Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Bien que des changements institutionnels aient été mis en place depuis la mort de Fredy Villanueva aux mains des forces de l’ordre, le cycle de la brutalité policière perdure au Québec. Si les morts continuent, les agents responsables, eux, échappent aux accusations criminelles, alors que les enquêtes « indépendantes » sont dénoncées pour leur biais favorable à la police. Lorsque les communautés se mobilisent pour demander justice, elles sont réprimées à leur tour.

En une seule fin de semaine, entre le 29 et le 30 mars derniers, trois personnes sont mortes pendant des interventions policières au Québec.

Le samedi soir, des policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ont abattu par balle une personne, dont l’identité n’est pas encore connue du public, dans un immeuble de l’arrondissement Ville-Marie. Selon la version des faits des policiers, l’individu était en possession d’une arme à feu et aurait été atteint par les tirs des policiers. Ces derniers auraient constaté son décès sur les lieux.

Le lendemain, à Québec, une deuxième personne, dont on ne connaît pas non plus l’identité, est morte alors qu’elle était détenue par le Service de police de la Ville de Québec.

Le même jour, dans la métropole, dans l’arrondissement de Montréal-Nord, une autre personne est décédée à la suite d’une intervention physique par des policiers du SPVM. L’identité de la victime, Abisay Cruz, a par la suite été révélée par ses proches. Il avait 29 ans, il était père d’un garçon de neuf ans.

Plusieurs vidéos de l’intervention ont été partagées sur les réseaux sociaux. On y voit Abisay Cruz sur le balcon d’un immeuble résidentiel, entouré de trois policiers. Il est menotté et couché à plat ventre au sol, un policier presse son genou sur son dos. Des témoins ont également signalé que M. Cruz semblait être en détresse physique et était en convulsion, ce que les policiers auraient ignoré.

Une personne ayant filmé l’événement a signalé avoir été appréhendée par un policier impliqué, qui lui aurait demandé de lui donner les preuves vidéo.

Histoire redondante

« Quand on m’a dit que c’était un policier, j’ai figé. »

Pour Angelo, un proche de la famille, la mort d’Abisay Cruz a ravivé des souvenirs douloureux. « Ça m’a juste rappelé Fredy. Le jour où on m’a appelé et on m’a dit que mon ami était mort », raconte-t-il.

À l’époque, Angelo avait à peu près 20 ans, Fredy Villanueva en avait 18. Il a été tué par balle par le policier Jean-Loup Lapointe, à Montréal-Nord, en 2008. Les policiers étaient intervenus puisqu’ils le soupçonnaient de jouer aux dés dans un stationnement. L’agent Lapointe avait également tiré sur deux autres jeunes, qu’il avait blessés.

Le drame avait amorcé une série de mobilisations dans la communauté endeuillée de Montréal-Nord, demandant que justice soit faite.

« Ça m’a juste rappelé Fredy. Le jour où on m’a appelé et on m’a dit que mon ami était mort. »

Angelo

À l’époque, « je me suis senti impuissant parce que je voulais aider, mais je savais pas comment », se rappelle Angelo.

Et voilà que l’histoire se répète, tristement, sans étonnement, dans une communauté où le profilage racial par les policiers se ressent quotidiennement. « Dans la vie de tous les jours, notre communauté […] on se fait harceler, on se fait contrôler, on se fait profiler, on se fait déranger par la police », explique Angelo.

« Ça m’est arrivé toute ma vie. Au début, t’as peur, puis à moment donné, l’abus est tellement [fréquent] que tu deviens engourdi », dit-il. « Rendu à ma dixième, quinzième interpellation, pour moi c’est comme normal. »

« Ce n’est pas correct. »

Selon lui, ce genre de confrontation avec les policiers devait être tout aussi fréquent dans la vie d’Abisay Cruz.

Bureau des enquêtes « indépendantes »?

Le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), chargé d’enquêter sur la police et ses manquements, a annoncé la tenue d’enquêtes sur les trois morts aux mains des forces de l’ordre.

Mais aux yeux des communautés et des groupes de défense des droits, cela n’a rien de rassurant.

Depuis sa création en 2013, aucune enquête du BEI sur des décès causés par des policiers n’a mené à des accusations par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP).

