Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Pivot s’est entretenu avec des enseignant·es qui travaillent dans les cégeps anglophones de Montréal, notamment les collèges Vanier et Dawson, où la ministre de l’Enseignement supérieur, Pascale Déry, a déclenché des enquêtes administratives. Selon ces profs, cette forme d’ingérence et l’intervention de la ministre dans deux cours portant sur la Palestine ne sont que l’aboutissement d’une bataille que mènent depuis longtemps des organisations sionistes au sein des institutions académiques contre l’enseignement en lien avec la Palestine.

« Il faut savoir qu’à Vanier, il y a deux ans, soit la première fois en quatorze ans où j’ai dit le mot Palestine… comme on dit en arabe : le ciel est descendu sur la terre », relate Leila Bdeir, qui enseigne au collège depuis plusieurs années. « Tout a basculé. »

C’était en mars 2023, « avant Gaza, avant le 7 octobre ». À l’occasion de la semaine internationale des femmes, la professeure organisait une conférence mettant en vedette la chercheuse féministe d’origine palestinienne Nada Elia. Cela aurait provoqué un branle-bas de combat chez certain·es membres du personnel.

L’affaire est relatée dans un mémoire soumis l’été dernier au comité parlementaire fédéral sur l’antisémitisme, signé par une enseignante du collège accusant la conférencière d’être une sympathisante du Hamas. L’auteure dénonce le fait qu’après avoir initialement refusé d’approuver l’événement, l’administration du collège Vanier a par la suite permis sa tenue, suite aux protestations de nombreux enseignant·es.

Leila Bdeir ne se doutait pas que, deux ans plus tard, elle recevrait un courriel du ministère de l’Enseignement supérieur lui demandant de se présenter pour un entretien dans le cadre d’une enquête administrative déclenchée par la ministre québécoise de l’Enseignement supérieur Pascale Déry en décembre dernier.

La mesure, visant à savoir si les collèges Vanier et Dawson avaient fait le nécessaire pour assurer la sécurité des étudiant·es dans un contexte de « climat tendu » depuis le 7 octobre 2023, a été vivement dénoncée par le corps professoral, comme l’a notamment rapporté La Presse.

Or, pour des enseignant·es avec qui s’est entretenu Pivot, ces enquêtes sont l’aboutissement de pressions durables et soutenues menées par des lobbys pro-Israël dans les cégeps anglophones de Montréal.

« Ça semble être l’aboutissement d’une escalade », avance Leila Bdeir. Elle explique que des collègues enseignant·es ainsi que des étudiant·es se sont d’abord opposé·es à des événements en lien avec la Palestine. S’en sont suivies des menaces légales et des pressions d’organisations sionistes, dont CIJA et la Fédération CJA.

« Après l’échec de ces tentatives de censure, le ministère s’en est mêlé. »

En décembre dernier, le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) – un lobby sioniste dont la ministre Déry a été membre du conseil d’administration – ainsi qu’un organisme qui le finance, la Fédération CJA, s’étaient félicités sur X d’avoir été à l’origine des démarches du ministère.

En avril, Pivot avait dévoilé l’existence d’une correspondance entre la ministre Déry et CIJA, malgré que le ministère ait refusé de dévoiler la nature des échanges.

Censure académique

Au Collège Vanier, Rim* a donné en 2024 deux cours portant sur la Palestine : l’un au semestre d’hiver, puis un autre, à l’automne. C’est au sujet de ce dernier que la ministre Déry a questionné l’administration du collège, un geste mis en lumière par La Presse et qui a depuis été qualifié d’ingérence contraire à la liberté académique et qui a mené des centaines d’enseignant·es à réclamer la démission de la ministre.

Mais, même avant cela, le premier cours donné par Rim* avait fait l’objet d’une mise en demeure de la part de cinq étudiant·es non-identifié·es et représenté·es par Me Neil Oberman, avocat et ex-candidat pour le Parti conservateur, qui mène fréquemment des recours contre le mouvement pro-Palestine à Montréal.

Le document, obtenu par Pivot et qui a également été envoyé au ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, montre que cinq étudiant·es demeurant anonymes accusaient le contenu du cours d’être « répréhensible, haineux et susceptible de [les] exposer à la haine et l’agression ». Iels demandaient à s’en désinscrire, ce que leur a par la suite permis l’administration du collège dans un courriel, qu’a pu consulter Pivot.

Cependant, dans sa réponse, Neil Oberman a insisté, demandant tout de même à savoir ce qu’il adviendrait du contenu du cours.

