Après avoir négocié « maybe the best deal ever », la diplomatie canadienne ne parviendra pas cette fois à préserver l’héritage de Mulroney. Le consensus nord-américain sur le libre-échange a éclaté sur Truth Social et les chaînes d’approvisionnement se sont tendues. Sur les marchés, les valeurs on prit refuge en attendant le choc.
Tarifs ou pas, nous voilà les deux pieds dans une nouvelle ère pour la diplomatie mondiale, dominée par l’instabilité, l’outil politique favori du locataire de la West Wing.
Les conséquences de la soi-disant guerre commerciale se limitent pour l’instant au choc et à la stupeur d’une bourgeoisie internationale soudainement divisée. Le consensus voulant que les frontières doivent s’aplanir devant les marchandises et s’ériger contre les personnes est brisé. Pour consolider son emprise politique intérieure, le parti des oligarques n’a pas de scrupules à heurter les intérêts de la clique de Davos.
Le patriotisme d’épicerie
Changer brutalement de régime économique dans un contexte d’intégration des marchés aussi avancé qu’en Amérique du Nord, cela n’est pas sans risque. Le pays court de toute évidence à la récession si ses exportations vers les États-Unis devaient être affectées. On parle de fermetures d’entreprises, de pertes d’emploi, la totale.
Pas surprenant que les politicien·nes, les diplomates et les gens d’affaires aient passé les dernières semaines sur le banc des panélistes de Patrice Roy à promouvoir une approche dite d’« unité nationale » devant les tarifs.
On en vient à défendre le statu quo néolibéral quand les fachos le menacent, c’est gênant.
Même la présidente de la CSN, Caroline Senneville, joue le jeu et tente maladroitement d’assurer la place des travailleur·euses dans le front de défense de l’intégration commerciale continentale.
Évidemment, le libre-échange étant une affaire de capitaux et non de personnes, les attentes des commentateur·trices envers les syndicats se formulent surtout en termes de flexibilité et de concessions face aux « besoins des entreprises ». Les travailleur·euses sont la chair à canon de ce conflit entre les puissants, notre rôle c’est de nous sacrifier pour « sauver l’économie ».
Contre l’Internationale bourgeoise
Alors qu’on parle de rapatrier la production industrielle en sol canadien, rappelons-nous que la productivité est en baisse au Canada. En fait, c’est déjà un miracle qu’elle se soit maintenue aussi longtemps, malgré que les capitalistes refusent d’investir dans la production, préférant confier leur argent aux marchés financiers. Un miracle bâti sur le dos des salaires et des conditions de travail, qui ne cessent de se dégrader afin de permettre au casino de la finance de rafler la mise.
Peu importe comment on veut voir le problème, la productivité est le cœur de toute politique économique, parce qu’elle indique combien de travail est nécessaire en moyenne pour l’ensemble de la production. Pour l’améliorer, on travaille collectivement moins pour la même valeur, ou bien on produit plus de valeur pour le même travail. Toute chose étant égale par ailleurs, une augmentation de la productivité augmente la qualité de vie, le temps qui n’est pas consacré à se tuer au travail.
Il y a moyen que ce ne soient pas encore les mêmes qui y gagnent.
Ça, c’est seulement si on fait attention à une autre donnée : les profits. Comme on sait, les profits sont le vol d’une portion de la valeur du travail. Qu’on travaille simplement mieux, sous surveillance, sous pression ou selon une cadence inhumaine, il est donc parfaitement possible que cette amélioration statistique se fasse au prix de notre misère.
C’est pourquoi on en revient toujours au même constat : il faut s’emparer des moyens de production.
Faire sa job
Aujourd’hui, l’accès à la classe moyenne est devenu plus difficile que jamais, voire carrément irréaliste pour ceuzes qui forment la masse la plus importante des travailleur·euses. Pour le précariat – c’est-à-dire les pauvres qui travaillent sans avantages sociaux et souvent sans garantie de travail –, les horizons se sont bouchés dans les dernières décennies.
Les syndicats tels qu’ils existent actuellement favorisent la défense des intérêts de leurs membres au détriment de la solidarité entre tou·tes les travailleur·euses. À force de clauses grand-père, et à force d’accepter de sacrifier les travailleur·euses temporaires et les nouvelles embauches dans les négociations de conventions collectives, ils sont même parvenus à opposer les intérêts du précariat et de la classe moyenne au sein même de leurs organisations.
Si nous résistons aux sirènes des nationalismes, nous avons peut-être la chance de rebâtir un rapport de force avec les élites fracturées.
Les syndicats sont aujourd’hui les plus grands investisseurs privés au Québec et ont les deux mains dans l’immobilier, la finance, l’industrie. Au nom des retraites et de la saine gestion, les fonds syndicaux ont systématiquement choisi le capitalisme plutôt que la collectivisation dans l’usage de leurs capitaux. Les cotisations, rouage de notre exploitation.
Unissez-vous
Depuis trop longtemps, la gauche a été privée d’une stratégie globale de lutte, réagissant aux initiatives du camp d’en face. C’est devenu une telle habitude qu’on en vient à défendre le statu quo néolibéral quand les fachos le menacent, c’est gênant.
Les règles du jeu viennent de sauter, et la solidarité bourgeoise internationale en fait les frais. Si nous résistons aux sirènes des nationalismes, nous avons peut-être la chance de rebâtir un rapport de force avec les élites fracturées. À l’aube d’un nouvel ordre mondial dominé par l’extrême droite, les représentant·es des syndicats doivent se mettre sérieusement au travail pour réconcilier les intérêts de leurs membres avec ceux du précariat.
Plus que jamais, il faut serrer les coudes face à la vague fasciste, mais plutôt que de chercher les « made in Canada » sur les emballages, multiplions les « fabrication syndicale » et développons une véritable stratégie de collectivisation du travail de part et d’autre de la frontière. L’économie du continent va changer à court terme qu’on le veuille ou non, il y a moyen que ce ne soient pas encore les mêmes qui y gagnent.
Et si les boss ne sont pas content·es, on leur reprochera de menacer l’unité nationale.