Familles Noires et DPJ : quand le système blesse sous couvert de protection

Alexandra H. Borrelli Assistante de recherche au Centre de recherche sur l’enfance et la famille de l’Université McGill
Alicia Boatswain-Kyte Professeure adjointe à l’École de travail social de l’Université McGill
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Familles Noires et DPJ : quand le système blesse sous couvert de protection

La surreprésentation des enfants Noir·es dans les systèmes de protection de la jeunesse révèle une injustice alarmante. Protégeons-nous réellement les enfants et les familles Noir·es, ou leur causons-nous du tort à travers un processus discriminatoire?

Ce texte est d’abord paru dans la dernière édition de la revue À bâbord!, dans le cadre du dossier « Éclater la famille » (no 102).

Cet article propose une réflexion critique basée sur une recherche récente portant sur la surreprésentation des enfants Noir·es signalé·es à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Au Québec, malgré que l’enjeu soit bien documenté depuis des décennies, une perspective antiraciste reste presque totalement absente des débats entourant le traitement des familles issues des communautés Noires. Or, la protection de la jeunesse ne devrait pas fermer les yeux sur les dynamiques de pouvoir et les biais structurels qui imprègnent les pratiques institutionnelles, y compris au sein de la DPJ.

Un système daltonien

Le système de protection de la jeunesse se présente comme neutre et objectif dans son traitement des enfants et des familles, mettant de l’avant l’intérêt de l’enfant comme seul critère décisionnel.

Cependant, les recherches révèlent un tout autre portrait.

Les études menées au Québec montrent que les enfants Noir·es sont victimes de surreprésentation à toutes les étapes du processus de la DPJ, de la signalisation initiale à l’ordonnance du tribunal et à la prise en charge par l’État, en passant par l’évaluation de la sécurité et du développement compromis. La surreprésentation désigne la présence disproportionnée d’un groupe dans un contexte spécifique (ici, les services de protection de la jeunesse) par rapport à sa proportion dans la population générale.

À mesure que les enfants Noir·es progressent dans le système de protection de la jeunesse, leur surreprésentation reste assez stable à travers différentes étapes du processus. C’est notamment lorsqu’ils ont été identifiés comme ayant un problème de sécurité et de développement compromis, c’est-à-dire que des allégations de maltraitance ont été confirmées après une évaluation. Cette étape signifie que l’enfant recevra donc des services continus.

Ensuite, ils sont surreprésentés dans le cadre des mesures judiciaires, entreprises lorsque les familles ne sont pas d’accord avec la décision de compromission. Dans le système de justice pénale pour les jeunes, leur proportion est encore plus élevée.

Enfin, les enfants Noir·es subissent plus fréquemment une récurrence, où ils sont à nouveau pris en charge par la protection de la jeunesse après un premier signalement.

Les études menées au Québec montrent que les enfants Noir·es sont victimes de surreprésentation à toutes les étapes du processus de la DPJ.

Cela démontre que les enfants Noir·es sont surreprésenté·es à la fois dans le système de protection de la jeunesse et dans le système judiciaire.

Il apparaît que l’expérience de ces enfants dans le système de protection de la jeunesse est marquée par une double vulnérabilité : en plus des traumatismes émotionnels liés à la séparation de leurs parents, ces enfants doivent naviguer dans un système où ils sont souvent confrontés à des discriminations raciales – qu’elles soient explicites ou implicites.

Un constat s’impose donc : le système de protection de la jeunesse n’est visiblement pas exempt des biais raciaux qui traversent toutes les autres institutions publiques. En effet, bien que le discours public sur la protection de la jeunesse évite souvent la question du racisme, les études démontrent que les familles Noires vivent des expériences bien différentes au sein de ces systèmes comparativement à leurs homologues blanches. La race est donc un facteur prédictif du traitement différentiel reçu par les enfants racisés.

La continuité du racisme institutionnel

Pour comprendre pleinement la surreprésentation des enfants Noir·es dans le système de protection de la jeunesse, il est essentiel de situer cette problématique dans une perspective historique. Les communautés Noires du Québec portent le fardeau de siècles de discrimination systémique, d’exclusion et de violence coloniale.

