Le député solidaire Haroun Bouazzi a affirmé être témoin, à l’Assemblée nationale, d’une « construction de l’Autre » faisant des personnes racisées, immigrantes ou autochtones un danger pour le Québec. Ce discours a déchaîné les passions et tous les partis se sont entendus pour voter non pas une, mais deux motions affirmant que les député·es n’étaient pas racistes. Un bref retour sur les déclarations récentes de certain·es élu·es montre tout de même que la construction de l’Autre se porte très bien au Québec.
Le 2 novembre, le député de Québec solidaire (QS) Haroun Bouazzi prononce un discours au gala d’excellence de la fondation Club avenir. Ce gala a pour but d’honorer les Québécois·es d’origine maghrébine et le député de Maurice-Richard en profite pour dire quelques mots sur le racisme.
Il rappelle d’abord qu’« il n’y a pas de races humaines » et que la « race » est construite par la société qui « crée une catégorie à laquelle on assigne une culture qui, par définition, est dangereuse, qui est inférieure ».
Il souligne le travail fait par la fondation Club avenir, qu’il juge important, car « nous voyons malheureusement — et Dieu sait que je vois ça à l’Assemblée nationale tous les jours — la construction de cet Autre, de cet Autre qui est maghrébin, qui est musulman, qui est noir, qui est autochtone, et de sa culture qui, par définition, serait dangereuse ou inférieure ».
C’est cette dernière phrase qui va causer un émoi politico-médiatique au Québec.
Petit rappel chronologique
Le gala d’excellence a lieu le samedi 2 novembre. Le 5 novembre, Haroun Bouazzi publie la vidéo de son allocution sur sa page Facebook.
Ce discours semble avoir été tout d’abord repartagé sur le réseau social X par un compte qui publie du contenu campé à gauche sur l’échiquier politique. Cette publication a depuis été supprimée, mais pas avant d’être relayée le 11 novembre par Nic Payne, un chroniqueur politique nationaliste.
Ce jour-là, Richard Martineau invite Nic Payne à son micro à QUB Radio pour parler des propos du député solidaire. Martineau dit à cette occasion : « Mais Nic, c’est vrai qu’on dirait que pour le gouvernement Legault, tous les christies de problèmes du Québec, c’est la faute des immigrants ».
Le 13 novembre, toujours à l’antenne de QUB radio, Benoît Dutrizac, en conversation avec le chroniqueur politique Antoine Robitaille, nous apprend que « c’est dégueulasse dire ça », en référence aux propos d’Haroun Bouazzi.
Le lendemain, dans le Journal de Montréal, Antoine Robitaille « révèle » les propos du député solidaire dans un texte où il les qualifie de « calomnies ». C’est donc le 14 novembre, soit douze jours après les faits, que cette histoire devient un sujet d’actualité.
Le bal est lancé.
La construction de l’Autre ne prend pas de vacances
Pivot a voulu examiner les propos tenus par des politicien·nes québécois·es dans les dernières années pour voir si le phénomène dénoncé par le député solidaire était avéré. Nous avons opté pour ne cibler que des événements qui se sont produits depuis la dernière campagne électorale.
Cette « construction de l’Autre » comme « dangereux », dont parle Haroun Bouazzi, nous n’avons pas eu à chercher longtemps pour en trouver des exemples.
Tour à tour, nous voyons que pour une frange de la classe politique, l’immigrant, de par sa nature ou de par son nombre, est dangereux. Il « s’infiltre ». Il « envahit ». Il est la cause de la crise du logement, quand ce n’est pas du suicide de la nation québécoise.
7 septembre 2022 : François Legault associe l’immigration à la violence et l’extrémisme.
En point de presse à Victoriaville, le premier ministre déclare, en réponse à une question sur les seuils d’immigration : « les Québécois sont pacifiques, ils n’aiment pas la chicane, ils n’aiment pas les extrémistes, ils n’aiment pas la violence, donc il faut s’assurer qu’on garde ça comme c’est là actuellement ».
11 septembre 2022 : Pour François Legault, l’immigration est une menace à la cohésion nationale.
