Début décembre, la dictature des al-Assad est tombée à la suite d’offensives éclairs menées par des groupes armés rebelles, avec à leur tête le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC). Aujourd’hui, dans cette Syrie libérée, il reste tout à reconstruire, entre craintes et espoirs. Si HTC se veut rassurant, notamment sur les droits des femmes et des minorités ethniques, certains abus se font déjà sentir. Pour plusieurs, la clé d’une transition réellement démocratique réside dans une société civile forte et organisée.
Un mois après la chute du régime de Bachar al-Assad, Hanan Halimah a encore la voix fébrile.
La directrice en Syrie et en Turquie pour l’organisation Women Nowrevient de Syrie. Après plus de treize ans en exil, elle ne l’espérait plus.
« Nous étions très heureux, mais en même temps, effrayés, car nous ne pensions pas que l’armée qui nous avait tués allait partir ainsi », lâche-t-elle lors d’une visioconférence qu’elle donne depuis son bureau en Turquie.
La Syrienne est aujourd’hui pleine d’espoir, comme de nombreux membres de la société civile. Elle a prévu de se réinstaller en Syrie à la fin du mois de janvier pour participer à la reconstruction de son pays.
De la répression à la reconstruction
Nombreux sont celles et ceux qui avaient dû fuir la Syrie, à la suite notamment de la révolution de 2011, dans le tourbillon des printemps arabes, et ont trouvé refuge à l’étranger afin de continuer de militer. En effet, dès 2011, le régime de Bachar al-Assad avait intensifié sa répression contre ses opposant·es.
Aujourd’hui, « nos aspirations à une Syrie libre et démocratique restent à accomplir », lance Sara Ajlyakin, directrice exécutive adjointe du média indépendant Al-Jumhuriya et membre de son comité de rédaction.
« Avant l’effondrement du régime, toute tentative en ce sens nous menait aux cachots, aux chambres de torture, à la mort et à l’extermination, à la destruction, à l’exil et au refuge. Aujourd’hui, l’obstacle le plus important à la réalisation de cet objectif est tombé. Nous pouvons enfin commencer à agir », explique-t-elle.
Dès les premières heures de la chute du régime, la société civile s’est mise au travail pour reconstruire un pays morcelé et dévasté.

Depuis plusieurs semaines, les conférences de presse sont nombreuses dans la capitale et le reste du pays. Les activistes et les chercheur·euses qui étaient à l’étranger reviennent en Syrie et s’organisent avec ceux et celles, qui, resté·es dans l’ombre de la dictature, peuvent aujourd’hui parler librement.
Ces acteurs observent avec attention les faits et gestes du nouveau gouvernement. « Il est assez opaque, peu professionnel, dépourvu de savoir-faire, de protocoles, de ressources et même de la volonté politique nécessaire pour être transparent et ouvert à des mesures participatives », souligne Sara Ajlyakin.
« Nous avons peur qu’ils ne nous laissent pas travailler, mais nous y veillerons. »
Hanan Halimah, Women Now
Ces craintes sont aussi partagées par Bassam Alahmad, fondateur et co-directeur de Syrians for Truth and Justice, une organisation qui documente les violations des droits humains contre les Syrien·nes. « Nous avons beaucoup de peurs en raison du passé de ces groupes », remarque-t-il. En effet, HTC s’est fondé par la fusion de groupes rebelles islamistes syriens, avec une idéologie salafiste, et a été lié au départ à Al-Qaïda.
« Nous n’avons pas encore la garantie qu’il y aura un État démocratique. Le plus important, aujourd’hui, c’est de ne pas répéter une dictature sous un autre nom », souligne l’activiste pour les droits humains, installé dans l’est de la France.
Une Constitution, des lois
Les premiers discours ont été prometteurs. Mais beaucoup craignent que les actions ne suivent pas.
Aucune demande ne sera faite sur les tenues vestimentaires, les femmes seront incluses dans les pouvoirs de décisions et les droits des minorités seront respectés, ont d’abord promis les combattants d’HTC.
« Au cours des derniers mois, nous avons vu un changement de ton chez ces groupes rebelles, quand ils parlent des différentes ethnies et communautés, des minorités. C’est un bon signe », analyse Mohammed Shebli, activiste et ancien volontaire au sein des Casques blancs, les secouristes syriens, rencontré dans les jours suivant la victoire des rebelles. « Et j’ai l’impression qu’ils prennent un chemin positif quand ils parlent du futur de la Syrie. »
« Mais en même temps, c’est difficile de prévoir le futur. Il est compliqué de savoir comment le gouvernement sera structuré par HTC […] Ils sont considérés comme une organisation terroriste par des pays occidentaux, donc je ne sais pas la manière dont ils vont gérer ce gouvernement de transition », s’interroge-t-il.
