces savoirs qui sont en train de se perdre.
Elle assure que c’est un maître de cérémonie innu à la rivière Magpie qui lui a donné le surnom « la Métisse » au cours d’une cérémonie en forêt, il y a près de 20 ans. Elle affirme également avoir reçu des enseignements de William Commanda, ancien leader spirituel algonquin décédé en 2011.
Catherine Boivin, quant à elle, a souligné en cour qu’il s’agit d’une appropriation culturelle. Elle juge qu’Isabelle Falardeau se réclame faussement de l’identité autochtone pour diffuser et tirer profit de savoirs autochtones, et ce, sans le consentement des Premières Nations, incluant la sienne.
Catherine Boivin a décliné notre demande d’entrevue afin de ne pas interférer avec le processus en cours.
Elle a reçu un soutien important des communautés autochtones, notamment de la part de plusieurs personnalités influentes.
Xavier Watso, animateur et comédien abénakis originaire d’Odanak, également cousin par alliance de l’accusée, s’est exprimé sur les réseaux sociaux : « Je trouve inacceptable qu’on se fasse poursuivre pour oser dénoncer ce fléau qu’est le nombre grandissant de gens qui se disent autochtones ou métis parce qu’ils ont un ancêtre autochtone de 1650 ou qu’ils se sentent chez eux dans la forêt », a-t-il écrit.
Le mythe des Métis de l’Est
Au début des années 2000, un « mouvement métis » a émergé au Québec.
Entre 2001 et 2016, le nombre de personnes s’identifiant comme « Métis·ses » au Québec a presque quadruplé, passant de 15 850 à 69 360, d’après les travaux de Darryl Leroux, professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé dans le phénomène d’« auto-autochtonisation » chez les Canadien·nes d’ascendance française.
Cependant, les Premières Nations du Québec ainsi que les organisations politiques de la Nation métisse contestent catégoriquement l’existence d’une communauté métisse dans l’est du Canada, faute d’une culture distincte et d’une histoire collective.
Il y a métis et Métis
Alors que le mot « métis » désigne une personne d’ascendance mixte, les Métis en tant que peuple autochtone distinct, reconnu par la Loi constitutionnelle de 1982, ne se définissent pas simplement par une ascendance autochtone et européenne.
Les gouvernements fédéral et provinciaux, les Premières Nations et les organisations politiques de la Nation métisse conviennent généralement que les Métis·ses sont les descendant·es des femmes autochtones et des travailleurs européens de la traite des fourrures, qui se sont établi·es dans la vallée de la rivière Rouge, dans l’actuel Manitoba, au 18e siècle, et qui ont développé et préservé jusqu’à aujourd’hui une langue, une culture et une histoire collective qui leur sont propres.
Originaires de la rivière Rouge, les communautés métisses historiques se sont ensuite établies dans les Prairies, dans le nord-est de la Colombie-Britannique, dans les Territoires du Nord-Ouest et dans le nord-ouest de l’Ontario.
En 2003, dans l’affaire Powley, la Cour suprême du Canada a établi une série de critères pour déterminer qui peut revendiquer les droits ancestraux métis, incluant notamment l’auto-identification comme Métis, l’ascendance issue d’une communauté métisse historique, ainsi que la reconnaissance de la part de celle-ci.
D’après le professeur Darryl Leroux, le mouvement métis au Québec repose souvent « sur la découverte généalogique d’un ancêtre autochtone dans les années 1600 afin de constituer rétroactivement une “communauté” métissée datant de cette époque », écrit-il dans un article publié dans la revue Liberté en 2018.
Or, « entre 60 % et 80 % des Québécois ont au moins un ancêtre autochtone entre 1600 et 1800 », rappelle en entrevue Eric Pouliot-Thisdale, chercheur innu et mohawk en démographie à l’Université de Montréal.
Pour lui, le phénomène de l’auto-autochtonisation s’expliquerait par « une crise identitaire post-coloniale ». En effet, « pour se déculpabiliser, et par curiosité, les gens font leur généalogie et découvrent un ancêtre autochtone [et se disent] : “on n’a pas participé à l’extraction des terres autochtones [ou] à la dégradation des peuples autochtones, on en fait partie” », explique-t-il.
Pour Darryl Leroux, ce phénomène d’auto-autochtonisation tend à aplanir le caractère distinct des identités autochtones ainsi que les droits qui en découlent, tout en minimisant le rapport colonial entre les communautés autochtones et celles qui ont accaparé le territoire au cours des derniers siècles.
