Des travailleur·euses migrant·es à travers le pays faisaient grève mercredi à l’occasion de la Journée internationale des migrant·es, pour souligner leur importance dans le fonctionnement de la société canadienne. Ils et elles réitèrent leur revendication de garantir un statut permanent pour toutes et tous.
Le 18 décembre, à l’occasion de la Journée internationale des migrant·es, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTTI), ainsi que des alliés partout au Québec et au Canada, ont appelé à une « Journée sans migrant·es » pour souligner l’importance des travailleur·euses migrant·es dans le fonctionnement de la société et pour revendiquer l’égalité et la justice.
Les organisateur·trices de la journée d’action encouragent les travailleur·euses migrant·es à faire grève pendant une journée et à rejoindre les rassemblements à travers le pays.
À Montréal, plusieurs dizaines de travailleur·euses à statut précaire ou sans statut, d’étudiant·es internationaux, de demandeur·euses d’asile et leurs allié·es se sont rassemblé·es devant le Complexe Guy-Favreau, où se trouvent plusieurs bureaux fédéraux, et ont marché jusqu’au ministère québécois de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. Ils et elles scandaient « rien ne bouge sans nous », ou encore « nous sommes tous essentiels ».
Un rassemblement a aussi été tenu en fin d’après-midi dans Parc-Extension.
Au cours de l’année 2024, les gouvernements du Canada et du Québec ont considérablement resserré leurs politiques migratoires. Les nouvelles mesures restrictives sont accompagnées d’une série de discours de la classe politique qui attribuent toutes sortes de problèmes sociaux aux personnes migrantes, notamment la crise du logement, le déclin de la langue française, la pression sur le système de santé, etc.
Rappelons que pendant la pandémie, les travailleur·euses migrant·es, présent·es dans tous les emplois en pénurie de main-d’œuvre, étaient reconnu·es comme essentiel·les.
« C’est comme si nous étions des papiers de toilette et qu’après usage, on nous jette. »
Julia, CTTI
« C’est un revirement complet de l’approche de l’immigration et un manque complet de respect envers ces personnes », dénonce Laura Doyle Péan, membre du CTTI. « Le gouvernement nous utilise comme pions sur l’échiquier politique pour essayer de faire des gains [électoraux]. »
« Les personnes immigrantes ont droit à la dignité et au respect, et devraient avoir droit aux mêmes conditions de travail et aux mêmes conditions de vie que n’importe qui d’autre », déclare Laura Doyle Péan.
Restrictions à l’immigration : parcours brisés
En septembre dernier, Ottawa a suspendu l’émission et le renouvellement des permis de travail fermés pour la grande majorité des postes à bas salaire dans toutes les zones métropolitaines où le taux de chômage est de 6 % ou plus.
Fin octobre, Québec a gelé pour sa part le Programme de sélection des travailleurs qualifiés, l’un des plus importants programmes d’immigration permanente pour les travailleur·euses étranger·ères temporaires souhaitant s’établir durablement dans la province.
Les personnes présentes à la Journée sans migrant·es sont profondément préoccupées par le fait que ces mesures risquent de laisser de nombreuses autres personnes sans statut.
Julia, gardienne d’enfants depuis sept ans au Québec, est à un mois de perdre son statut à cause de la quasi-impossibilité de renouveler son permis de travail. Elle souhaite garder l’anonymat pour protéger sa situation.
« Je suis tellement choquée qu’après sept ans de service, je n’aie toujours pas accès à la résidence permanente », dit-elle. « J’ai pourtant contribué à l’économie du Canada. »
Avec les nouvelles mesures, Julia, comme des milliers d’autres personnes dans cette situation, est obligée de changer d’employeur, de contrat, voire même de région afin d’obtenir un nouveau permis de travail et de rester au Canada avec autorisation, ce qui lui semble déraisonnable et peu viable.
« C’est de laisser les enfants qui sont attachés à nous. C’est de recommencer encore à zéro », argumente-t-elle. « On se trouve en train de tourner dans le vide et de perdre du temps. »
« C’est comme si nous étions des papiers de toilette et qu’après usage, on nous jette ».
