La conception des infrastructures qui nous entourent résulte d’une vision du monde issue de la colonisation. Comment cette vision néfaste se manifeste-t-elle encore aujourd’hui? Diverses initiatives visent à décoloniser le milieu de l’urbanisme.
« Quand on parle de la nature, on pense souvent à la forêt, mais la nature est partout autour de nous! » écrit la militante et autrice innue Mélissa Mollen-Dupuis dans son album jeunesse Nutshimit : un bain de forêt. En quelques mots, elle décrit un paradoxe qui domine encore aujourd’hui notre vision du monde : que la nature et la ville sont des entités opposées, irréconciliables.
Ce qu’elle ne dit pas, c’est que pour déconstruire les structures coloniales du Québec, il faudra détricoter cette idée dépassée et revoir notre vision des villes et des manières de les construire.
Comment y parvenir? L’Ordre des urbanistes du Québec (OUQ) offrait un début de réponse à la fin 2023 en adoptant une « Déclaration sur la contribution de l’urbanisme à une nouvelle relation avec les peuples autochtones ». Les urbanistes souhaitent ainsi « se positionner comme [des alliés] pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones », déclarait l’OUQ par voie de communiqué.
Cette déclaration vient mettre le doigt sur un nœud majeur dans les relations entre Autochtones et allochtones : le territoire. Pour ces premiers, le territoire est un lieu où s’exprime leur culture. « Si on arrache deux kilomètres carrés de forêt, c’est comme si on arrachait l’épicerie, la pharmacie, l’église des peuples autochtones », illustre l’architecte paysagiste huronne-wendate Carling Sioui.
Pour les allochtones, le territoire a plutôt historiquement été considéré comme un bien marchand, que les spécialistes du design comme les urbanistes sont appelé·es à organiser.
« En urbanisme, le fait colonial n’était pas dans notre viseur jusqu’à tout récemment. On ne pensait pas que les villes étaient des outils de colonisation », confirme Stéphane Guimont Marceau, professeure agréée au Centre Urbanisation Culture Société à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Elle rappelle que les centres urbains ont été conçus « en opposition de ce qu’on associait à l’autochtonie, le sauvage, l’éloignement. À l’inverse, les villes sont perçues comme des lieux de progrès, de civilisation. » Bref, ces lieux où vit désormais plus de la moitié de la population autochtone du Québec n’ont pas été conçus pour intégrer les valeurs et les modes de vie des premier·es habitant·es du continent.
Obstacles techniques
À la firme d’urbanisme BC2, l’équipe Collaboration internations travaille depuis une dizaine d’années à créer des ponts entre les communautés autochtones de la province et les professionnel·les de l’aménagement. « Notre but est d’offrir un service adapté », résume Marie-Pierre McDonald, partenaire chez BC2.
« Avant, les communautés étaient souvent obligées de raconter l’histoire de leur nation à tout le monde avec qui ils travaillaient. Maintenant quand ils nous appellent, on a tout ça dans la tête. Pas besoin de ré-expliquer l’entente de la baie James ou la Paix des braves… ».

En urbanisme, l’un des obstacles principaux à la réconciliation se trouve dans les textes de loi. Car si les municipalités du Québec sont régies par des lois provinciales, les « réserves » sont quant à elles contrôlées par des lois fédérales, rendant particulièrement ardu l’arrimage de projets d’aménagement entre deux communautés voisines.
Sans compter que la plupart des urbanistes ne maîtrisent pas ces nuances légales, remarque Madeleine Vollant Olivier, finissante innue-naskapi au bac en urbanisme et nouvellement employée chez BC2. « Dans mes cours, on ne parle pas des réserves, même pas dans le cours de droit. C’est un monde oublié. »
Sa collègue confirme : « on a beau vouloir faire attention à la culture, proposer des solutions d’aménagement, si la base légale n’est pas là, ça nous limite beaucoup ».
Le milieu de vie communautaire pour étudiant·es autochtones de Trois-Rivières Waska Witcihitowin est le second projet développé par la Société immobilière du Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec (SIRCAAQ), « qui construit et gère des milieux de vie communautaires pour les étudiants autochtones dans les villes du Québec ». Il s’agit d’un projet « par et pour » et permet aux étudiant·es de vivre avec leur famille dans un milieu qui tient compte de leur culture et de leurs besoins uniques. Photo: SIRCAAQ
Autre frein légal à l’inclusion : la langue française. Soumis aux exigences provinciales, l’OUQ exige que l’examen permettant d’obtenir le titre d’urbaniste soit passé en français. Mais une large proportion des Autochtones qui vivent au Québec parlent plutôt l’anglais.
« Une de nos collègues s’est fait proposer de plutôt devenir membre de l’Ordre des urbanistes en Ontario! » se désole Marie-Pierre McDonald. « Ça l’a un peu découragée. »
Vision d’avenir
Dans son populaire livre Tresser les herbes sacrées, la botaniste potéouatamie Robin Wall Kimmerer invite à revoir notre relation avec la nature qui nous entoure.
Prenant exemple sur le plantain, plante herbacée aux multiples propriétés médicinales, l’autrice présente sa réflexion sur les nuances entre la « colonisation » et la « naturalisation ». Bien qu’arrivée en Amérique avec les colons européens, cette plante a eu pour « stratégie d’être utile, de s’intégrer partout, de coexister avec d’autres plantes dans les jardins et de guérir les blessures superficielles », écrit l’autrice. « Plantain est si répandu, si bien intégré, que nous le considérons comme une plante indigène. »
C’est cette vision que Carling Sioui rêve de voir apparaître dans les paysages urbains de demain. « Les villes ont été développées sans le point de vue autochtone », note celle qui est aussi facilitatrice en design participatif. Elle aimerait voir appliquer le concept mi’kmaq de la « double vision » (two-eyed seeing) où les perspectives de deux cultures – ou plus! – se complémentent lors de la conception d’un projet.
Concrètement, cette réconciliation devra débuter par l’ajout de repères culturels dans nos espaces urbains, considère Stéphane Guimont Marceau. « Comment on dépeint l’autre teinte inévitablement la relation », rappelle la chercheuse. C’est aussi une manière de rendre les villes plus confortables pour les Autochtones qui auront ainsi l’opportunité de s’y voir.
« J’ai grandi à Montréal, et quand les gens venaient me visiter ils me demandaient : “ils sont où, les Autochtones?” » raconte Carling Sioui.

Autre étape : reconnaître l’expertise qu’ont les peuples autochtones sur le territoire.
« Il ne faudrait pas tomber dans le piège de dire que les Autochtones n’étaient pas urbanisés, évoque Stéphane Guimont Marceau. La démographie était plus faible, mais il y avait quand même des regroupements, de l’urbanité. » Les Premières Nations et les Inuit sont aussi des experts du territoire, une compétence de plus en plus prise en compte dans notre vision de l’aménagement.
Finalement, il faudra cesser de reléguer dans notre imaginaire l’autochtonie à un lieu lointain. « Tiohtiá:ke (Montréal) est un territoire non cédé dont les Kanien’kehà:ka sont encore les gardiens », rappelle Carling Sioui.
Pour honorer cet héritage, les professionnel·les de l’aménagement et les décideur·es doivent apprendre leur histoire et pratiquer l’humilité.


