Quoi qu’en disent certains médias avides d’euphémismes coupables, le geste d’Elon Musk était bien plus qu’un simple « geste maladroit ». Si l’évènement est terrifiant, il a le mérite de ramener une discussion qui revient ponctuellement depuis quelques mois : le trumpisme est-il un fascisme?
Quand ce genre de querelle réapparait dans le débat public, les membres de l’Internationale réactionnaire ont beau jeu de nier en notant les différences entre leurs divers mouvements et les manifestations les plus radicales du fascisme des années 1930.
Le régime d’Adolf Hitler en Allemagne occupe une place de choix dans ce jeu de comparaison puisqu’il est devenu l’idéal type du fascisme dans l’imaginaire collectif. On cherche les croix gammées, les SS marchant au pas de l’oie, l’antisémitisme violent et les exterminations de masse.
Comme si un mouvement ou un régime n’imitant pas fidèlement le Troisième Reich ne relevait finalement que du simple autoritarisme conservateur.
Cette stricte historisation a eu pour effet de folkloriser le fascisme, d’en faire un objet de mythologie éternellement condamné à rester dans un passé approximatif. Mais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, historien·nes, politologues et philosophes ont montré que l’hitlérisme constitue l’expression d’un phénomène plus large et plus complexe prenant diverses formes selon le contexte social, politique, économique et culturel du lieu où il se développe.
Il importe par conséquent de regarder au-delà de la chemise brune.
Trump n’est pas antisémite
La haine des personnes juives existe encore à l’extrême droite, mais elle a essentiellement disparu du discours public des mouvements les plus populaires.
Or, comme le montre par exemple le grand historien Robert Paxton dans son livre The Anatomy of Fascism, rien n’exige que le fasciste soit antisémite. Il considère plutôt que la communauté nationale se trouve en état de décadence, et ce, notamment à cause d’un ennemi à la fois interne et externe qu’il importe de combattre, voire d’anéantir. Mais la nature de cet ennemi peut varier selon ce qui trouve écho auprès de la population dans une société spécifique.
Les réactionnaires ont beau jeu de nier en notant les différences entre leurs mouvements et le fascisme des années 1930
L’antisémitisme pathologique de Hitler et ses sbires puise ainsi dans une longue et triste tradition prenant ses racines dans le Moyen Âge et s’exprimant de façon particulièrement vive un peu partout en Occident au cours des années 1920 et 1930.
La propagande des divers mouvements d’extrême droite insiste désormais sur les immigrant·es, les musulman·es ainsi que les personnes issues de la communauté LGBTQ+. Quant à lui, l’anti-communisme primaire (que l’Occident a depuis longtemps emprunté au fascisme d’antan) co-existe avec une obsession pour les politiques d’« équité, diversité et inclusion » (EDI) ou ce que Musk nomme le « virus woke ».
Il n’y a aucun projet génocidaire
Dans son ouvrage The Nazi Dictatorship, le grand expert du nazisme Ian Kershaw montre comment la recherche historique peine toujours à précisément situer les origines du projet génocidaire du Troisième Reich. Pour certain·es, Hitler envisage sérieusement, dès le début de sa carrière politique, l’extermination physique des juifs et des juives d’Europe. D’autres insistent sur le « caractère non systématique et improvisé des mesures anti-juives » qui constitueraient des « réponses ad hoc [émanant] d’une machine gouvernementale fragmentée et désorganisée ».
Quelle que soit la solution, il est clair que les nazis ne parlent pas explicitement de génocide dans leur programme ou leur propagande. Dans un premier temps, il s’agit plutôt de retirer leurs droits à ceux et celles qu’on juge « indésirables » pour ensuite chercher à les déporter. L’extermination de masse se déroule, elle, dans la discrétion.
Si on attend le retour des croix gammées pour s’inquiéter de l’extrême droite, alors on ne s’en inquiètera jamais.
Le fascisme cherche à « purifier » une nation aux prises avec des ennemis internes présentés à la fois comme faibles, mais aussi en contrôle des institutions démocratiques, de l’économie, des médias ou du système d’éducation. Cet ennemi pervertirait les esprits avec une idéologie égalitariste (que ce soit le marxisme ou le « wokisme ») mettant en question les divers rapports de domination que le fasciste tient pour naturels.
Cette purge n’exige cependant pas un génocide. Elle peut impliquer l’emprisonnement, la déportation, les violences ponctuelles, le retrait de droits ou simplement la création d’une atmosphère suffisamment répressive pour que le « ménage » se fasse tout seul. Il est bien plus facile de forcer les personnes homosexuelles à retourner dans le garde-robe que de les chasser. En gros, il faut les faire disparaitre d’une façon ou d’une autre.