« [Le gouvernement] est assez opaque, peu professionnel, dépourvu de savoir-faire, de protocoles, de ressources et même de la volonté politique nécessaire pour être transparent et ouvert à des mesures participatives. »
Sara Ajlyakin, du média Al-Jumhuriya
« Il nous faut des lois qui permettent d’avoir des citoyens égaux », estime quant à lui Bassam Alahmad. « Par exemple, pour le peuple kurde, leurs droits doivent être inscrits dans la Constitution », avance le co-directeur de Syrians for Truth and Justice.
Selon lui, la volonté de former un gouvernement avec tou·tes les Syrien·nes reste encore très marginal. Il craint que, comme avec l’ancien régime, la diversité soit utilisée comme un outil. « Il y avait quelques Kurdes, des chrétiens, des sunnites, mais c’était pour la décoration », tranche-t-il.
Depuis la chute du régime, plus d’une centaine de personnes ont perdu la vie dans des combats dans le nord du pays entre les forces kurdes syriennes des factions armées syriennes soutenues par la Turquie, des personnes ont été enlevées, des exécutions sommaires ont été menées.

Hanan Halimah, de Women Now, travaille sur des projets dans le nord-ouest de la Syrie et a été confrontée – indirectement, car elle ne rentrait pas dans son pays – aux rebelles dans la région d’Idlib, où était basé HTC. « Ils ont autorisé l’ouverture de certains centres, mais seulement sur l’éducation, par exemple. Ils ne voulaient pas de choses sur les genres et leur égalité », explique-t-elle.
« Mais Idlib n’est pas la Syrie ou Damas. Nous avons peur qu’ils ne nous laissent pas travailler, mais nous y veillerons. »
Le Mouvement politique des femmes syriennes milite sur ce front. L’organisation s’est réunie début janvier à Damas, après le retour de ses membres en Syrie. « Nous essayons le plus possible de collaborer [entre organisations et avec les gens sur le terrain] afin d’être autour de la table des discussions. Les femmes ont beaucoup souffert, perdu beaucoup et pour ces raisons, elles veulent maintenant une place, car elles ont le droit de gérer ce pays », insiste Nidal Jojak, membre du mouvement.
« [La société civile] doit se reconstituer et gagner en capacité à s’organiser par le bas, à tous les niveaux. »
Joseph Daher, politologue
Début janvier, le ministre de l’Éducation, Nazir Al-Qadria, a annoncé une refonte du programme scolaire avec des changements draconiens en histoire et en sciences. Ces changements renvoyaient à un programme scolaire influencé par un islamisme rigoriste.
Des manifestant·es se sont opposé·es à ces changements, qu’ils et elles considéraient comme étant basés sur une idéologie extrémiste. Le ministre a finalement rétropédalé.
« Nous ne sommes pas de simples spectateurs dans ce processus. Et lorsqu’une forte pression publique est exercée, il revient sur ses pas et reconsidère ses décisions. C’est un signe encourageant », appuie Sara Ajlyakin.
Se consolider, par la base
Sur le qui-vive, beaucoup d’acteur·trices et d’observateur·trices ont remarqué l’absence d’adresse directe au peuple dans les discours du gouvernement syrien et notamment de son chef, Abou Mohammed al-Joulani.
« Il n’a pas parlé aux gens, il ne s’est pas rendu dans les différentes régions ou à la rencontre des familles des personnes disparues », souligne Hanan Halimah.
Joseph Daher, politologue suisse-syrien, abonde dans ce sens. « Son but, c’est la reconnaissance régionale et internationale et de consolider son influence sur les institutions de l’État, particulièrement les institutions armées », analyse le spécialiste de la Syrie.
« Nous n’avons pas encore la garantie qu’il y aura un État démocratique. »
Bassam Alahmad, Syrians for Truth and Justice
Pour Joseph Daher, la société civile a un important rôle à jouer dans la reconstruction du pays, à la fois politiquement et économiquement. Mais elle doit prendre en considération tou·tes les Syrien·nes et ne pas uniquement tomber dans la pure logique des organisations non gouvernementales. « Elle doit se reconstituer et gagner en capacité à s’organiser par le bas, à tous les niveaux : organisations locales, syndicats, associations professionnelles, groupes politiques », énumère le chercheur.
Pour celui qui a pu rentrer au pays récemment, le temps presse et il va falloir être efficace. « C’est une course contre la montre. Je suis content, car malgré les différences d’avis qu’il peut y avoir sur HTC, tout le monde est d’accord : il faut constituer une sorte de contre-pouvoir au sein de la société civile. »
Cette stratégie permettrait d’éviter ce que le docteur en science politique et d’autres acteurs craignent : une consolidation du pouvoir entre les seules mains d’HTC. Pour Joseph Daher, « cela mènerait à une nouvelle forme d’instabilité et à des tensions dans le pays ».
Cet article a été réalisé grâce au travail de Syrien·nes qui ont assuré la prise de contact et la traduction (fixeurs) : à Damas, A.F. (qui ne souhaite pas avoir son nom publié en entier) et à Idlib, Kenana Abdel Wahab Hindawi et Asaad al Asaad, journalistes syriens. Sans leur aide précieuse, il aurait été impossible de travailler dans de bonnes conditions.