De plus, certain·es vont jusqu’à affirmer l’existence d’une nation métisse en bonne et due forme, les « Métis de l’Est », qui serait présente au Québec, mais aussi en Ontario et dans les Maritimes, ce qui est contesté par de nombreuses recherches historiques et par les organisations autochtones. On trouve au Québec des organisations prétendant représenter des membres de cette nation métisse, comme la Communauté métisse du Domaine-du-Roy et de la Seigneurie de Mingan, ou bien la Nation métisse du soleil levant.
La recherche de Darryl Leroux met d’ailleurs en lumière des antécédents anti-autochtones et suprémacistes blancs chez des membres fondateurs de ces deux organisations. Le fait de s’afficher faussement comme Métis sert alors à mieux lutter contre les droits et les revendications territoriales des véritables nations autochtones.
Un problème à l’échelle nationale
Au cours des dernières années, le phénomène d’auto-autochtonisation s’observe non seulement dans la province, mais à travers tout le pays.
Selon Statistique Canada, de plus en plus de personnes s’identifient nouvellement comme Autochtones dans le recensement, ce qui constitue l’un des facteurs majeurs contribuant à la croissance globale de la population autochtone.
Alors que le nombre de personnes au pays ayant le statut officiel d’« Indien » est passé de 744 855 en 2016 à 751 110 en 2021, le nombre de personnes s’identifiant comme membres des Premières Nations sans statut est passé de 232 380 à 295 295 sur la même période, soit une augmentation de 27,2 %.
De nombreuses figures des milieux académique, politique et artistique ont été dénoncées comme « pretendians », ou « fautochtones », c’est-à-dire des personnes qui prétendent être autochtones, mais sans ascendance avérée ou en se fondant sur une ascendance lointaine malgré un héritage essentiellement non autochtone.
« Les peuples autochtones ont une conception de l’identité très différente de celle issue du modèle occidental libéral [selon lequel l’identité] est un droit individuel qui ne peut pas être questionné », explique Jean Teillet, avocate métisse renommée, aujourd’hui à la retraite.
Elle souligne que la reconnaissance d’une communauté est essentielle à l’identité autochtone. Pour les Autochtones, « l’identité est une relation avec leur communauté, et ce n’est que par cette relation qu’on peut se dire autochtone », poursuit-elle.
Il est donc commun que les personnes autochtones demandent « quelle est ta nation, d’où viens-tu, qui était ta grand-mère? » afin de reconnaître un membre d’une communauté, selon Jean Teillet.
Ainsi, ceux et celles qui revendiquent une identité autochtone en se fondant sur une ascendance lointaine peuvent difficilement obtenir cette reconnaissance, faute de relation avec une communauté vivante.
Pourtant, une identité autochtone autoproclamée est rarement remise en question en dehors des communautés autochtones. Jean Teillet estime que cela a ouvert la porte à des personnes opportunistes qui s’inventent une identité autochtone afin d’accéder à des postes, des programmes et des fonds réservés aux personnes autochtones.
« Les Canadiens sont tellement ignorants à propos des peuples autochtones qu’ils ne sont pas capables de repérer les imposteurs. »
Jean Teillet
D’après elle, ce n’est qu’à partir de 2021 que beaucoup d’établissements ont commencé à mettre en place des mécanismes de vérification, plutôt que de se fier entièrement à l’auto-identification des candidat·es. Cela faisait suite à de nombreuses dénonciations de fausses identités autochtones, notamment au cas de Carrie Bourassa, ancienne professeure à l’Université de la Saskatchewan et experte autrefois réputée en santé autochtone.
« Mais le problème avec ces politiques, c’est qu’elles ne s’appliqueront qu’aux nouvelles personnes qui entreront dans ces institutions, et elles ne règlent pas le problème de celles qui y sont déjà », dit Jean Teillet, suggérant qu’il existe probablement encore une présence importante de faux Autochtones au sein des universités et des gouvernements fédéral et provinciaux.
Jean Teillet espère que les cas dénoncés permettront de sensibiliser le public, les institutions et les gouvernements à la question de l’identité autochtone. « Les Canadiens sont tellement ignorants à propos des peuples autochtones qu’ils ne sont pas capables de repérer les imposteurs. »
« Le problème, c’est que nos juges et nos tribunaux sont tout aussi ignorants à ce sujet que la population canadienne en général », déplore-t-elle au sujet de la poursuite en diffamation contre Catherine Boivin.
Jean Teillet souligne qu’il s’agit d’un des premiers cas de diffamation traités par les tribunaux impliquant la dénonciation d’une fausse identité autochtone et qu’il pourrait donc créer un précédent juridique déterminant pour la suite des choses.
La cour rendra une décision dans quatre à six mois.
Correction : Isabelle Falardeau affirme avoir une arrière-arrière-grand-mère atikamekw, et non une arrière-arrière-arrière-grand-mère. (25-05-2025)