Dix ans après la « crise » des migrant·es, les politiques européennes, la hausse du coût de la vie et la montée du racisme en Turquie laissent bien peu de choses à celles et ceux qui se sont installé·es dans le quartier de Basmane, à Izmir.
Hoda* s’excuse : elle n’a pas beaucoup de temps avant de retourner derrière sa machine à coudre. Depuis que son fils et son beau-fils ont vu leur ikamet (permis de résidence) invalidée, son revenu est le seul à faire vivre une famille de sept personnes – incluant sa fille aînée, déportée dans leur Syrie natale après avoir été interpellée par les gendarmes turcs, au large d’Izmir, à bord du bateau de fortune qui devait la conduire en Grèce.
L’éventualité d’une interpellation et les flots capricieux de la mer Égée ne sont pourtant pas ce qui décourage Hoda de tenter la traversée. Fin novembre, les passeurs réclamaient selon elle entre 3 500 et 8 000 euros par personne. Impossible même d’en rêver, pour Hoda et les siens, alors que leur quotidien est déjà rongé par l’inflation (en baisse à 48,58 % en octobre) et par l’explosion des prix sur le marché locatif en Turquie.
« Tout le monde souffre comme moi », souffle-t-elle. Elle regrette la campagne d’Alep, aperçue une dernière fois en 2016, à travers la vitre de l’un des « bus bleus » affrétés pour évacuer les civil·es des quartiers rebelles de la ville, alors assiégés par le régime de Bachar al-Assad, renversé le 8 décembre dernier.
Invitation expirée
De l’autre côté de la frontière, une autre forme de siège l’attendait : d’abord accueilli·es en invités, les plus de 3,2 millions de Syrien·nes enregistré·es en Turquie, mais aussi tou·tes les autres migrant·es, font désormais les frais d’un ras-le-bol de la population, alimenté par les discours racistes et xénophobes portés par une partie de la classe politique.
« Les gens ne comprennent pas qu’ils [les exilés] ne peuvent pas retourner d’où ils viennent, qu’ils ne peuvent pas non plus aller de l’avant, et qu’il leur devient impossible de rester ici », illustre Kathy*, travailleuse communautaire dans le quartier populaire de Basmane, que se partagent citoyen·nes kurdes et exilé·es syrien·nes, afghan·es, ou subsaharien·nes.
Sa proximité avec les îles grecques de Lesbos et Chios – porte d’entrée de l’espace Schengen, zone de libre circulation entre 29 États européens – a fait d’Izmir une plaque tournante de la migration, à l’image de la Turquie tout entière.
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Izmir se situe dans l’ouest de la Turquie et est bordée par des îles appartenant à la Grèce, porte d’entrée de l’Europe. Carte: OpenStreetMap
En une décennie, Kathy a vu les conditions de vie des migrants se détériorer, proportionnellement à l’augmentation des discours et des attaques racistes à leur égard. « Je déteste le ressentiment que les [Turcs] ont envers eux, mais il faut comprendre le poids que représente quatre millions de réfugiés dans le pays » de 87 millions d’âmes.
À Basmane ou ailleurs, « le rôle de transit se dissout pour devenir un lieu d’installation », constate Ibrahim Soysüren, chercheur à l’Institut de sociologie de l’Université de Neuchâtel.
Et les pressions européennes y sont pour beaucoup, explique-t-il : en réponse à la « crise migratoire », un accord est passé en 2016 entre l’Union européenne (UE) et la Turquie, qui s’engage à réfréner les migrations vers l’UE en échange d’une compensation financière et de la promesse, non tenue, de l’abrogation des l’exigence de visas pour les ressortissant·es turc·ques dans l’espace Schengen.
Aux « politiques répressives de l’Europe » dépeintes par Ibrahim Soysüren s’ajoutent les push-back, ces refoulements illégaux de personnes demandeuses d’asile vers la Turquie pratiqués par la Grèce, avec la complicité de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes.