Personne ne propose de suspendre la démocratie
Dans son livre A History of Fascism : 1914–1945, l’historien Stanley Payne inscrit parmi les traits fondamentaux du fascisme le rejet de la démocratie libérale ainsi que la volonté de créer un régime autoritaire et souvent à parti unique.
Rien ne montre cependant que Trump souhaite se faire dictateur à vie ou qu’il envisage de renverser les institutions démocratiques. En réalité, il peut tout à fait s’accommoder de contre-pouvoirs affaiblis ou complices, dont le maintien lui offre une légitimité. Il s’agit pour lui de les mettre au pas plutôt que de les abolir, et c’est ce qui se passe en ce moment.
Mais il s’attaque aussi aux principes libéraux. Robert Paxton note que les fascistes exaltent la primauté du groupe qui doit l’emporter sur un individualisme libéral présenté comme une source de décadence.
Le fasciste considère que la communauté nationale se trouve en état de décadence
À cet égard, le mouvement MAGA tient une position paradoxale. Fermement influencé par le libertarianisme, il célèbre l’individualisme comme une vertu. Mais dans un même souffle, il rejette l’affirmation et la normalisation de toute identité s’extrayant du cadre chrétien, blanc, hétérosexuel, cisgenre, anglophone, et bien d’autres choses encore.
De plus, il condamne toute critique ou déconstruction d’un récit national qui doit demeurer patriotique, voire apologétique. On en trouve pour preuve l’ordre exécutif signé le 29 janvier dans lequel Trump ordonne qu’on mette fin à « l’endoctrinement » des élèves avec des idéologies « anti-américaines » liées à la race et au genre pour plutôt valoriser « l’enseignement patriotique ».
Musk est libertarien
Armé de sa légendaire mauvaise foi, Mathieu Bock-Côté affirmait à TVA le 21 janvier dernier qu’Elon Musk ne pouvait avoir fait un salut nazi puisqu’il est libertarien. Le sociologue devrait pourtant savoir que le capitalisme est parfaitement soluble dans le fascisme.
Dans leur discours, les fascistes des années 1930 combinent un anti-communisme viscéral, un rejet du capitalisme international, ainsi que la recherche d’une « troisième voie ». Mais comme le montre par exemple l’historien Ishay Landa, ces régimes en viennent systématiquement à se faire les protecteurs des riches et des possédants en prenant le parti des propriétaires, en privatisant, en défendant le libre marché, en réprimant les syndicats, en célébrant la figure patriarcale du patron, etc.
Le darwinisme social ainsi que la célébration de la « volonté » que partagent la plupart des mouvements fascistes s’avèrent par ailleurs tout à fait compatibles avec le capitalisme américain du 21e siècle.
Le fascisme cherche à « purifier » une nation des ennemis internes présentés à la fois comme faibles, mais aussi en contrôle des institutions.
Les riches, les patron·nes et les vedettes se présentent comme le produit d’une réussite personnelle liée à leurs efforts, leur persévérance et leurs qualités intrinsèques. Que ce soit à cause de leur paresse, de leur manque de « volonté » ou de leurs dispositions naturelles, les pauvres sont en définitive les perdant·es de cette lutte darwinienne pour le pouvoir qui favorise les prétendu·es « meilleur·es ». On ne va pas les euthanasier, mais s’iels ne sont pas capable de payer leurs soins de santé, iels l’ont bien cherché.
Dans les années 1960, le généticien britannique Julian Huxley soutient ainsi que le darwinisme social a mené à « la glorification de la libre entreprise, du laissez-faire économique et à la guerre, à un eugénisme ascientifique et au racisme, puis éventuellement à Hitler et l’idéologie nazie ». Des idéologies sœurs?
Sans croix gammées
Trump est-il fasciste? Je ne sais pas.
Je souhaitais plutôt montrer dans ce texte qu’on aurait tort de s’en tenir à une définition figée et strictement historicisée de ce phénomène. Le fascisme des 1920 et 1930 ne reviendra jamais parce que sa forme est déterminée par un contexte politique, culturel et économique différent du nôtre. Si on attend le retour des croix gammées pour s’inquiéter de l’extrême droite, alors on ne s’en inquiètera jamais.
Le fascisme est un appendice de la modernité. Un appendice dont il faut régulièrement procéder à l’ablation, mais qui prend à chaque fois une forme différente. Il n’en conserve pas moins un certain nombre de traits fondamentaux qui restent universels et qu’il faut continuer à étudier.
L’histoire ne se répète pas, mais elle rime, dit-on.