Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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De passage au Frenchcast, Paul St-Pierre Plamondon a encouragé les auditeur·trices à aller voir un prétendu « documentaire » YouTube exposant le modus operandi de la gauche radicale sur les campus. Questionné sur ce qui pouvait être fait pour combattre le « wokisme » à l’université, PSPP a déclaré vouloir utiliser le mécanisme de commission parlementaire pour revoir l’enseignement et éviter les « dérives idéologiques ».

Paul St-Pierre Plamondon a participé à divers balados au cours des dernières semaines. À la mi-janvier, il est allé discuter de sujets économiques et de campagnes de désinformation au micro de Ian & Frank, un balado de droite libertarienne animé par Ian Sénéchal et Frank « le Dédômiseur », qui se sont fait connaître à CHOI Radio X ou sur la Radio pirate de Jeff Fillion.

Puis, le 24 janvier était diffusée une entrevue de PSPP au Frenchcast, un balado animé par l’humoriste Pantelis. L’animateur et le chef du Parti québécois (PQ) ont abordé plusieurs sujets durant leur entretien d’environ une heure. À un moment, la discussion bifurque sur le « wokisme ».

Traitant des méfaits du wokisme, PSPP affirme qu’à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), des notes ont été attribuées en fonction de la couleur de peau des étudiant·es.

Le chef du PQ évoque aussi une vidéo sur YouTube qu’il qualifie d’« un des premiers documentaire qui documente le modus operandi du wokisme dans les campus universitaires ». Cette vidéo, produite par un certain Sanglier Sympa, une personnalité anonyme de la droite française, raconte une version de certains événements survenus il y a quelques années à l’Université Evergreen, dans l’État de Washington, aux États-Unis.

Selon PSPP, elle exposerait le fait que le wokisme « rentre par l’intimidation, et [que] le but c’est de saper le débat sur la vérité ». Rien de moins.

Puis, le chef péquiste expose sa position selon laquelle une commission parlementaire réunissant des citoyen·nes devrait se pencher sur « le contenu en éducation » afin de contrer la « désinformation idéologique ».

Les propos de PSPP au sujet des universités américaines sont-ils vrais ? Quel est ce documentaire dont il fait la promotion ? Que fait-il de la liberté universitaire ?

Le journaliste de Pivot Sam Harper présente son reportage à l’émission « Québec, réveille! », à CKIA, le mercredi 19 février.

Pas de notes selon la couleur de peau

Durant son passage au Frenchcast, le chef du Parti québécois affirme qu’« à un moment, à UCLA, on était rendu que les notes étaient octroyées en fonction de la couleur de la peau et si tu étais un [professeur] allié, il fallait que certaines couleurs de peau passent [le cours] ». PSPP ne donne pas plus de détails.

L’histoire à laquelle fait probablement référence Paul St-Pierre Plamondon est celle du professeur Gordon Klein.

En juin 2020, un étudiant écrit au professeur Klein pour lui demander d’être indulgent avec les étudiant·es afro-américain·es en raison du contexte des manifestations Black Lives Matter suivant la mort de Georges Floyd, tué par un policier. L’étudiant suggérait de permettre un délai supplémentaire pour la remise des travaux et que la note de l’examen final ne soit pas prise en compte si elle faisait baisser la moyenne des élèves.

Le professeur refuse. Son courriel de réponse, au ton condescendant, est très mal reçu et une pétition demandant sa destitution est lancée. Il est suspendu pendant trois semaines. En 2021, il intente une poursuite contre l’UCLA.

Gordon Klein sera invité par Tucker Carlson, alors animateur à Fox News et une figure de proue de la droite identitaire américaine.

Dans toute cette histoire, aucune note n’a été attribuée selon la couleur de peau de qui que ce soit.

L’affaire Evergreen et ses distorsions anti-wokes

Résumons la version « anti-woke » de ce qui s’est passé à l’Université Evergreen en 2017 : un professeur blanc, Bret Weinstein, a courageusement dénoncé l’interdiction pour les personnes blanches de se présenter sur le campus. Des étudiant·es « wokes » ont intimidé ce professeur jusqu’à ce qu’il perde son emploi.

C’est cette version qui est racontée dans la vidéo YouTube « Evergreen et les dérives du progressisme », que PSSP recommande en parlant d’un « documentaire ». Le chef du PQ reprend aussi à son compte cette version des faits lorsqu’il dit : « ils veulent faire une journée sans les blancs sur le campus ».

La réalité est un peu plus nuancée.

Le créateur de la vidéo lui-même, Sanglier Sympa, précise d’ailleurs qu’il ne s’agit pas d’un documentaire. « Parce qu’apparemment ce n’est pas évident pour tout le monde : cette vidéo n’a pas la prétention d’être un “ documentaire ”, c’est une vidéo personnelle avec un discours politique orienté (de droite) », insiste Sanglier Sympa dans la description de la vidéo. L’histoire est en effet racontée entièrement du point de vue de Bret Weinstein.