La Presse rapportait ces paroles prononcées en marge d’un rassemblement militant à Drummondville : « les Québécois se sont serré les coudes pendant la pandémie […] parce qu’on est un peuple, une nation qui est tissée serré. Et puis au cœur de cette nation, il y a le français. Et là, il y a une certaine urgence ».
« On a vu dans les études qui ont été déposées dernièrement qu’il y a un déclin du français. C’est important de garder cette cohésion nationale, de défendre le français, d’arrêter le déclin du français. »
Pour ce faire, le premier ministre préconise de limiter les seuils d’immigration afin de protéger la langue, et donc la « cohésion nationale ».
21 septembre 2022 : Lors d’un débat électoral en Mauricie, le ministre de l’Immigration d’alors, Jean Boulet, affirme que 80 % des immigrants « ne travaillent pas, ne parlent pas français, ou n’adhèrent pas aux valeurs de la société québécoise ».
28 septembre 2022 : L’immigration serait « un peu suicidaire », selon Legault.
Devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, le premier ministre déclare : « tant qu’on n’aura pas stoppé le déclin du français, je pense que pour la nation québécoise qui veut protéger la langue, ce serait un peu suicidaire d’aller augmenter [le seuil d’immigration] ».
Questionné sur ces propos peu après en point de presse, le premier ministre a réitéré à plusieurs reprises que l’augmentation de l’immigration serait « un peu suicidaire », affirmant que c’était « une expression au Québec » et que « tout le monde comprend ce que ça veut dire ».
9 mai 2023 : Paul St-Pierre Plamondon et le grand remplacement
En point de presse à l’Assemblée nationale, le chef du Parti québécois (PQ) Paul St-Pierre Plamondon déclare : « Si vous [François Legault] n’êtes plus pour obtenir les pouvoirs en immigration et que votre engagement envers le Canada est absolu et éternel, j’aimerais que vous me disiez si vous optez pour l’affaiblissement, voire la disparition, à long terme, du français dans le Canada ? »
Un journaliste présent lui demande s’il ne s’agit pas là de la théorie du « grand remplacement » — une théorie conspirationniste issue de l’extrême droite française, selon laquelle la population européenne « de souche » serait en train d’être remplacée par une population étrangère, avec la complicité des autorités.
En réponse à cette question, le chef PQ se distancie du concept, mais pas tout à fait du prétendu problème qu’il est censé pointer. « Non, ça, c’est… les seuls qui utilisent cette expression-là, qui, je pense, relève du débat européen, c’est ceux qui tentent d’empêcher toute réflexion sur ce sujet-là. »
17 janvier 2024 : Pour Paul St-Pierre Plamondon, la crise du logement est causée par un « délire idéologique » en faveur de l’immigration.
En entrevue à RDI, Paul St-Pierre Plamondon qualifie de « délire idéologique » les cibles migratoires proposées par Ottawa. Selon lui, si l’itinérance augmente, si les loyers augmentent, c’est à cause d’un « courant idéologique » qui fait la promotion de l’immigration.
20 février 2024 : Les demandeur·euses d’asile créent une pression sur les services publics et en plus, certains sont des criminels, selon la CAQ.
En conférence de presse à l’Assemblée nationale, la ministre de l’Immigration d’alors, Christine Fréchette, le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, le ministre de la Langue française et actuel ministre de l’Immigration Jean-François Roberge, ainsi que Chantale Rouleau, ministre responsable de la Solidarité sociale, tiennent une conférence de presse au sujet des demandeur·euses d’asile.
Christine Fréchette affirme qu’« il faut […] que le fédéral réduise l’afflux des demandeurs d’asile en resserrant rapidement la politique canadienne d’octroi des visas. Il doit fermer toute brèche qui permettrait à des groupes criminels de s’infiltrer au Canada ».
Chantale Rouleau déplore que « l’augmentation incontrôlée du nombre de demandeurs d’asile sur le programme d’aide sociale nous conduit droit dans le mur ». De plus, cette augmentation aurait pour effet d’effacer « les progrès de la société québécoise ».
Jean-François Roberge affirme que les aéroports sont une « passoire » et se demande si le gouvernement fédéral a « perdu le contrôle de ses frontières » et évoque la possibilité de quelque chose de plus sinistre : « on peut se demander, même, si c’est un choix », affirme-t-il.