Ces dynamiques de domination, traduites historiquement par l’exploitation et la marginalisation des personnes Noires, se perpétuent aussi sous des formes plus subtiles, y compris au sein des systèmes dits de « protection ». La doctrine de « sauvetage des enfants » permet aux travailleurs sociaux de justifier la centralité de la suprématie blanche et, selon Cindy Blackstock qui a étudié ce phénomène au sein de communautés autochtones, permet aux personnes travaillant avec des enfants, formées avec l’intention de faire du « bien », de ne jamais être perçues comme capables de causer du mal.

Ancré dans une longue tradition de contrôle et de surveillance des corps Noirs, le racisme anti-Noir·es contribue à cibler et à criminaliser ces familles sous le prétexte de la protection de la jeunesse.

Les individus et les familles Noires sont souvent perçus à travers un prisme de méfiance et de négativité.

Le racisme systémique opère ici à travers des politiques et des pratiques qui ont pour effet de maintenir des rapports de pouvoir inégalitaires, où les familles Noires sont perçues comme déficientes et dangereuses. Compte tenu des discours anti-blackness qui dépeignent les personnes Noires comme violentes, ainsi que des recherches qui les ont principalement représentées comme déficientes, il existe un récit omniprésent qui renforce des stéréotypes nuisibles. Ces récits créent un environnement social où les individus et les familles Noires sont souvent perçus à travers un prisme de méfiance et de négativité.

Conséquemment, elles font l’objet d’une pathologisation dans le système de protection de la jeunesse, c’est-à-dire qu’on les perçoit souvent comme problématiques, sans reconnaître le rôle de l’État dans les difficultés qu’elles rencontrent. Ce phénomène provient des inégalités structurelles auxquelles ces familles sont confrontées, telles que la pauvreté, le manque de logements stables et l’accès limité à des services de santé et sociaux. En ignorant ces inégalités, l’État se déresponsabilise, et fait porter les impacts du racisme anti-Noir·es aux familles Noires.

Le profilage racial des enfants Noir·es

Le profilage racial n’est donc pas uniquement l’apanage des forces de l’ordre.

L’une des formes les plus visibles dans laquelle il se manifeste au sein du système de la protection de la jeunesse est la tendance à surestimer les risques de sécurité et de développement compromis chez les enfants issus de familles Noires, souvent perçues à travers le prisme de la criminalisation et de la pauvreté.

Les intervenant·es de la DPJ, qu’ils et elles soient bien intentionné·es ou non, ne sont pas immunisé·es contre les préjugés implicites et les stéréotypes associés aux familles Noires. Ces différences de traitement s’expliquent en partie par un regard biaisé sur leur culture, leur comportement et leurs circonstances socio-économiques.

Selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), le profilage racial dans les services de protection de la jeunesse est bel et bien une réalité pour les enfants Noir·es. Le profilage racial désigne toute action prise par des personnes en position d’autorité, comme les travailleurs sociaux, qui repose sur des facteurs tels que la race ou l’origine ethnique, sans motif réel.

Le système de protection de la jeunesse n’est visiblement pas exempt des biais raciaux qui traversent toutes les autres institutions publiques.

Ce phénomène conduit à un traitement différentiel des enfants Noir·es, les exposant à des mesures plus sévères et fréquentes. Le profilage racial se traduit donc par une surveillance accrue des familles Noires par d’autres institutions comme les écoles, les systèmes policiers et les services de santé mentale, qui sont souvent à l’origine des signalements à la DPJ.

Ce lien entre la stigmatisation des familles et les signalements fréquents constitue un cercle vicieux où les familles Noires sont davantage ciblées par l’État, ce qui conduit à leur surreprésentation au sein du système, nourrissant et « validant » par le fait même le biais raciste commandant davantage de surveillance à cette communauté.

La CDPDJ souligne que d’autres facteurs jouent également un rôle clé dans cette surreprésentation. Les enfants Noir·es présentent des besoins plus importants, car iels sont souvent plus exposé·es à des situations de précarité socio-économique, les rendant plus vulnérables aux interventions de la protection de la jeunesse.

Cependant, il est important de reconnaître que la race et la pauvreté sont souvent imbriquées.

Le racisme anti-Noir·es contribue à perpétuer cette précarité, avec des taux de chômage plus élevés et des niveaux de pauvreté plus importants dans les communautés Noires. Celles-ci ont souvent un accès limité aux services pour répondre à leurs besoins. Cette iniquité structurelle, résultat de la discrimination systémique, ne peut donc être dissociée du profilage racial.

Les enfants Noir·es présentent des besoins plus importants, car iels sont souvent plus exposé·es à des situations de précarité socio-économique.

