L’OCCRP, une organisation internationale de journalisme d’investigation, avec laquelle collaborent Radio-Canada et La Presse, reçoit un financement important du gouvernement américain, influençant la sélection de ses dirigeants et de certains sujets, révèle une enquête signée par plusieurs médias, dont Mediapart. Or, l’ampleur de l’influence américaine sur l’OCCRP était cachée, même aux médias membres et partenaires de l’organisme. L’affaire soulève des questions d’indépendance et de transparence journalistiques.
L’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) est le plus important réseau de médias d’investigation au monde, réunissant 120 organisations et 200 salarié·es à travers la planète. Il se spécialise dans l’organisation de collaborations entre médias pour mener de grandes enquêtes internationales.
L’OCCRP, qui se spécialise dans les affaires liées à la corruption et au crime organisé, a contribué à des histoires fameuses, comme celles des Panama Papers ou des Pandora Papers, révélant des cas de fraude et d’évasion fiscales à grande échelle, de Cyprus Confidential, mettant en lumière le rôle de Chypre dans le blanchiment d’argent d’oligarques russes, ou encore de Projet Pegasus, montrant comment des journalistes avaient été espionné·es par des États grâce à un logiciel malveillant.
Parmi les 70 membres et 50 partenaires de ce réseau, on compte des grands médias comme The New York Times, The Washington Post, The Guardian ou Le Monde.
Or, l’OCCRP a été fondé et continue de fonctionner avec l’aide financière du gouvernement des États-Unis, et plus particulièrement des secteurs de l’administration chargés des affaires internationales.
Et cet apport financier majeur confère un important contrôle aux pouvoirs américains sur l’OCCRP, notamment un droit de regard sur le plan de travail annuel, un droit de veto sur la nomination des hauts dirigeants et la possibilité d’influencer certains choix de sujets d’investigation en fournissant des financements ciblés, visant des pays hostiles aux États-Unis.
C’est ce qu’a révélé lundi une enquête conjointe du journal français Mediapart, du journal italien Il Fatto Quotidiano, du réseau grec Reporters United et du média en ligne américain Drop Site News, avec la collaboration de la télévision publique allemande NDR.
Liens avec des médias d’ici
Les recherches de Pivot montrent que des médias québécois ont collaboré de près ou de loin avec l’OCCRP. Le journal La Presse apparaît parmi les « partenaires de publication » du réseau dans son dernier rapport annuel. Dans un article de décembre 2023, La Presse écrivait qu’elle « fait partie » de l’OCCRP.
CBC/Radio-Canada est aussi identifiée comme « partenaire de publication » dans le rapport annuel de 2019.
La liste complète des partenaires de publication de l’OCCRP n’apparaît ni sur son site Web ni dans ses rapports annuels. « Nos partenaires de publication changent chaque année selon le focus de nos histoires », indiquait l’OCCRP dans son rapport de 2018.
« Précisons que Radio-Canada n’est pas membre de l’OCCRP », écrit Marie Tétreault, cheffe de la promotion et des relations publiques à la société d’État, en réponse aux questions de Pivot.
« Nous avons collaboré sur un seul projet avec l’OCCRP, soit le récent reportage sur la messagerie cryptée Sky ECC présenté à l’émission Enquête les 24 et 31 octobre derniers », précise-t-elle. (Voir encadré.)
« Par ailleurs, le journaliste Frédéric Zalac de Radio-Canada est membre d’un autre organisme, le ICIJ (International Consortium of Investigative Journalists). Le ICIJ et l’OCCRP collaborent sur certains projets », explique la cheffe des relations publiques.
En effet, « l’OCCRP a ses propres journalistes qui collaborent avec plusieurs journalistes de différents médias sur des projets qui ne sont pas nécessairement initiés par l’organisation », explique Marie Tétreault. « Plusieurs journalistes d’autres médias collaborent aussi à ces projets. Chacun participe à la recherche et fait ses choix éditoriaux. »
« Nous ne choisissons que des projets qui ont un impact sur le public canadien et nous nous assurons de maintenir notre liberté éditoriale et nos stricts standards journalistiques. »
Marie Tétreault, Radio-Canada
Du côté de La Presse, on indique aussi que les liens du média avec l’OCCRP sont restreints. « Notre collaboration avec l’OCCRP s’est limitée à une mise en contact avec des journalistes membres dans le cadre de deux projets de reportage afin d’échanger des informations, comme il arrive de le faire avec n’importe quel journaliste », écrit à Pivot Michaël Majeau, directeur des communications et de l’image de marque de La Presse.
