Des comptes très prolifiques publiant de nombreux commentaires, parfois repris à l’identique des milliers de fois, inondent TikTok de contenu pro-conservateur et anti-libéral, une stratégie qui pourrait être une tentative de manipuler l’algorithme de la plateforme. L’écosystème canadien sur TikTok est relativement petit, ce qui le rend plus vulnérable à ce type de campagne d’influence.
C’est ce qui ressort d’une analyse du réseau social TikTok menée par la firme Agoratlas pour le compte de Pivot.
Cette analyse s’est penchée sur les commentaires associés aux vidéos de chaînes TikTok ayant publié du contenu relié à la campagne électorale fédérale entre le 23 mars — date du déclenchement des élections — et le 13 avril 2025.
Au total, environ 1,5 million de commentaires d’un peu plus de 424 000 utilisateur·trices, publiés sur près de 1500 chaînes différentes, ont été récoltés et cartographiés par Agoratlas.
Un compte qui publie un commentaire sous une vidéo d’un autre compte crée un lien entre eux. Globalement, ces liens dessinent des tendances et donc des « communautés » d’utilisateur·trices. Notre cartographie a permis de délimiter quatre communautés : d’un côté les « libéraux » ; de l’autre les « conservateurs » ; entre ces deux communautés, les « médias » ; et enfin, le « Québec ».

Un petit nombre de comptes, surtout membres de la communauté des « conservateurs », ont publié une quantité très importante de commentaires.
Nous avons décelé 928 comptes « spammeurs » qui ont commenté plus de 100 fois chacun, pour un total de plus de 176 000 commentaires en trois semaines. De ceux-ci, 128 000 commentaires sont associés à 600 comptes pro-conservateurs.

De l’autre côté, 225 « spammeurs » sont associés à la communauté « libérale ». Ceux-ci ont publié environ 51 000 commentaires.
En d’autres termes, 0,2 % des utilisateur·trices recensé·es dans notre échantillon sont responsables de 15 % de tous les commentaires, et près des deux tiers de ces comptes (65 %) appartiennent à la communauté conservatrice.