« Il y a une illusion qu’il y a un mécanisme d’enquête indépendant sur la police au Québec », explique Lynda Khelil, de la Ligue des droits et libertés (LDL). « Quand on prend le temps d’examiner le travail du BEI, le constat qu’on fait et qu’on pense qui devrait être largement connu, c’est que le BEI n’est pas indépendant de la police, il n’est absolument pas transparent, il n’est pas impartial. »

Avant la constitution du BEI, une enquête sur un décès lors d’une intervention policière était déclenchée à la discrétion du ministère de la Sécurité publique, et son exécution relevait des différents corps de police, menant à des situations de conflits d’intérêts flagrants.

L’ironie de la chose, c’est que le BEI a été créé en 2013, après la parution de l’enquête publique du coroner sur la mort du jeune Fredy Villanueva. Celle-ci avait révélé la partialité des enquêteurs de la Sûreté du Québec chargés de faire la lumière sur cette affaire, et dont le travail n’avait mené à aucune accusation du DPCP.

Mais pour la Ligue des droits et libertés, les changements institutionnels n’ont en rien garanti l’indépendance des enquêtes, notamment parce que plusieurs enquêteurs du BEI sont d’anciens policiers. « Les enquêtes de la police sur la police continuent », conclut Lynda Khelil.

« Ce pour quoi le BEI avait été créé, ça continue sous l’égide du BEI qui, lui, se prétend être indépendant, impartial et transparent. »

La LDL revendique un amendement à la Loi sur les coroners afin qu’une enquête publique soit automatiquement déclenchée chaque fois qu’une personne décède lors d’une intervention policière où il y a usage de la force. À l’heure actuelle, ce processus ne peut être amorcé que par le coroner en chef ou à la demande du ministre de la Sécurité publique. Aucune annonce à cet effet n’a été faite dans les cas des trois décès récents.

« Les enquêtes de la police sur la police continuent. »

Lynda Khelil

En 2020, la LDL avait également recommandé au gouvernement provincial d’indiquer au minimum les sources des informations qu’elle présente dans ses communiqués publiés lorsqu’une intervention policière se solde par la mort d’une personne. Cela est crucial, selon l’organisme, car en réalité, les faits qui y figurent au sujet des interventions policières relèvent exclusivement des versions des faits données par les policiers eux-mêmes.

Ce manque de transparence est dangereux, explique Lynda Khelil, puisque la première version de l’histoire révélée au public est souvent la plus persistante. Elle tend à éclipser d’autres versions, souvent contradictoires, provenant des familles et d’autres témoins.

« Ce que ça fait, c’est que les médias vont largement reprendre ces informations en disant que c’est le BEI qui les déclare. Et donc, quand les gens associent à tort le BEI à de l’indépendance, le narratif devient ancré. »

Les parents du jeune Koray Kevin Celik, lui aussi décédé aux mains de policiers en 2017, avaient d’ailleurs poursuivi le BEI, l’accusant de biais en faveur du SPVM. La cour leur avait donné raison.

Répression sur répression

Le 1er avril dernier, des centaines de personnes ont pris part à une marche organisée par la famille et les proches d’Abisay Cruz à Saint-Léonard.

Celle-ci s’est tenue sous forte présence policière, incluant des agents anti-émeute et des polices montées à cheval.

Des images vidéo montrent des manifestant·es, incluant des proches endeuillé·es, qui tentent de bloquer le boulevard Pie-IX et de se diriger vers le poste de police du quartier.

Le 6 avril dernier, une autre mobilisation a eu lieu dans le même secteur, au parc Olivia-Légaré. Cette fois, les policiers « sont passés en mode attaque », raconte Angelo. « On a eu droit aux bombes lacrymogènes, au pepper spray, ils nous sont rentrés dedans avec leurs boucliers et il y a eu deux, trois arrestations qui se sont faites, quand même assez durement. »

« Mon but, ce serait de créer un pont, de donner une place pour la discussion [avec la police], mais pour l’instant, la communauté ne se sent aucunement respectée ou prise en considération », lâche-t-il. « La confiance est brisée. »

Angelo souligne que ni la mairesse Valérie Plante ni le premier ministre François Legault n’ont offert leurs condoléances à la famille d’Abisay. « On est des citoyens de leur [ville] et de leur province, c’est la moindre des choses. »

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