5 mars 2024 : Pour Paul St-Pierre Plamondon, les demandeurs d’asile n’en sont pas vraiment.
Le chef du PQ déclare en point de presse à l’Assemblée nationale : « Nous, pour des raisons humanitaires, on considère que c’est plus important de réunir les familles que d’accueillir de l’immigration économique et d’accueillir des demandeurs d’asile qui ne répondent, en fait, à aucun critère et qui, souvent, sont une forme d’immigration économique déguisée. »
10 juin 2024 : 100 % de la crise du logement s’explique par l’immigration temporaire.
En marge d’une rencontre entre François Legault et Justin Trudeau, le premier ministre du Québec déclare : « Depuis deux ans, l’augmentation [des immigrant·es temporaires] fait qu’on a besoin de 120 000 logements de plus, juste depuis deux ans. [Mais] quand on regarde toutes les constructions, […] il y en a eu 90 000 depuis deux ans. On voit que 100 % du problème de logement vient de l’augmentation du nombre d’immigrants temporaires. »
Et l’immigration n’est pas responsable que de la crise du logement, selon Legault, loin de là. « Quand on n’est plus capable de loger des familles, quand on n’est plus capable de scolariser des enfants, quand on n’est plus capable d’avoir accès à des services de santé, qu’on n’est plus capable de freiner le déclin du français, on est dans une situation d’urgence. »
2 octobre 2024 : Le problème de l’immigration temporaire et des demandeur·euses d’asile est tel que François Legault demande à Ottawa de les déporter vers d’autres provinces.
« Nous, ce qu’on veut, c’est qu’il y ait la moitié des demandeurs d’asile qui sont actuellement au Québec qui soit transférée dans d’autres provinces », déclare le premier ministre à la presse lors d’un voyage à Paris.
La veille, il avait demandé à Justin Trudeau de créer des « zones d’attentes », des sortes de camps ou on pourrait concentrer les demandeurs d’asile en attendant de statuer sur leur sort.
François Legault justifie sa demande par le fait que le Québec accueillerait plus que sa part de demandeur·euses d’asile, en fonction de son poids démographique dans le Canada.
21 octobre 2024 : Paul St-Pierre Plamondon et « l’entrisme religieux »
À la suite des révélations entourant l’école Bedford, où des enseignants aux pratiques conservatrices faisaient régner un climat toxique pour les élèves et leurs collègues, le chef du Parti québécois dénonce en point de presse « de l’entrisme religieux et de l’entrisme idéologique. Et, dans le cas de l’école Bedford, il s’agit d’un cas d’entrisme islamiste », insiste-t-il. Il ajoute que dans ce cas, il s’agit d’un cas « d’envahissement du religieux dans l’espace public et dans nos écoles qu’il faut absolument nommer sans complaisance ni hypocrisie ».
Le député de Camille-Laurin souligne ensuite que les professeurs ayant tenté de s’opposer à cet « entrisme religieux » sont maghrébins.
Rappelons que le rapport d’enquête du ministère de l’Éducation sur la situation à l’école Bedford contenait une mise en garde spécifiant que contrairement au discours dominant dans les médias, le groupe d’enseignants qui imposait ses manières de faire n’était pas simplement composé de « personnes maghrébines », et que le conflit qui régnait dans l’établissement était « une opposition entre des idéologies », les parties opposées n’étant pas « divisé[e]s en fonction de la culture des individus qui les composent ».
25 octobre 2024 : Les écoles catholiques sont moins religieuses que d’autres, selon Legault.
Sur sa page Facebook, François Legault commente une motion de Québec solidaire visant à éliminer les subventions pour les écoles privées religieuses. « C’est facile de dire “ écoles religieuses ”, mais de quoi on parle ? Est-ce que des écoles qui ont un héritage catholique sont “ religieuses ” ? Aucun gouvernement responsable n’aurait pris un engagement pareil sur un coup de tête. »
La veille, en chambre, François Legault s’était prononcé contre l’idée de couper le financement des écoles religieuses. « Le chef de Québec solidaire a eu de la misère à prononcer le mot “ islamiste ” [au sujet de l’affaire Bedford]. Là, il mélange les écoles privées qui ont été créées, oui, entre autres, par des membres du clergé, donc des écoles qui étaient catholiques. Et […] selon nous, il n’y en a pas, de problème, dans ces écoles-là ».