La présence de comptes qui publient beaucoup de commentaires et qui reproduisent des messages très similaires voire identiques — ce qui est le cas ici — est le signe d’une activité « inauthentique », selon Agoratlas.
On qualifie d’inauthentique une activité sur les réseaux sociaux qui vise à manipuler l’algorithme de la plateforme tout en masquant l’identité des personnes ou organisations responsables, qui demeurent cachées derrière une multitude de comptes en apparence individuels.
Sa petite taille rend l’écosystème canadien plus vulnérable aux tentatives d’influence. En effet, une petite quantité de comptes inauthentiques parvient à occuper une place importante, même sous certaines chaînes très suivies.
Nous ne connaissons toutefois pas l’effet exact qu’a eu cette campagne de spam sur la visibilité des vidéos de la communauté conservatrice.
Selon Florent Lefebvre, directeur scientifique d’Agoratlas, la forte présence d’activité inauthentique pourrait inciter l’algorithme de TikTok à favoriser du contenu conservateur et le présenter à plus d’internautes.
Florent Lefebvre explique aussi que l’écosystème TikTok canadien est relativement petit en comparaison de ceux d’autres pays pour lesquels il a mené des études similaires, comme la France, l’Allemagne ou la Roumanie. Cette petite taille rend l’écosystème canadien plus vulnérable aux tentatives d’influence. En effet, une petite quantité de comptes inauthentiques parvient à occuper une place importante, même sous certaines chaînes très suivies.
En décembre 2024, en Roumanie, les élections présidentielles ont été annulées par la Cour constitutionnelle du pays suite à la publication d’un rapport du renseignement accusant la Russie d’ingérence en faveur du candidat Călin Georgescu lors du premier tour du scrutin. Georgescu était un candidat nationaliste d’extrême droite peu connu avant que sa popularité ne soit propulsée par une campagne d’influence sur les réseaux sociaux, notamment TikTok.
Agoratlas est une entreprise spécialisée dans l’analyse des réseaux sociaux à des fins de marketing et de veille commerciale ainsi que pour des études socio-politiques comme celle-ci.
Agoratlas a effectué une recherche pour 113 termes et hashtags en anglais reliés à la campagne électorale canadienne. Certains de ces termes sont génériques, comme « CanadaVote », « conservative » ou « liberal », et d’autres sont plus spécifiques, comme « #Elbowsup » et « #FireTrudeau ». Les autres termes inclus dans la recherche sont les noms des partis de leurs chefs
Cette recherche a permis de dresser une liste des 7 000 chaînes qui ont publié au moins une vidéo contenant l’un des termes ciblés entre le 23 mars et le 13 avril 2025. Agoratlas a ensuite récupéré toutes les vidéos de ces comptes, soit un total de 138 000 publications.
Par la suite, tous les commentaires publiés sous ces vidéos ont été captés.
Une partie des comptes récupérés et de leurs commentaires proviennent de comptes basés à l’extérieur du Canada, comme ceux de NBC News, Fox News ou Al Jazeera. Cela s’explique par l’utilisation de certains termes génériques, comme « conservative » ou « liberal », dans la recherche.
Pour cette étude, l’attention a été portée sur la communauté spécifiquement canadienne présente sur TikTok, ce qui a permis de réduire l’échantillon (voir les chiffres présentés dans l’article).
Notons que ces résultats ne représentent pas un échantillon exhaustif de tout ce qui a été publié au sujet des élections canadiennes sur TikTok durant la période étudiée, mais la quantité importante de données recueillies permet néanmoins de déceler des tendances dans cet écosystème.
Une fois les données obtenues, une étude de réseau a été effectuée. En effet, les comptes forment des réseaux via les commentaires qu’ils publient. Le commentaire d’un·e utilisateur·trice sous la vidéo d’un autre compte crée un lien entre ceux-ci.
En dessinant les liens entre les comptes, on peut créer une cartographie de réseaux à l’aide d’algorithmes et ainsi déceler les comptes qui partagent un auditoire commun.
La taille des nœuds, c’est-à-dire les points qui représentent les comptes des utilisateur·trices, dépend du nombre de commentaires publiés sous leurs vidéos. Un gros nœud a donc obtenu plus de commentaires.
La proximité des nœuds entre eux dépend de la similitude de leur auditoire.
L’outil numérique D3lta — élaboré par Viginum, le service français affecté à la vigilance et la protection contre les ingérences numériques étrangères — a été utilisé pour déceler la présence de contenu dupliqué dans les commentaires effectués par les spammeurs. Cet outil permet d’identifier du contenu copié-collé, les traductions ainsi que les reformulations.
Forte activité sous les contenus conservateurs
Pour certaines petites chaînes, les spammeurs représentent jusqu’à un tiers des commentaires reçus.
Les spammeurs ont commenté principalement les vidéos de chaînes au message pro-conservateur.


Alors que les vidéos associées aux médias ont obtenu deux fois plus de vues que celles associées au camp conservateur, ces dernières reçoivent presque deux fois plus de commentaires.
De plus, 14 des 20 chaînes les plus commentées par les spammeurs sont des chaînes qui publient du contenu pro-conservateur, qui ont été ciblées par des commentateurs eux-mêmes pro-conservateurs.

On note aussi que les comptes de spammeurs, essentiellement conservateurs, ont commenté les vidéos de chaînes de médias comme CTV News et CBC News, qui sont respectivement la deuxième et la cinquième chaînes les plus spammées en nombre total de commentaires.
CTV News a reçu près de 6600 commentaires de spammeurs (6,7 % des commentaires sur cette chaîne) et CBC News, presque 3700 commentaires de spammeurs (7,5 % du total).
Certains comptes associés à la communauté des libéraux ont également vu un pourcentage appréciable de leurs commentaires provenir de comptes de spammeurs. Quatre des 20 chaînes les plus commentées par les spammeurs sont des chaînes au contenu libéral, spammées par des commentateurs de la communauté libérale.