Pour Learry Gagné, auteur du livre L’antiwokisme en débats, Evergreen est « devenu une obsession anti-woke ». La place que cette histoire a prise est démesurée, car « c’est un tout petit collège, c’est gros comme un cégep. À l’échelle des États-Unis, c’est complètement insignifiant », note-t-il.

« Je n’arrive pas à comprendre comment ça se fait que ces gens-là, des gens instruits, accrochent sur la vidéo YouTube d’un gamer de droite anonyme. »

Learry Gagné

Depuis les années 1970, un comité étudiant organise une « journée d’absence » annuelle où les étudiant·es racisé·es sont invité·es à s’absenter du campus pour participer à des ateliers sur le racisme. Les personnes blanches peuvent assister à des ateliers tenus sur le campus et certain·es professeur·es incorporent des discussions sur le racisme dans leurs cours. Le lendemain, les gens se retrouvent pour discuter de ce qu’ils ont appris lors d’une « journée de présence ». Tout cela est volontaire.

En 2017, les lieux où doivent se tenir ces ateliers sont inversés : ceux destinés aux étudiant·es racisé·es ont lieu sur le campus, et ceux pour les personnes blanches se tiennent à l’extérieur du campus. Une salle pouvant accueillir 200 personnes est prévue et compte tenu du nombre limité de places, les organisateur·trices demandent aux gens de s’inscrire.

Un professeur de biologie, Bret Weinstein, y voit « un acte d’oppression ». Il envoie une lettre à l’administration le 15 mars pour annoncer qu’il refuse de s’absenter et qu’il encourage les gens à « mettre leur phénotype de côté ». (Le phénotype est l’expression physique des gènes, comme la couleur des yeux ou de la peau.)

Ce courriel est rendu public en avril, sans susciter à ce moment de forte réaction.

Malgré les objections du professeur Weinstein, il semble que l’événement, tenu le 12 avril, ait été un succès et que le comité organisateur ait dû créer une liste d’attente et refuser des personnes intéressées.

Comme le décrit Learry Gagné dans son livre, les tensions entre les étudiant·es racisé·es et l’administration d’Evergreen ont commencé avant cette histoire. Depuis un peu plus d’un an, diverses actions avaient été prises par les étudiant·es. Un des sujets de mécontentement était le profilage racial par la police sur le campus.

La situation s’envenime lorsque le 14 mai, la police procède à l’arrestation de deux étudiants noirs dans les résidences de l’université.

Le 23 mai, des manifestations éclatent sur le campus et des étudiant·es interrompent une classe de Bret Weinstein pour le confronter au sujet de ses positions. Les jeunes occupent le pavillon de l’administration.

L’administration convoque une assemblée spéciale le 26 mai, mais Weinstein n’y est pas. Il est à l’antenne de Fox News, à l’émission de Tucker Carlson.

Weinstein et sa femme, Heather Heying, démissionnent d’Evergreen et empochent une somme de près de 500 000 $ en compensation.

Suite à la médiatisation des événements, le 1er juin, une menace de tuerie visant les « communistes » d’Evergreen force la fermeture du campus durant trois jours. C’est le groupe Atomwaffen, une organisation terroriste néo-nazie responsable de plusieurs meurtres, qui serait derrière cette menace. Le groupe d’extrême droite Patriot Prayer organise une manifestation sur le campus.

Des membres du personnel et des étudiant·es reçoivent des messages de menaces. Les informations personnelles d’étudiant·es se retrouvent sur 4Chan et d’autres forums fréquentés par l’extrême droite. Des cérémonies de fin d’année pour les élèves racisé·es et pour les élèves LGBTQ+ sont annulées. La collation des grades a doit être tenue à l’extérieur du campus en raison des risques pour la sécurité des élèves.

Naima Lowe, une professeure et militante anti-raciste qui était devenue une cible de la droite populiste, démissionne et reçoit une compensation de 240 000 $. La directrice des services multiculturels, Rachida Love, quitte elle aussi son poste en réponse au harcèlement et aux menaces.

Qui est ce Sanglier Sympa ?

La vidéo YouTube suggérée par PSPP a été produite par un personnage anonyme qui utilise le nom de Sanglier Sympa.

Cet internaute français était actif sur le forum « blabla 18-25 » du site jeuxvideo.com autour de 2017. Ce forum a déjà été dénoncé pour ses raids anti-féministes et les propos sexistes et homophobes tenus par ses membres. Le compte de Sanglier Sympa y est maintenant banni.

Sanglier Sympa diffusait aussi des montages vidéos sur son compte Twitter, créé en 2017. En février 2022, il comptait près de 40 000 abonné·es. Le compte a depuis été fermé.

Sur sa chaîne YouTube, créée à la même époque, il ne reste aujourd’hui que la vidéo sur l’affaire Evergreen.

Les tweets de Sanglier Sympa, dont un grand nombre sont archivés sur le Web, distillent un message anti-féministe et nationaliste identitaire. Pour faire passer le message, Sanglier Sympa utilise l’humour et l’ironie.

