En février dernier, une soixantaine de journalistes du Québec, tous médias confondus, ont signé une pétition initiée par des journalistes de Pivot. Ensemble, ils et elles demandaient à leur association professionnelle, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), de dénoncer les violations de la liberté de la presse commises par Israël, dans le conflit le plus meurtrier jamais enregistré pour ceux et celles qui exercent notre métier.
C’était d’ailleurs ce qu’elle avait fait en 2022, alors que la guerre éclatait de nouveau en Ukraine. Mais depuis, pour ce qui survient au Moyen-Orient : silence radio.
Sur son site web, la FPJQ indique qu’elle défend la liberté de la presse « chaque fois qu’elle est menacée », mais force est de constater qu’elle n’a pas le courage de ses convictions. Elle a sommairement décliné d’adhérer à notre demande.
« Le conseil d’administration est d’avis que des institutions plus pertinentes, comme [Reporters sans frontières] ou autres organisations internationales font un excellent travail de représentation et nous n’avons pas à nous substituer à leur effort », nous a-t-on rétorqué dans un courriel.
Nous sommes consterné·es par ce refus d’agir, même de la manière la plus simple, afin de dénoncer les violences les plus indéniablement abjectes, qui continuent alors qu’Israël poursuit depuis mardi ses bombardements à Gaza.
Violations répétées, violences censurées
Il n’a pas suffi de rappeler qu’au moins 168 collègues à Gaza, en Cisjordanie et au Liban ont été tué·es par Israël depuis le 7 octobre, que certain·es avaient été délibérément ciblé·s, ni même que cela pourrait même constituer des crimes de guerre, selon Reporters sans frontières.
Inutile aussi de mentionner que 70 journalistes ont été arrêté·es par Israël depuis le 7 octobre et que 34 demeurent aujourd’hui en détention – faisant du pays le deuxième au classement des pires geôliers de journalistes, après la Chine.
La FPJQ n’a pas non plus été convaincue d’agir sachant qu’Israël bloque l’entrée de journalistes internationaux à Gaza et que même sur son propre territoire, le gouvernement de Netanyahou expulse et boycotte les médias lorsque leur couverture des violences contre les Palestinien·nes lui déplait.
Il est profondément troublant qu’une institution fondée pour défendre la presse se taise au moment précis où l’on fait appel à sa raison d’être.
Cette violence à l’endroit des journalistes n’est jamais anodine, elle sert précisément à éclipser la discrimination, l’apartheid, le génocide. Dans le cas d’Israël, comme partout où survient en toute impunité une telle atteinte à la liberté de presse, c’est l’ensemble du public, privé de l’information qui lui est due, qui en ressort perdant.
À l’heure où le cessez-le-feu à Gaza tombe à l’eau et que les violences génocidaires reprennent, nous pensons que la FPJQ, comme toute organisation qui représente des journalistes et défend la liberté de la presse, a un devoir moral d’afficher sa solidarité avec ces journalistes qui continuent de rapporter des informations cruciales, œuvrant dans les conditions les plus extrêmes, au péril de leurs vies.
Le courage des convictions
Il est profondément troublant de constater qu’une institution pourtant fondée pour défendre la presse se taise au moment précis où l’on fait appel à sa raison d’être, alors que les menaces autoritaires sont de plus en plus nombreuses. De la Palestine à l’Ukraine, des États-Unis à chez nous, il apparaît aujourd’hui évident que les attaques contre le droit à l’information ne sont qu’un pan d’un assaut plus vaste contre la démocratie et la justice.
Nous sommes consterné·es par ce refus d’agir, même de la manière la plus simple.
Chez Pivot, nous dénonçons fermement les violences et les outrages commis contre nos pairs, comme nous continuerons de refuser que les droits, les libertés et la vie humaine soient piétinés, à travers le monde et notamment à Gaza. Nous invitons nos collègues, ici comme ailleurs, à faire de même, et nous enjoignons la FPJQ à revenir sur sa décision et à faire preuve du courage le plus minimal pour montrer qu’elle est à la hauteur de l’époque.
À nos yeux, et maintenant plus que jamais, il est évident que le journalisme est une vocation qui implique nécessairement le devoir de défendre les conditions permettant son exercice.
Nous sommes d’avis que la liberté de la presse est l’affaire de tou·tes, qu’elle mérite d’être défendue collectivement et par-delà les frontières. Elle ne peut qu’être renforcée par le nombre de voix qui la portent et qui s’élèvent lorsqu’elle est violée. Ne pas prendre position lorsqu’elle l’est, c’est consentir à son recul.
Cet éditorial a été rédigé par Léa Beaulieu-Kratchanov et rend compte de principes et de positions définis collectivement par l’équipe de Pivot.