La présence d’un grand nombre de commentaires sous une vidéo peut être interprétée par l’algorithme comme un engouement pour ce contenu, ce qui peut pousser la plateforme à le présenter à un plus grand nombre d’utilisateur·trices, explique Agoratlas. Le fait de « spammer » des commentaires sous une vidéo peut donc permettre d’augmenter sa visibilité.
Selon Florent Lefebvre, la stratégie employée ici diffère de celle observée en Roumanie et en France lors de récentes élections.
Il souligne en particulier l’absence de la stratégie du « raid », très présente durant les campagnes électorales dans ces pays. Le « raid » consiste, pour les comptes partisans d’un camp politique, à publier du contenu négatif sous les vidéos du camp adverse ou encore des commentaires sympathiques à son candidat sous des chaînes populaires.
Florent Lefebvre donne en exemple des comptes qui, lors des élections législatives françaises de 2024, écrivaient des messages en soutien à Jordan Bardella, du Rassemblement national (RN), sous des vidéos de chaînes populaires comme HugoDécrypte. L’objectif de cette tactique était de faire croire à l’algorithme de TikTok que les fans d’HugoDécrypte étaient intéressé·es par le Rassemblement national et d’ainsi encourager la plateforme à leur montrer plus de contenu en lien avec ce parti d’extrême droite.
Cela diffère de la stratégie observée au Canada consistant à augmenter la visibilité du contenu de son propre camp en y laissant des commentaires nombreux.
Florent Lefebvre note aussi que dans le cas des élections canadiennes en cours, on ne retrouve pas non plus de signes de campagne ciblant la chaîne d’un·e candidat·e adverse pour y publier des commentaires favorables à son propre camp.
Messages qui se répètent
On retrouve également dans l’échantillon étudié un bon nombre de commentaires dupliqués, c’est-à-dire des copies ou des variantes très proches d’un même message. Les messages dupliqués plus de 200 fois représentent en effet un total de 16 000 commentaires.

Une variante du message « Vote for Carney if you want Canada to become the 51st state of America » (« Votez pour Carney si vous voulez que le Canada devienne le 51e État américain ») a été recensée 10 000 fois. C’est donc de loin le message qui revient le plus souvent parmi les commentaires dupliqués.
Du contenu dupliqué associé à la communauté libérale à également été trouvé, mais en plus petite quantité. On trouve par exemple des variantes de « Don’t split the vote » (« Ne divisez pas le vote ») publiées dans la communauté libérale.
Par ailleurs, 85 % des comptes qui ont publié des messages dupliqués font partie des spammeurs, ces comptes prolifiques mentionnés plus haut.
Qui sont ces spammeurs ?
Il n’est pas possible, à l’aide des données dont nous disposons, de connaître l’identité des personnes derrière les comptes de spammeurs.
Le compte @al12rogers.com n’a qu’un seul abonné et n’a publié aucune vidéo. Cependant, ce compte a publié jusqu’à 120 commentaires par jour durant la période étudiée.
Le compte @eevir.hanna, quant à lui, ressort dans notre cartographie du fait de la grande quantité de commentaires que ses vidéos ont obtenus. Pourtant, il s’agit d’un compte à l’auditoire assez minime à l’échelle de TikTok. Cette chaîne compte 2 668 abonné·es et ses vidéos obtiennent souvent à peine quelques centaines de vues. (En comparaison, le compte @radio.canada.info a 237 000 abonné·es.)
Durant la période observée, @eevir.hanna a publié près d’une vingtaine de vidéos par jour, allant jusqu’à 80 à une occasion. Un peu plus de 35 % des commentaires obtenus sous ces vidéos, souvent plus de 100 par jour, provenaient de spammeurs.
Pivot a également trouvé plusieurs comptes sur X (anciennement Twitter) dont l’activité principale est de relayer des vidéos TikTok appartenant aux comptes de la communauté des conservateurs, dont ceux de plusieurs des spammeurs identifiés par Agoratlas.
Pour Agoratlas, l’activité inauthentique décelée dans la présente analyse semble surtout être le fruit de comptes pro-conservateurs.
Agoratlas remarque aussi que les actuelles élections canadiennes « apparaissent bien moins sujettes à l’ingérence numérique que les élections récentes en Roumanie ou en Allemagne ».
C’est-à-dire qu’« il y a bien de la manipulation avec de l’activité inauthentique », rapporte Florent Lefebvre, mais celle-ci est loin d’avoir la même force de frappe que ce qui a pu être observé ailleurs.
Il est donc moins probable qu’il s’agisse d’un acteur étatique ou ayant des moyens similaires. « C’est comparable avec ce que des acteurs privés de taille moyenne peuvent faire pour promouvoir un narratif ou un contenu précis », explique Florent Lefebvre.
Quatre communautés distinctes
L’échantillon canadien de notre analyse comprend 424 477 utilisateur·trices ayant publié ou commenté sur des chaînes ayant partagé du contenu en lien avec les élections fédérales en cours.
La recherche effectuée par Agoratlas a permis de recueillir des vidéos provenant de 1488 chaînes. Ces comptes ont publié 42 663 vidéos durant les trois semaines étudiées.
Ces vidéos ont récolté presque 511 millions de vues et un peu moins de 1,5 million de commentaires.