En bref, les enfants Noir·es sont confronté·es à des préjugés raciaux liés aux pratiques discriminatoires des professionnel·les et aux dynamiques organisationnelles. Le profilage racial va donc au-delà des actions intentionnelles des personnes en position d’autorité.

Les enfants Noir·es sont souvent perçu·es comme étant plus susceptibles d’adopter des comportements problématiques, ce qui justifie une surveillance accrue. Cette pensée déficitaire, qui porte à blâmer les caractéristiques personnelles des individus pour leurs difficultés vécues, contribue à justifier l’intervention de la protection de la jeunesse.

Ces justifications se focalisent sur les supposées lacunes, incapacités ou comportements problématiques des individus Noir·es, sans tenir compte des contextes sociaux, économiques, ou structurels qui influencent leurs situations.

La protection ou le préjudice?

Les effets du profilage racial dans le système de protection de la jeunesse sont multiples et souvent désastreux pour les enfants Noir·es et leurs familles.

En effet, en observant les enfants signalés dans la région de Montréal entre 2004 et 2012, cette population était en moyenne presque quatre fois plus susceptible d’être signalée à la DPJ.

De plus, ils sont plus souvent placés hors de leur milieu familial. Cette séparation, bien qu’elle soit souvent présentée comme une mesure temporaire, peut avoir des répercussions profondes et durables pour les enfants Noir·es, notamment en exacerbant les traumatismes liés à la rupture familiale.

Des études ont montré que les enfants Noir·es pris en charge par la DPJ sont souvent placés dans des foyers ou des centres où ils se trouvent isolés de leur communauté et de leur culture. Cela peut exacerber leur sentiment de marginalisation et d’aliénation et les priver de connexions essentielles à leur communauté, à leurs traditions et à leur langue, nuisant à leur construction identitaire, leur estime de soi et leur bien-être.

Les enfants Noir·es sont souvent placés dans des foyers ou des centres où ils se trouvent isolés de leur communauté et de leur culture.

D’autre part, il s’avère que les enfants Noir·es sont le plus souvent signalé·es par les écoles et les services de police, tandis que les enfants blanc·hes ont plus de chances d’être signalé·es par un membre de la famille ou de leur entourage. Ce constat met en lumière les mécanismes de surveillance différenciée appliqués aux enfants Noir·es, considéré·es comme plus à risque par les institutions publiques, et faisant l’objet d’une surveillance accrue.

Ces institutions, investies d’une autorité étatique, tendent à exercer un contrôle social plus strict sur les communautés Noires, ce qui conduit à une surreprésentation des signalements d’enfants Noir·es par ces mêmes institutions. En revanche, les enfants blanc·hes, bénéficiant souvent de plus de ressources et d’une perception moins négative au sein de la société, sont plus susceptibles d’être signalé·es par des membres de leur famille ou de leur entourage, ce qui reflète une approche moins institutionnalisée et moins coercitive.

Vers une justice raciale dans la protection de la jeunesse

Il est clair qu’une réforme en profondeur du système de protection de la jeunesse est nécessaire.

Premièrement, il est impératif de reconnaître et de nommer le racisme anti-Noir·es comme une dimension centrale du traitement différentiel des enfants Noir·es à la DPJ. Cette reconnaissance doit être accompagnée d’une formation obligatoire pour tous les acteurs de la protection de la jeunesse sur les préjugés implicites et les dynamiques raciales.

Deuxièmement, il est crucial de mettre en place des mesures qui favorisent une meilleure représentation des professionnel·les Noir·es au sein des équipes de la DPJ.

Troisièmement, les interventions de la protection de la jeunesse doivent prioriser un renforcement des liens entre les familles Noires et leurs communautés. L’importance d’une approche culturellement appropriée ne peut être sous-estimée, en particulier dans les cas où des enfants Noir·es sont retiré·es de leur famille.

Enfin, il est essentiel que les voix des familles Noires soient davantage entendues et intégrées dans les processus décisionnels de la DPJ. Cela inclut non seulement des consultations directes avec les familles concernées, mais aussi la création de mécanismes de surveillance indépendants pour examiner les cas de discrimination raciale dans le système.

Les familles Noires ont trop longtemps été invisibilisées dans les discussions autour de la protection de la jeunesse. Il est temps de donner une voix à ces familles et de s’assurer que le système dans lequel elles évoluent soit véritablement un facteur de protection, et non pas un vecteur de répression.