Alors qu’une guerre commerciale avec les États-Unis bat son plein et que les tensions mondiales croissent, le Parti conservateur mène une campagne nationaliste. Cependant, la perspective du « Canada d’abord » promue par Pierre Poilievre cache et glorifie une histoire canadienne ancrée dans l’exploitation et la marginalisation.
Cet article est d’abord paru en version anglaise chez Ricochet
Dès février, Pierre Poilievre a dévoilé le nouveau slogan de campagne de son parti : « Le Canada d’abord », ou « Canada First » en anglais.
Bien que le message du Parti conservateur du Canada (PCC) puisse surtout sembler inspiré par le programme « America First » de Donald Trump, ce slogan existait bien avant, promouvant des idées ancrées dans la suprématie blanche et le racisme.
Parmi les anciennes mouvances « Canada First », on trouve un mouvement nationaliste blanc fondé en 1868 qui s’opposait à la souveraineté des Métis et des Cris et qui voulait établir une nouvelle « race aryenne supérieure » motivée par la survie difficile dans les territoires du Nord.
Plus récemment, en 2002, le Comité Canada First pour la réforme de l’immigration, aujourd’hui dissout, rassemblait des activistes suprémacistes blancs opposés à l’immigration. Paul Fromm, un nationaliste blanc qui s’est vu retirer son adhésion au PCC, administrait le site Web de ce réseau.
En 2021, un autre mouvement Canada First est apparu, avec à sa tête le militant suprémaciste blanc Tyler Russell qui avait pour objectif d’« infiltrer la scène politique canadienne pour fonder un ethno-État blanc », selon le Réseau canadien anti-haine.
« De nombreux mouvements d’extrême droite se sentiront encouragés si Pierre Poilievre est élu. »
Evan Balgord, Réseau canadien anti-haine
L’effacement du racisme et des volontés de nettoyage ethnique qui ont marqué l’histoire du Canada soulève des préoccupations, alors que la suprématie blanche s’affiche de plus en plus et devient plus largement acceptée.
« Ce sont des idées très dangereuses qui créent un effacement. Ce sont des idéaux foncièrement ancrés dans le suprémacisme blanc sur lesquels [Pierre Poilievre] bâtit son discours », déclare l’auteur et activiste cri Clayton Thomas-Müller en entrevue avec Ricochet.
Evan Balgord, directeur général du Réseau canadien anti-haine, remarque qu’il n’y a actuellement « aucune preuve montrant que le Parti conservateur du Canada serait au courant des autres mouvements nationalistes blancs “Canada First” ».
Selon lui, ce slogan a pu être inspiré du slogan « America First » des républicains américains. Evan Balgord note que de nombreuses déclarations de Pierre Poilievre reprennent de très près le langage discriminatoire typique de Donald Trump.
Le PCC n’a pas répondu à la demande de commentaire de Ricochet.
Une version tordue de l’histoire canadienne
Pierre Poilievre présente son slogan « Le Canada d’abord » comme une forme de nationalisme économique. Il chercherait à renforcer le Canada à coups de monuments nationaux, de combustibles fossiles et de projets nucléaires, ainsi qu’en rejetant le « wokisme ». Le chef conservateur soutient que le Canada doit prioriser ses intérêts face aux menaces d’annexion et de tarifs douaniers venues des États-Unis.
Pierre Poilievre affirme que sa vision du « Canada d’abord » est inclusive et qu’il considérera « tout le monde, sans tenir compte de sa race, comme Canadien, et Canadien d’abord et avant tout ».
Cependant, sa rhétorique suggère un programme bien plus exclusif.
Cela se révèle dans ses louanges de l’ancien premier ministre conservateur canadien John A. Macdonald, dont l’héritage est pourtant terni par nombre de politiques cruelles visant les peuples autochtones et les immigrant·es.
« En tant que parti de la Confédération et de John A. Macdonald, nous rétablirons la promesse du Canada et de son chef fondateur », a ainsi assuré Pierre Poilievre à la foule lors d’un rassemblement conservateur, le 15 février.