« Nous n’avons pas entrepris d’autres projets avec ce consortium et nous n’avons pas l’intention de le faire », ajoute-t-il.
RADIO-CANADA, LA PRESSE ET L’OCCRP
Radio-Canada et La Presse ont fait paraître plusieurs reportages et investigations impliquant l’OCCRP d’une manière ou d’une autre. La plupart s’appuient simplement sur des informations précédemment déterrées par l’organisme. D’autres impliquent une collaboration indirecte via le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Mais plus récemment, les deux médias ont aussi publié des enquêtes produites de concert avec l’OCCRP.
En 2016, l’équipe d’Enquête a eu accès à la fuite de données des Panama Papers et a abondamment couvert le sujet, publiant les premières informations dès le 3 avril, date où le scandale est exposé au grand jour par un ensemble de médias et partenaires liés à l’ICIJ, dont l’OCCRP.
Ce fut aussi le cas avec les Pandora Papers en octobre 2021.
En novembre 2023, Radio-Canada et La Presse ont publié les résultats de l’investigation Cyprus Confidential, toujours coordonnée par l’ICIJ, avec la participation notamment de l’OCCRP. « La Presse et Radio-Canada y ont participé », précise le quotidien montréalais.
Les deux médias ont ensuite creusé le versant local de cette affaire. Ils ont aussi publié au fil des années diverses histoires de corruption ou d’évasion et d’évitement fiscal s’appuyant en partie sur des informations rendues publiques par l’OCCRP et touchant des acteurs canadiens et québécois, comme Bombardier ou l’application ArriveCan.
En 2017, Enquête a diffusé un documentaire au sujet du meurtre en Ukraine d’un journaliste biélorusse, réalisé par les collègues de la victime et co-produit par l’OCCRP.
À l’automne 2022, La Presse s’est intéressée au cas d’un homme d’affaires russe résidant au Québec, ciblé par une fusillade et dont une associée avait aussi infiltré l’entourage du président Trump. L’enquête sur le volet québécois de cette affaire a été réalisée par La Presse « en partenariat avec le Organized Crime and Corruption Reporting Project », peut-on lire.
Radio-Canada a aussi relayé le volet américain de cette histoire, d’abord mis au jour par l’OCCRP et le média américain Pittsburgh Post-Gazette.
Au printemps 2023, La Presse a publié le résultat d’une « enquête de six mois » menée avec l’OCCRP et montrant comment un réseau européen impliqué dans le blanchiment d’argent avait tenté d’investir dans la filière batterie québécoise.
Enfin, en octobre dernier, Enquête a investigué avec l’OCCRP sur la messagerie sécurisée canadienne Sky ECC, employée par des criminels de partout dans le monde.
À cela s’ajoutent nombre d’articles produits par des agences de presse internationales à partir de révélations de l’OCCRP.
De l’argent et du contrôle
L’enquête parue lundi révèle que l’OCCRP a été fondé en 2008 avec un apport financier de l’ONU et… du département d’État américain, l’équivalent du ministère des Affaires étrangères au Canada. C’est plus précisément le Bureau pour le Trafic de drogue international et le Respect des lois, responsable de la coopération policière et judiciaire, qui a avancé la somme cruciale de 1,7 million $ US.
Aujourd’hui encore, le gouvernement américain fournit environ la moitié de son financement au réseau de journalisme, via le département d’État ainsi que l’Agence pour le développement international (USAID). Au total, 47 millions $ US ont ainsi été versés par les pouvoirs américains à l’OCCRP au fil des ans.
En échange de leur financement, les États-Unis ont leur mot à dire sur plusieurs aspects importants de l’organisation. USAID détient ainsi un droit de regard sur le plan de travail annuel, et surtout un droit de veto sur la nomination des hauts dirigeants de l’OCCRP. L’organisme assure que ce droit de veto n’a jamais servi.
Plus encore, l’argent américain ne peut pas servir à enquêter sur les États-Unis, apprend-on, puisque l’OCCRP s’abstient d’utiliser les fonds d’un pays pour mener des enquêtes à son sujet. L’ampleur des sommes fournies par les États-Unis restreint ainsi la marge de manœuvre de l’OCCRP en ce qui concerne ce pays de même que les personnes et entreprises qui en sont issues, pourtant très influentes à l’international.