Des tweets de Sanglier Sympa sont repris et diffusés par plusieurs médias sur le Web. On retrouve ses publications dans les articles des médias de la droite plus classique, comme Le Point, jusqu’aux sites de l’extrême droite comme FdeSouche, Salon beige et le très antisémite Démocratie participative. Ses montages vidéos sont repris par le groupe d’extrême droite antisémite Égalité et Réconciliation.

Ici au Québec, sa vidéo YouTube sur l’affaire Evergreen semble avoir eu un impact indéniable. En juillet 2019, Mathieu Bock-Côté la cite dans un billet intitulé « Guerre civile américaine ».

Ensuite, c’est Joseph Facal qui écrit dans une chronique qu’« un copain de cette gauche classique m’a dit d’aller voir sur YouTube le film “ Evergreen et les dérives du progressisme ”. Mathieu Bock-Côté nous avait, dans les chaleurs de l’été, recommandé ce visionnement », écrit Facal.

Alain Deneault, dans son livre Mœurs, où il critique le « politiquement correct », mentionne lui aussi ce fameux « documentaire ».

« Je n’arrive pas à comprendre comment ça se fait que ces gens-là, des gens instruits, accrochent sur la vidéo YouTube d’un gamer de droite anonyme », s’interroge Learry Gagné. « On dirait qu’il n’y a pas une once d’esprit critique », se désole-t-il.

« Est-ce qu’on accepte la désinformation idéologique ou est-ce qu’on revient à l’exigence de la rigueur et de la vérité », demande PSPP au micro du Frenchcast. Pourtant, la rigueur et la vérité, ce n’est pas chez Sanglier Sympa qu’on les trouve.

La liberté académique en péril ?

« La façon dont [le wokisme] rentre dans le corpus scolaire, c’est que souvent les professeurs sont militants », affirme encore Paul St-Pierre Plamondon au Frechcast. « Ils ont un rapport post-moderne à la vérité, c’est-à-dire que la vérité n’existe pas. » PSPP ajoute que ces professeur·es militant·es enseignent « ce qui est nécessaire pour le mouvement ».

Learry Gagné rejette cette affirmation : « c’est 100 % faux ! »

D’abord, PSPP offre une définition tordue de la pensée « post-moderne », souligne le spécialiste de l’épistémologie des sciences sociales. Le post-modernisme avance l’idée qu’il faut être sceptique face à la vérité scientifique, explique Learry Gagné. Il faut se questionner sur la manière dont on est arrivé aux conclusions, puisque ce n’est pas parce qu’on prétend être objectif et neutre qu’on l’est nécessairement, ajoute-t-il. On peut aussi se questionner sur le rôle des femmes ou des minorités dans la production des connaissances, qui ont souvent été occultées par le passé. 

PSPP présente ensuite son plan pour contrer le wokisme et le militantisme dans les universités québécoises. « Comme gouvernement, on va se réapproprier démocratiquement le contenu en éducation. Ça, c’est clair », lance-t-il.

Le fonctionnement exact de cette « réappropriation démocratique » n’est pas clair. Le chef du Parti québécois a refusé notre demande d’entrevue et n’a pas donné suite à nos questions.

Toujours au micro du Frenchcast, PSPP détaille un peu son idée. « Je vais revendiquer le mécanisme de commission parlementaire avec des experts, mais des citoyens et des gens qui représentent des citoyens, pour que le débat ne soit pas le monopole “ d’experts ” qui sont en fait, parfois, des idéologues. »

COMMENT FONCTIONNE UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE?

À l’Assemblée nationale du Québec, les commissions parlementaires sont des groupes de travail composés d’un petit nombre de député·es qui se penchent en profondeur sur des dossiers spécialisés. Des commissions spéciales peuvent effectivement être créées pour traiter de sujets ponctuels.

Les commissions tiennent fréquemment des consultations et des audiences publiques lors desquelles des expert·es ou des groupes d’intérêt peuvent déposer des mémoires et faire entendre leur point de vue. Selon le type de consultation, la participation est ouverte à tou·tes, ou alors réservée aux « personnes ou organismes qui ont une connaissance ou une expérience particulière dans le domaine », choisis par l’Assemblée nationale.

L’idée de soumettre l’enseignement universitaire à l’opinion publique ne plaît pas à Learry Gagné. « [PSPP] veut réunir plein de gens, des experts, des citoyens ordinaires, puis on va tous ensemble discuter de ce qui devrait se trouver ou non dans un plan de cours universitaire », ironise-t-il.

La proposition de Paul St-Pierre Plamondon soulève aussi des questions relatives à l’indépendance des universités par rapport aux pressions externes sur la recherche et l’enseignement. La loi sur la liberté académique adoptée en 2022 affirme ainsi que « l’autonomie universitaire et la liberté académique universitaire constituent des conditions essentielles à l’accomplissement de la mission » des universités.

Rappelons que PSPP s’était posé en défenseur de la liberté académique, la liberté donnée aux professeur·es d’enseigner et de faire leurs recherches sans crainte de représailles, lorsqu’il s’agissait de citer le titre d’un livre de Pierre Vallières.

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