Clayton Thomas-Müller affirme que la glorification de John A. Macdonald est dangereuse et montre la gravité du message de Pierre Poilievre.
« Invoquer l’esprit de John A. Macdonald… Ce type correspond parfaitement aux images les plus négatives qu’on a essayé d’accoler aux peuples autochtones : c’était un fou sauvage et génocidaire. Il était tout à fait cruel et a mis en place les pensionnats indiens », explique Clayton Thomas-Müller.
« Ce sont des idéaux foncièrement ancrés dans le suprémacisme blanc sur lesquels il bâtit son discours. »
Clayton Thomas-Müller
Lors du même rassemblement, en février, Pierre Poilievre a aussi évoqué avec nostalgie le Chemin de fer Canadien Pacifique (CP), le décrivant comme pilier de l’identité canadienne. Mais son portrait du CP crée un récit trompeur qui suggère une fausse dichotomie, présentant le Canada comme une nation jadis juste et prospère, mais aujourd’hui entravée par un activisme radical.
Les archives racontent une autre histoire.
Dans les années 1880, plus de 17 000 travailleurs chinois ont été amenés au Canada afin de construire les chemins de fer du CP dans des conditions inhumaines. L’écart de richesse entre les travailleurs et les dirigeants était considérable.
Par exemple, un document de 1882 montre que le dirigeant de chemin de fer, William Cornelius Van Horne, a été payé un salaire considérable de 5000 $ pour le seul mois d’avril (plus de 130 000 $ en dollars d’aujourd’hui), tandis que les travailleurs chinois et autochtones travaillaient de longues heures pour gagner des salaires d’esclaves d’entre 1 $ et 2,50 $ par jour (environ 25 $ à 60 $ aujourd’hui).
Ces conditions de travail ont provoqué des protestations et une organisation syndicale au sein des travailleurs chinois. En retour, ces conditions ont contribué aux postures anti-immigrants chez les travailleurs blancs.
Le « Canada d’abord » du Parti conservateur
La campagne « Le Canada d’abord » du Parti conservateur présente une stratégie de lutte contre la guerre commerciale avec les États-Unis qui met de l’avant la militarisation du pays et favorise l’expansion des industries fossiles et nucléaires.
En parallèle, les propos clivants de Pierre Poilievre prennent pour cibles les jeunes, les militant·es pour le climat et les défenseur·es autochtones du territoire, les opposant aux travailleur·euses canadien·nes.
Pendant l’année la plus chaude jamais enregistrée au Canada et alors que les catastrophes climatiques sont en hausse, le discours de campagne de Pierre Poilievre a écarté les discussions sur la crise du climat, allant même jusqu’à qualifier les jeunes et les manifestant·es environnementalistes d’« éco-fanatiques ».
Pour Clayton Thomas-Müller, l’élection de Donald Trump est utilisée pour justifier le développement des industries qui empirent la crise climatique, ainsi que pour justifier la sécurité accrue aux frontières, affectant les peuples autochtones qui vivent de part et d’autre des frontières et qui voient « leurs terres pacifiques être militarisées ».
Cette année, le réseau de télévision autochtone APTN rapportait que les peuples autochtones sont impactés négativement par les problèmes aux frontières, ce qui s’ajoute aux menaces que font déjà peser sur elles les tarifs, la guerre commerciale et les menaces d’annexion répétées de Donald Trump.
Cependant, Pierre Poilievre n’a pas mentionné ces problèmes et a plutôt pris pour cible les manifestant·es pour le climat en présentant ce mouvement comme une entrave à la sécurité économique et aux intérêts nationaux.
« Le nationalisme permet aussi d’éviter d’avoir de réels débats sur les politiques publiques. »
Erica Ifill
Lors d’un rassemblement le 2 mars, le chef conservateur a annoncé que pour combattre les tarifs de Trump, le Canada devait rejeter « le programme environnementaliste radical “keep it in the ground”. » La phrase « keep it in the ground » (« laissons ça sous terre », en référence aux combustibles fossiles) est souvent utilisée comme appel à la mobilisation par des mouvements autochtones pour la justice climatique.