« Ça permet aux États-Unis d’apparaître comme vertueux et de définir ce qui est considéré comme de la corruption. »
Un responsable de rédaction d’un média ayant collaboré avec l’OCCRP, cité par Mediapart
L’enquête montre que certains sujets auraient ainsi été évités aux débuts de l’OCCRP, quand l’argent américain représentait l’essentiel de son budget. De manière générale, les intérêts américains demeurent encore aujourd’hui peu ciblés par les enquêtes de l’OCCRP.
Par ailleurs, le département d’État américain a aussi fourni à plusieurs reprises des sommes ciblées devant obligatoirement servir à explorer certaines zones ou certains dossiers correspondant à l’agenda politique international de Washington.
Depuis 2015, des fonds totalisant plus de 6,5 millions $ US ont ainsi vraisemblablement servi à des projets d’enquête sur les élites politiques et économiques en Russie et à Chypre, sur la corruption dans le régime de Nicolás Maduro au Venezuela ou sur les cartels de la drogue au Mexique.
L’investigation Cyprus Confidential, par exemple, a mené le gouvernement chypriote à lancer une enquête judiciaire sur la violation des sanctions à l’encontre de la Russe, dans la foulée de laquelle des agents américains, du FBI notamment, ont été envoyés à Chypre pour participer aux investigations.
Manque de transparence
Le rôle du gouvernement américain dans le financement de l’OCCRP n’était pas totalement secret, mais son ampleur et son impact étaient cachés, non seulement au public, mais aussi aux médias et journalistes appartenant au regroupement.
Si le site Web de l’OCCRP mentionne le financement des États-Unis, celui-ci n’est pas détaillé et aucun chiffre n’est donné. L’OCCRP a même obtenu une dérogation d’USAID pour afficher son soutien de manière plus discrète que ce que l’agence américaine exige habituellement.
Les articles issus du travail de collaboration international de l’OCCRP, publiés dans divers grands médias, ne mentionnent jamais l’origine du financement qui les a rendus possibles.
L’enquête parue cette semaine montre que de nombreux médias membres ou partenaires ignoraient tout à ce sujet. Plusieurs médias ont précisé qu’ils n’avaient jamais senti l’influence du financement de l’État américain sur leur travail journalistique, même lors de la réalisation d’enquêtes plus critiques des intérêts américains.
Tant l’OCCRP qu’USAID assurent que les pouvoirs américains n’ont pas leur mot à dire sur la politique éditoriale ou sur les articles du réseau d’investigation.
« L’OCCRP n’a pas encadré nos reportages. »
Michaël Majeau, La Presse
« Il est de notoriété publique que l’OCCRP recevait des fonds gouvernementaux américains », écrit de son côté Marie Tétreault, cheffe des relations publiques de Radio-Canada. « L’enquête de Mediapart soulève des enjeux intéressants que nous pourrons regarder de façon plus approfondie. »
« Nous pouvons vous assurer que dans le choix de nos projets avec le ICIJ [à certains desquels l’OCCRP a aussi parfois collaboré], nous ne choisissons que des projets qui ont un impact sur le public canadien et nous nous assurons de maintenir notre liberté éditoriale et nos stricts standards journalistiques, incluant une rigoureuse vérification des faits », poursuit Mme Tétreault.
La Presse assure aussi avoir conservé son indépendance lors de ses collaborations avec l’OCCRP. « L’OCCRP n’a pas encadré nos reportages, n’a pas eu droit de regard sur ceux-ci et ne les a pas publiés », insiste Michaël Majeau.
La qualité et le détail des investigations menées par les médias associés à l’OCCRP ne semblent effectivement pas en cause, d’après l’enquête de Mediapart et ses associés. C’est plus simplement le choix des sujets priorisés qui soulève des inquiétudes.
Interrogé dans le cadre de l’enquête de Mediapart et de ses partenaires, le responsable de rédaction d’un média sud-américain ayant collaboré avec l’OCCRP voit ainsi dans l’influence américaine sur l’organisation une forme de « soft power ». Les journalistes gardent les « mains propres », estime-t-il, mais c’est justement le fait que des investigations indépendantes et rigoureuses soient menées sur divers acteurs internationaux qui avantage les États-Unis et qui lui permet de « définir ce qui est considéré comme de la corruption ».