Par ailleurs, selon des informations d’abord révélées par Radio-Canada, l’avocat a aussi réclamé à la ministre Déry la tenue d’une enquête au Collège Dawson en juin 2024, soit après l’envoi de la mise en demeure contre le cours à Vanier.

Selon les enseignant·es qui se sont confié·es à Pivot, cela mettrait en lumière la véritable intention de la démarche judiciaire contre le cours donné à Vanier, qui n’aurait pas vraiment visé à accommoder quelques étudiant·es pouvant être inconfortables vis-à-vis de son contenu : ce qui poserait problème, ce serait plutôt le fait même que le cours existe.

Ainsi que l’avait révélé La Presse, le semestre suivant, à l’automne 2024, CIJA aurait demandé à rencontrer l’administration du Collège Vanier afin de s’enquérir du second cours enseigné par Rim*. Durant la rencontre l’organisme aurait remis en question la légitimité du cours, mais l’administration aurait défendu l’enseignante, toujours selon les enseignant·es qui ont parlé à Pivot.

Peu de temps après, le ministère aurait directement contacté l’administration au même sujet.

Pressions étudiantes

Au Collège John Abbott, l’enseignante Claire Russell a également entrepris d’enseigner un cours sur la littérature palestinienne l’hiver dernier.

« Dès que le calendrier des cours a été publié, j’ai reçu un courriel d’un étudiant qui demandait à voir le plan de cours et qui se disait très intéressé », relate l’enseignante. Elle apprendra plus tard que l’étudiant n’est pas éligible et qu’il est un membre exécutif de Hillel, un club destiné aux étudiant·es de confession juive, chapeauté par l’organisme sioniste du même nom, qui est lui-même financé par la Fédération CJA, tout comme CIJA.

« Je n’ai pas eu de nouvelles jusqu’à ce que ma directrice des études m’appelle pour me dire qu’il y avait des plaintes concernant certaines phrases dans le plan de cours », relate-t-elle. Claire Russell affirme, ainsi qu’elle l’avait initialement rapporté à La Presse, que la directrice lui a assuré qu’elle n’était pas obligée de faire des modifications, mais que considérant les enquêtes en cours à Dawson et à Vanier, il vaudrait peut-être mieux retirer quelques lignes – ce à quoi Claire Russell a acquiescé.

Les choses se sont aussi compliquées dans l’autre cours de littérature qu’elle enseignait et qui ne portait pas sur la Palestine. Dès la première séance, l’enseignante aurait été approchée par une étudiante qui se serait dite membre exécutive de Hillel. Elle lui aurait annoncé que trois autres étudiants qui assistaient au cours faisaient également partie du club.

« Derrière ces étudiants-là, il y a une forte pression de l’extérieur du collège pour dénoncer ou pour intervenir dans des contenus de cours. »

Ana*

Voulant rassurer et établir un lien de confiance avec ses étudiant·es, l’enseignante affirme avoir pris contact avec elles et eux par courriel. Mais peu de temps après, elle aurait reçu un avis de plainte. « Sur la base de cet e-mail, l’un d’entre eux a déposé une plainte pour antisémitisme contre moi, pour avoir fait des suppositions sur son identité », se désole Claire Russell.

Au moment de déposer la plainte, l’étudiant aurait également demandé de faire annuler l’autre cours donné par l’enseignante, portant sur la Palestine, auquel il n’était pourtant même pas inscrit.

« C’était très clair qu’ils suivaient mon cours pour garder un œil sur moi », avance Claire Russell. « Mais j’ai moins de protection institutionnelle en raison des enquêtes [à Dawson et Vanier]. »

« Ce qu’on voit, c’est que derrière ces étudiants-là, il y a une forte pression de l’extérieur du collège pour dénoncer ou pour intervenir dans des contenus de cours », analyse Ana*, qui enseigne également un cours de français sur la littérature palestinienne, à Dawson. La ministre Déry a également questionné l’administration du collège quant au choix de ce sujet.

Quel climat de peur?

Pour les enseignant·es à qui nous avons parlé, il est difficile aussi de comprendre pourquoi la ministre Pascale Déry s’inquiète particulièrement de la situation aux collèges Dawson et Vanier, où les actions étudiantes en lien avec la Palestine sont généralement peu fréquentes.

« Il y a des manifestations [étudiantes en soutien à la Palestine] partout. Mais [Dawson et Vanier sont] les deux seuls campus qui sont sous enquête », relève Leila Bdeir.

Vanier n’avait par exemple pas participé au mouvement de grève l’automne dernier, alors que des milliers d’étudiant·es dans les cégeps et les universités de la province débrayaient pour la Palestine.

