Cette semaine, l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec (AOGQ) a dévoilé les résultats choquants d’une récente étude grâce à laquelle on apprend – avec horreur, mais pas tellement de stupéfaction – que la rémunération qu’obtiennent les médecins pour plusieurs actes médicaux réalisés sur les femmes est moins élevée que pour des actes équivalents posés sur les hommes.
Les chiffres sont effarants, l’écart entre les actes médicaux variant de 33 % à 218 %. Or, il n’existe, selon l’AOGQ, absolument aucune justification médicale ou logique pouvant expliquer une telle disparité. Les interventions posées sur les hommes ne seraient par exemple ni plus longues ni plus complexes.
Autrement dit, le corps des femmes rapporte moins que celui des hommes – et de beaucoup.
L’AOGQ suggère que cette situation pourrait être une cause de la pénurie d’obstétricien·nes-gynécologues.
Le féminisme et les chiffres
Lorsqu’on met le pied dans les combats féministes, on apprend bien rapidement qu’il va falloir s’armer de chiffres et de statistiques inébranlables pour convaincre de la pertinence de notre engagement et pour persuader que les inégalités sont systémiques.
Parce que chaque dénonciation reliée aux iniquités de genre est systématiquement remise en doute par des avocats du diable et autres bien-pensants qui raffolent des contre-arguments de type « oui, mais peut-être que cette inégalité est naturelle, ou fortuite ». Aussi parce que notre rhétorique est encore inlassablement targuée d’être trop subjective, trop émotive.
Il faut s’armer de chiffres et de statistiques inébranlables pour convaincre de la pertinence de notre engagement.
Alors, pour se protéger contre ces détournements cognitifs et pour tenter d’accéder à la légitimité, on se tient à jour et on apprend par cœur tout un tas de données qui ont valeur d’objectivité et qu’on se force de rapporter sans hausser le ton.
Mais ces derniers chiffres de l’AOGQ, ceux qui confirment ce qu’on sent depuis belle lurette dans les salles d’examen, ils sont on ne peut plus clairs : le corps des femmes a moins de valeur que celui des hommes.
Existe-t-il une preuve de misogynie systémique plus violente et accablante?
Une « prise d’assaut » de la médecine?
En parallèle, le Journal de Montréal publiait récemment un dossier sur la féminisation de la pratique de la médecine et parlait d’une « prise d’assaut » de la discipline par les femmes.
Il n’en fallait bien sûr pas davantage pour que se soulève une poussiéreuse rhétorique masculiniste et antiféministe, critiquant les quotas d’embauche et décriant la pseudo-injustice que vivraient les hommes médecins moins nombreux dans la discipline.
Le dossier du Journal de Montréal dénonce pourtant plusieurs injustices ou obstacles que rencontrent les femmes médecins, notamment en ce qui concerne l’iniquité salariale, la disparité hommes-femmes dans certaines spécialités plus prestigieuses et lucratives, et le fait que les femmes – qui ont souvent une plus imposante charge parentale et domestique – doivent déployer davantage d’énergie que leurs collègues pour conjuguer la vie de famille et la carrière.
Si les femmes avaient réellement « pris d’assaut » le domaine médical, les patientes seraient systématiquement crues dans les salles d’examen.
Même dans les discours favorables aux femmes en médecine, on constate la persistance de certains biais essentialistes. Par exemple, un article cite les avantages que trouvent plusieurs patients à être traités par des médecins femmes, principalement « leur oreille attentive et leur empathie ». Sans nier que des femmes médecins choisissent de placer l’empathie au cœur de leur pratique, il importe tout de même de souligner l’existence de préconçus essentialistes associant féminité et sensibilité ou douceur, contre l’efficacité et la compétence associées à la masculinité.
D’autant que, selon le même article, plusieurs médecins femmes sentent qu’elles doivent faire davantage la preuve de leurs aptitudes que leurs collègues masculins.
La médecine des femmes
La conjugaison du dossier sur la « féminisation » de la médecine et du rapport de l’AOGQ sur la valeur des actes médicaux force à revenir à un pan misogyne de l’histoire de la médecine dont nous sommes les héritier·es.
Plusieurs ouvrages et études avancent en effet qu’historiquement, les femmes y sont pour beaucoup dans le développement de notions de pharmacologie et de techniques médicales (notamment obstétriques) dont plusieurs sont encore employées aujourd’hui.
Mais ces praticiennes compétentes qui détenaient des connaissances empiriques du corps humain et des plantes médicinales ont été accusées de sorcellerie et chassées de la profession pendant le Moyen Âge, au profit de médecins hommes effrayés par la compétition, qui pratiquaient alors des saignées et croyaient à la doctrine des humeurs.
Les systèmes médicaux patriarcaux des siècles suivants ont par la suite contribué à accroître la séparation de la médecine entre, d’une part, le pôle scientifique, rationnel et prestigieux des médecins et, d’autre part, le pôle empathique et le care relégué pendant longtemps aux infirmières et aux femmes de la profession.
L’actualité démontre que nous sommes encore de nos jours aux prises avec les contrecoups de cette division binaire de la médecine. Si les femmes avaient réellement « pris d’assaut » le domaine médical, les patientes seraient systématiquement crues dans les salles d’examen et auraient un accès facile aux soins de santé reproductive et sexuelle.
Les femmes médecins n’auraient pas à travailler plus fort que leurs collègues pour un salaire moindre.
On réintégrerait, pour les désigner, le terme « médecine » rejeté par l’Académie française au 17e siècle dans un effort conscient d’effacer les femmes de la profession.
Et le corps des femmes ne serait pas soigné à rabais.