Par ailleurs, la communauté LGBTQ2E+ a aussi souvent été la cible des conservateurs, à travers des messages et des prises de position qui s’alignent sur les idéologies d’extrême droite.
Pierre Poilievre « qualifie les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion de “pourris”, il rejette la faute sur le “wokisme” et il participe à l’effacement des personnes trans et de genre non conforme en affirmant qu’il ne “connait que deux genres” », indique Evan Balgord, du Réseau canadien anti-haine.
Il avertit que ce genre de discours, peu importe les intentions de Pierre Poilievre, renforcerait les mouvements d’extrême droite.
« De nombreux mouvements d’extrême droite se sentiront encouragés si Pierre Poilievre est élu. Ils feront pression sur le gouvernement pour qu’il s’oppose à la lutte contre la discrimination et le harcèlement envers les personnes LGBTQ2E+. »
Pourquoi ce message résonne-t-il encore?
L’attrait d’un message nationaliste comme « Le Canada d’abord » peut en partie être attribué aux échecs économiques des partis libéraux et conservateurs, selon plusieurs analystes.
L’historien Tyler Shipley explique que les politiques néo-libérales ont mené au sous-financement des services essentiels, laissant de nombreuses personnes dans l’incapacité de répondre à leurs besoins de base.
Puis, « faute d’explications [pour la détresse des gens], l’extrême droite apparaît et trouve des boucs émissaires », explique Tyler Shipley. Il affirme que les mouvements conservateurs tendent à blâmer les communautés marginalisées pour des torts causés par les entreprises et le milieu des affaires.
Il n’est pas nouveau pour le Canada de désigner ainsi des boucs émissaires : c’est plutôt un retour à son histoire raciste, selon l’historien. « Ce que le Canada était, le Canada l’est encore. Cela n’a jamais changé […] Pierre Poilievre exploite simplement cette tendance qui s’exprimait parfois plus discrètement dans les 20 ou 30 dernières années. »
Erica Ifill, économiste et chroniqueuse politique, met aussi en garde contre le nationalisme, qui constitue selon elle une porte ouverte sur le fascisme et la suprématie blanche.
« Le nationalisme permet aussi d’éviter d’avoir de réels débats sur les politiques publiques », remarque Erica Ifill. « C’est ce qui cause des inégalités de revenus et de richesse, qui mènent à leur tour au populisme. »
« Faute d’explications, l’extrême droite apparaît et trouve des boucs émissaires. »
Tyler Shipley
Pour certain·es, Mark Carney incarne les politiques néo-libérales qui ont permis au populisme d’extrême droite d’apparaître à nouveau. Selon Clayton Thomas-Müller, l’approche politique de Mark Carney consiste à « faire comme si de rien n’était » alors que les changements climatiques nous confrontent à une crise existentielle.
« Le contexte d’austérité actuel au Canada affecte fortement les personnes pauvres, en particulier les peuples autochtones. Les choses vont mal dans les communautés autochtones en ce moment, mais Mark Carney et Pierre Poilievre sont très loin de cette réalité », commente Clayton Thomas-Müller.
Alors que l’élection fédérale est en cours, la portée de la rhétorique conservatrice reflète les difficultés économiques et les échecs de nos institutions politiques, qui ont créé un terrain propice aux discours nationalistes et même haineux, selon les personnes à qui nous avons parlé.
D’après Erica Ifill, pour résister à l’extrémisme de droite et à la suprématie blanche, des politiques de gauche et axées sur les intérêts des travailleur·euses seront nécessaires. « Nous avons besoin d’un populisme de gauche […] Ce qui bénéficierait aux Canadien·nes, ce serait de financer l’État providence. De mieux le financer. »
Traduit de l’anglais par Brithney Bischoff