L’analyse des commentaires associés permet de mettre en lumière quatre communautés, composées à la fois de créateur·trices de contenus et des utilisateur·trices qui forment leur audience et commentent sous leurs vidéos.
Les « conservateurs » : Cette communauté est fortement mobilisée en faveur de Pierre Poilievre et affiche un rejet virulent du Parti libéral du Canada (PLC) et de Justin Trudeau. Elle se montre très méfiante envers le nouveau chef du PLC, Mark Carney.
Les principaux comptes qui ressortent dans cet échantillon sont @officialmariozelaya, un entrepreneur et influenceur conservateur basé en Ontario et @real.news.media, un compte pro-conservateur qui publie des extraits vidéos reliés à l’actualité.
Les « libéraux » : Cette communauté affiche un rejet marqué de Pierre Poilievre et du Parti conservateur du Canada. Elle a un engouement pour Mark Carney. Elle affiche aussi un mécontentement envers la situation socio-économique.
Cela dit, on ne retrouve pas que des partisan·es du PLC dans ce groupe : les comptes de créateur·trices de contenus plus à gauche ou proches du Nouveau Parti démocrate (NPD) s’y retrouvent également.
Le « Québec » : Cette communauté majoritairement francophone affiche un rejet du statu quo politique. Elle soutient le Bloc québécois (BQ), mais aussi les conservateurs. Cette catégorie est plus hétéroclite et on y trouve aussi une opposition envers les médias, les élites politiques et les institutions.
Parmi les chaînes où on recense le plus de commentaires de ce genre, on trouve les comptes officiels de partis politiques comme le Parti québécois et Québec solidaire, ainsi que des médias comme Qub Radio et Radio-Canada, et d’autres encore.
Les « médias » : Les commentaires dans cette communauté sont très polarisés. On y trouve une frustration envers les politiques libérales ainsi que des discours favorables à Donald Trump.
Les comptes les plus importants dans ce groupe sont ceux de CTV News et CBC News : les commentaires sous les contenus de ces médias s’avèrent en effet polarisés du fait que des partisans des différents camps politiques s’y rencontrent.
On trouve aussi dans ce groupe des comptes comme @6ixbuzztv, qui a débuté en partageant du contenu lié au milieu musical underground de Toronto et qui publie maintenant du contenu polarisant et a été accusé de promouvoir des messages racistes et d’extrême droite.
Partis politiques peu présents sur TikTok
Les comptes officiels des partis politiques canadiens sont presque absents de l’analyse.
C’est que ni le Parti conservateur du Canada, ni le Parti libéral du Canada, ni le Bloc québécois n’ont de compte officiel sur TikTok.
Le NPD et son chef Jagmeet Singh y sont, ainsi que le Parti vert du Canada, mais leurs comptes ne ressortent pas dans cette étude parmi les comptes ayant reçu un grand nombre de commentaires.
Un représentant du Parti libéral nous a expliqué qu’il ne pouvait pas commenter la stratégie de communication durant la campagne électorale, mais que le parti jouissait d’une audience importante sur les réseaux tels qu’Instagram et Facebook.
Pour toute réponse le PCC nous a écrit par courriel que « le Parti conservateur du Canada et son chef, Pierre Poilievre, n’utilisent pas la plateforme TikTok ».
Cette enquête a été réalisée avec le soutien du fonds « Couvrir le Canada : Élections 2025 » mis sur pied par le Forum des politiques publiques de concert avec la Fondation Rideau Hall et la Fondation des Prix Michener.