Relégué·es à la clandestinité
Basmane porte les stigmates de ces transformations : sur la rue principale du quartier, les boutiques de gilets de sauvetage ont été remplacées par des épiceries syriennes, dont les enseignes écrites en arabe ont été, par endroit, recouvertes au feutre noir.
Ibrahim Soysüren, lui, se souvient d’une époque où les passeurs et leurs client·es marchandaient à ciel ouvert le prix de la traversée, sur les places et les terrasses des cafés de Basmane. Dans les dernières années, l’intensification des contrôles d’identité a « complexifié » la situation, observe-t-il, et la migration irrégulière a été reléguée à l’ombre, d’où elle continue pourtant à irriguer l’économie du quartier.
« Les exilés ne peuvent pas retourner d’où ils viennent, ils ne peuvent pas non plus aller de l’avant, et il leur devient impossible de rester ici. »
Kathy, travailleuse communautaire
Sortir de chez soi sans ikamet en règle – qu’elle soit expirée ou rattachée à une autre localité, par exemple – expose les migrant·es à un risque d’expulsion, malgré les dangers encourus.
Alors on ne parle plus arabe en public, on évite de se déplacer à l’extérieur de sa ville d’enregistrement, de se déplacer tout court. De nombreuses personnes migrantes irrégulières ont cessé de travailler, confirme Kathy, et n’osent même plus aller prendre une bouffée d’air frais parmi les bougainvillées du Kültürpark voisin – le même jardin public où, jusqu’en 2015, campèrent des centaines de demandeur·euses d’asile en route vers l’Europe.
Quand les frontières se resserrent
« C’est vraiment difficile de sentir que personne ne nous veut ici », répète Hoda plusieurs fois, comme si elle cherchait à compenser des mois, des années de silence. Elle n’a pas raconté son histoire depuis longtemps, alors que les médias et les ONG ont peu à peu déserté les rues de Basmane.
Kathy confirme, cynique et sans détour. « Tout l’argent va à Gaza ou en Ukraine, maintenant. Les [exilés] syriens ne sont plus à la mode. »
Sur un tout autre ton, Hilal* déroule un récit fait de deuils : celui de son fils, tué par une bombe du régime syrien, puis celui de son pays. « L’exil est terrible », assure-t-elle, le verbe pudique en décrivant les frontières de sa vie, réduite à son petit appartement et aux rues étroites de Basmane, qu’elle confie ne jamais quitter.
Le regard planté vers un point de fuite à l’angle du salon, Hilal expire. « Nous attendons de mourir ».
« Tout le monde souffre comme moi. »
Hoda, exilée syrienne
Hilal n’arrive pas à s’expliquer le racisme et les politiques anti-migrants, de part et d’autre de la frontière. « Nous ne leur demandons rien, juste un pays sûr », dit-elle, le ton rassurant – celui-là même que l’Union européenne continue de leur refuser.
Malgré l’incertitude qui plane sur l’avenir de la Syrie après la chute du régime, plusieurs pays européens ont déjà suspendu les demandes d’asile pour les ressortissant·es syrien·nes. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a aussi saisi cette occasion pour encourager leur retour, et a annoncé la réouverture d’un poste-frontière vers la Syrie, fermé depuis 2013.
Et alors que l’espoir d’un possible retour renaît pour les habitant·es syrien·nes de Basmane, les autres, eux, ont toujours l’exil pour seul horizon.
À l’occasion d’un sommet consacré aux migrations, en octobre dernier, les dirigeant·es européen·nes ont réitéré leur intention d’adopter des mesures visant, résume Amnistie internationale dans un communiqué, à « empêcher l’arrivée de personnes sur le territoire de l’UE, à accélérer les renvois forcés et à renforcer la coopération avec les pays tiers en vue d’externaliser la gestion des demandes d’asile et des migrations ».
* Prénoms modifiés pour des raisons de sécurité.
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.