26 octobre 2024 : Toujours sur sa page Facebook, le premier ministre dit avoir lu le livre Et si demain tout s’inversait, de Sonia Mabrouk. Dans ce roman, les Européen·nes doivent fuir et se réfugient au Maghreb, et ces pays d’accueil veulent protéger leur religion et leurs valeurs face aux réfugié·es européen·nes. Selon François Legault, ce livre rappelle les « guerres de religion de l’Histoire » et « fait réfléchir sur la situation inverse actuelle ».

28 octobre 2024 : Pour Paul St-Pierre Plamondon, les « seuils astronomiques » d’immigration peuvent nuire au taux de natalité.
Alors qu’il présente le plan de son parti en immigration, le chef du PQ affirme que les seuils d’immigration actuellement « trop élevés » sont la cause de la crise du logement et des difficultés d’accès aux services comme les CPE, ce qui découragerait les gens d’avoir des enfants.
« Si nos seuils d’immigration sont trop élevés, il n’y a pas de logements, le logement coûte très cher, les gens sont étouffés au niveau du paiement de leur hypothèque et du loyer. Est-ce qu’ils vont prendre la décision d’avoir un enfant ou un enfant de plus ? Les deux sont reliés », affirme Paul St-Pierre Plamondon.
29 octobre 2024 : Il y a une explosion du nombre de demandes en protection de la jeunesse et c’est encore lié à l’immigration, selon le premier ministre.
En chambre, François Legault affirme qu’il y a « une explosion de la demande pour aider des jeunes, entre autres, avec des problèmes de santé mentale. Plusieurs raisons : la COVID, des problèmes de drogue importants. On a aussi […] 160 000 demandeurs d’asile. Ça inclut des jeunes qui ont vécu des vies assez difficiles ».
« Les experts le disent : le pourcentage dans les demandeurs d’asile qui ont ce genre de problèmes est plus élevé que dans la population en général », insiste le premier ministre.
6 novembre 2024 : François Legault tient une conférence de presse à l’Assemblée nationale pour réagir à l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Il dit s’inquiéter pour l’économie en raison de la menace d’imposition de tarifs, mais que « le gros enjeu, bien, ce sont les demandeurs d’asile » qui pourraient affluer vers le Québec suite aux volontés du président élu d’expulser un grand nombre d’immigrant·es, ou encore si Donald Trump remettait en question l’Entente sur les tiers pays sûrs, qui fait que la plupart des personnes arrivant des États-Unis ne peuvent pas demander l’asile au Canada.
François Legault rapporte que son gouvernement a réussi à « convaincre le fédéral de fermer Roxham » et ajoute : « On a réussi à remettre le visa pour les Mexicains, mais il continue à entrer des gens de l’Inde, de toutes sortes de pays à l’aéroport, et qui demandent l’asile au Québec. Donc, il ne faudrait pas, suite à l’élection de monsieur Trump, que ce soit encore pire. »
19 novembre 2024 : Le premier ministre Legault annonce avoir demandé à la Sûreté du Québec de patrouiller les frontières, car avec l’élection de Trump, c’est « très important que le Québec puis le Canada ne deviennent pas une passoire au cours des prochaines semaines, des prochains mois pour ce qui est des immigrants illégaux qui pourraient venir au Canada ».
Il assure que ce n’est pas une question de « racisme », mais de « capacité d’accueil ».
Ce même jour, alors que deux motions dénonçant le député Haroun Bouazzi sont débattues et adoptées, Simon Jolin-Barrette affirme : « Lorsqu’on attaque un collègue de l’Assemblée nationale en lui prêtant des propos faux, inacceptables et mensongers, on attaque l’ensemble des Québécois. Et les Québécois ne sont pas des racistes, je peux vous en assurer, et tout le monde est d’accord là-dessus. »