« Alors quelles sont les actions en lien avec la Palestine? » demande Rim*. « Ce sont les professeurs [qui les mènent]. Ultimement, ce sont les professeurs qui ont enseigné et qui ont parlé de la Palestine. »

« Il est très clair pour moi que la seule raison de cibler Vanier est de réprimer l’éducation des étudiants », lance-t-elle.

« Avant même que l’enquête ait lieu, il y a beaucoup de gens qui ont été choqués par son annonce et qui […] vivaient très mal l’attente de ce qui allait se passer, de qui allait être convoqué, pourquoi, sur quelle base. Ça a créé beaucoup de stress, de gens qui se sentent peut-être épiés, surveillés, alors qu’ils n’ont rien fait à part leur boulot de prof », s’indigne Ana*.

« Ça a créé un climat délétère. »

Pendant son entretien, les enquêtrices du ministère de l’Enseignement supérieur auraient demandé à Leila Bdeir si l’enquête avait eu un impact sur le climat à l’école. Évidemment, « ça crée une méfiance, on se sent insécure, on ne sait pas si on nous enregistre dans les classes ou dans les rencontres », a-t-elle répondu.

« Il est très clair pour moi que la seule raison de cibler Vanier est de réprimer l’éducation des étudiants. »

Rim*

Depuis le début de l’enquête, certain·es enseignant·es ont pris l’habitude de s’enregistrer lorsqu’iels abordent la Palestine. « Je comprends pourquoi des profs sont tentés de faire ça », avance Leila Bdeir.

« Ça permet de garder des traces de ce qu’on a dit advenant que des étudiant.e.s nous accusent de tenir des propos antisémites », explique Leila Bdeir.

« Il y a un refus d’admettre qu’il s’agit de pédagogie. On dépeint constamment nos cours comme de l’activisme et on essaie de miner notre crédibilité en tant que professeurs. »

« Les motifs invoqués pour justifier le déclenchement de l’enquête sous-entendent que les étudiants juifs ne seraient pas en sécurité dans nos classes », s’indigne Leila Bdeir.

« Nous ne sommes pas dangereux pour ces étudiants juifs, ce n’est pas vrai. Notre philosophie d’enseignement est basée sur la bienveillance vis-à-vis de tous nos étudiants, qu’ils soient d’accord avec nous ou non et ce par rapport à n’importe quel sujet. »

Tangente dangereuse

« On a peur que ça crée des précédents », s’inquiète Dominique Sauvé, enseignante en physiothérapie au cégep Montmorency et responsable information et mobilisation au Syndicat des enseignant·es de son collège.

« Avec quelques plaintes qui viennent de l’extérieur, avec des bons contacts, on est capable de déclencher quelque chose de massif avec des personnes qui ont un pouvoir extrême de fouiller là où ils veulent. »

Si les autres cégeps ne font pas l’objet d’enquête, « l’effet dissuasif, il est là », affirme-t-elle. « Les enseignants se questionnent quand même à savoir s’ils abordent les enjeux de la Palestine. Est-ce que c’est le moment? Est-ce que je présente cet auteur-là? »

« Tout ça, remet beaucoup en question l’autonomie administrative des cégeps », estime-t-elle. « On remet aussi en question l’autonomie pédagogique des départements qui vont évaluer les plans de cours et le contenu des cours, en regroupant les enseignants qui sont experts sur la matière. »

Cela empiète tout autant sur l’indépendance des professeur·es, qui, en vertu de la loi, doivent jouir d’une liberté académique sur les constructions des cours qu’ils et elles enseignent, pense Dominique Sauvé.
Ce qui est sous-entendu, à la fois par le processus d’enquête et par les plaintes vis-à-vis des cours sur la Palestine, « c’est qu’il n’y a pas de rigueur, qu’il n’y a pas de substance, que c’est juste de l’activisme – ce n’est pas vrai », dénonce Rim*.

« La liberté académique, c’est le droit de penser et de travailler de manière créative, sans ingérence extérieure. On a le droit de concevoir un cours qui soit un bon cours. »

« Je ne doute pas que pour des étudiants juifs qui font partie de communautés très sionistes, c’est très difficile pour eux », explique Leila Bdeir.

Mais « si dans l’enseignement supérieur, on ne peut pas aborder les sujets qui sont polarisants, où est-ce qu’on va le faire, avec des gens qui ont des connaissances et sans tomber dans la désinformation? » demande Dominique Sauvé.

Le ministère de l’Enseignement supérieur a refusé de répondre à nos questions. CIJA n’a pas fait suite à nos demandes répétées.

* Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à certaines intervenantes s’inquiétant de possibles représailles.

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