Régularisation : promesse brisée
L’une des plus importantes revendications de la journée d’action est de demander au gouvernement du Canada de tenir ses promesses de régulariser les migrant·es sans statut.
Depuis 2022, le gouvernement du Canada annonce préparer un vaste programme de régularisation des migrant·es sans statut, qui permettrait une voie d’accès à la résidence permanente pour des centaines de milliers de personnes.
En juin 2024, le ministre de l’Immigration, Marc Miller, a enfin présenté un plan au conseil des ministres. Il a ensuite dit aux médias que les opinions sur la question étaient profondément divisées et que ce programme ne verrait pas le jour à court terme.
Le mois dernier, Marc Miller a confirmé qu’aucun plan de régularisation massive n’était au programme avant la prochaine élection. Il n’a toutefois pas rejeté la possibilité d’une régularisation à petite échelle dans certaines régions ou secteurs où il y a un besoin de main-d’œuvre essentielle.
Les migrant·es sans statut, qui ont lutté pendant des années pour un programme de régularisation complet et inclusif, se sentent tout d’un coup abandonné·es, déplore Laura Doyle Péan.
« C’est un manque complet de respect envers ces personnes. »
Laura Doyle Péan, CTTI
De plus, les déportations qui déchirent des familles et des communautés sont annoncées jour après jour. Gaurav Sharma, travailleur migrant et membre du CTTI, explique à Pivot que plusieurs personnes présentes au rassemblement ont reçu un ordre de déportation, mais ont tout de même eu le courage de venir manifester pour la justice migrante.
Rappelons qu’une grande partie des migrant·es sans statut sont des gens qui étaient auparavant autorisés à séjourner dans le pays, mais qui ont perdu leur statut à cause de nombreuses failles dans le système d’immigration, par exemple l’impossibilité pour certain·es de renouveler leur permis de séjour temporaire.
Ce sont, dans bien des cas, des personnes qui ont vécu jusqu’à une dizaine d’années au Canada et qui apportent des contributions économiques et sociales.
Sans statut, elles sont contraintes de travailler au noir et s’exposent à des risques élevés d’abus et d’exploitation. De plus, leur exclusion de la majorité des aides sociales et services publics accentue leur précarité. La régularisation leur permettrait de bénéficier de droits égaux et de vivre dans la dignité.
Permis fermé : une source de précarité
Au rassemblement de mercredi, et depuis plusieurs années, les travailleur·euses étranger·ères temporaires appellent à l’abolition du permis de travail dit « fermé », lié à un seul employeur, et demandent un accès garanti à la résidence permanente.
En 2023, le rapporteur spécial de l’ONU, Tomoya Obokata, a conclu que le permis de travail fermé, en plaçant les travailleur·euses dans une situation de dépendance envers leur employeur, fournit un terrain fertile aux formes contemporaines d’esclavage.
Les travailleur·euses étranger·ères détenant ce type de permis sont susceptibles d’être victimes de toutes sortes d’abus et d’exploitation. Faute de ressources et de moyens, et par crainte de représailles, ils et elles peinent souvent à défendre leurs droits.
« Les personnes immigrantes ont droit à la dignité et au respect, et devraient avoir droit aux mêmes conditions de travail et aux mêmes conditions de vie que n’importe qui d’autre. »
Laura Doyle Péan
Le rapporteur spécial de l’ONU recommande au gouvernement du Canada de mettre fin au permis de travail fermé et d’assurer une voie d’accès à la résidence permanente pour les travailleur·euses étranger·ères temporaires.
En réponse, Immigration Canada a déclaré prendre en compte les conclusions du rapport au fur et à mesure qu’il ajustera ses programmes et services.
Cependant, les mesures mises en place cette année par les ministères de l’Immigration du Canada et du Québec ont instabilisé davantage la condition des travailleur·euses migrant·es déjà présent·es sur le territoire.