Le projet-pilote Justice hoodistique offre une alternative à la judiciarisation pour lutter contre « la surreprésentation des personnes noires dans le système de justice, le profilage racial et le racisme systémique ». Il permet aux personnes noires accusées d’un délit d’entreprendre des mesures pour réparer les torts commis, et d’entamer un processus « transformateur » afin d’éviter la criminalisation dans l’avenir.
Sur le banc des victimes ou des accusé·es, les personnes noires sont surreprésentées dans le système de justice pénale canadien. Même constat en prison, où elles composent 9,2 % de la population carcérale globale en 2021-2022, contre 3,5 % de la population canadienne générale, selon Statistiques Canada.
Les personnes noires (19 %) sont aussi moins nombreuses que les personnes blanches (24 %) à croire que le système de justice pénale du pays est équitable, révèlent les résultats du Sondage national sur la justice de 2022.
Des chiffres qui, dans les quartiers du nord-est de Montréal, correspondent à une réalité : celle du racisme systémique. C’est « en réponse à ce mal que la communauté avait identifié » que le mouvement Hoodstock a mis sur pieds Justice hoodistique, raconte Nancy Zagbayou, chargée du projet.
« Avoir un casier judiciaire marginalise encore plus une population ciblée par l’oppression. »
Nancy Zagbayou
« Recréer du dialogue, réparer la société »
Lancé en 2022, le projet-pilote « par et pour la communauté noire » propose un parcours en justice réparatrice et transformative aux personnes afrodescendantes accusées, entre douze et 64 ans. Cette alternative à la justice traditionnelle aspire à initier un dialogue entre victimes d’actes criminels et accusé·es, dans le but de réparer les torts commis aux individus et à la société.
Les participant·es doivent s’identifier comme des personnes noires et avoir commis un geste criminel – souvent des crimes dits « mineurs » ou économiques. Surtout, ils et elles sont tenu·es d’admettre leur crime.
Au bout du processus, les participant·es peuvent s’engager dans l’une ou l’autre des mesures de réparations proposées : faire un don à un organisme de leur choix, des heures de bénévolat, des heures de mentorat en rapport à leurs aspirations professionnelles, un processus de médiation avec la victime ou un suivi psychosocial avec une criminologue.
« Entendre l’histoire de l’autre, et faire que dans les blessures de part et d’autre, on puisse faire un pas vers la guérison ensemble. »
Estelle Drouvin, Centre de services de justice réparatrice
À l’issue du programme, les participant·es peuvent obtenir l’abandon des accusations portées à leur encontre.
Financé par l’arrondissement de Montréal-Nord et la Ville de Montréal, Justice hoodistique travaille en collaboration avec le Programme de mesures de recherche générales (PMRG) et le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ).
Transformer
Le programme vise non seulement à réparer les torts, mais aussi à « transformer » celles et ceux qui les commettent ainsi que leur communauté.
Première métamorphose au programme : l’environnement des participant·es, invité·es à se rendre en nature pour une retraite de quelques jours. À travers des ateliers de yoga, de gestion des émotions, ou encore de kàsàla – un art poétique congolais – ils sont amenés à « mieux s’outiller pour gérer leurs frustrations », relate l’intervenant Brandon Dawson-Jarvis.
Une seconde retraite a lieu plus tard. Plutôt centrée sur l’estime de soi, elle comprend par exemple un atelier sur l’histoire des Noir·es au Canada et au Québec. « Le but est de ne pas mettre l’emphase sur l’esclavage, mais plutôt sur tout l’apport économique, scientifique et politique des communautés noires », poursuit l’intervenant.
« On voit les personnes noires dans leur entièreté, pas sous l’angle de la criminalité ou de la judiciarisation, mais vraiment comme êtres humains. »
Nancy Zagbayou
Cette deuxième retraite est aussi l’occasion de rencontrer des ex-détenu·es et un·e avocat·e, venu·es instruire les participant·es sur leurs droits. L’idée est de leur expliquer « comment gérer les choses s’il y a un démêlé avec la police, quoi dire, quoi ne pas dire », expose Brandon Dawson-Jarvis. « Toujours avec l’intention que la personne rentre chez elle », saine et sauve.
« Souvent, les personnes accusées disent avoir été victimes d’abus de pouvoir des policiers, et avoir été accusées à tort [d’entrave au travail d’un agent de la paix] », complète Nancy Zagbayou.
Au moment d’écrire ces lignes, aucune médiation n’a encore eu lieu avec des agents de police dans le cadre du programme.
En 23 ans d’activité, le Centre de services de justice réparatrice (CSJR), un autre organisme qui œuvre dans le domaine, n’a pas non plus réussi à organiser des rencontres de médiation avec des membres des corps policiers, affirme sa directrice, Estelle Drouvin.
Le CSJR offre par ailleurs des ateliers sur la justice réparatrice aux policiers en formation, en collaboration avec des « personnes qui n’ont pas eu le sentiment d’avoir été entendues » par la police. « Juste le fait qu’ils puissent intervenir dans ces cours-là a un effet réparateur », affirme la directrice du Centre.
Trauma collectif
Pour Estelle Drouvin, il est clair que « le crime a une dimension sociale » et que le racisme et la surreprésentation carcérale sont « un trauma collectif », que le processus de justice réparatrice peut contribuer à guérir. Par la responsabilisation des parties impliquées dans le crime, mais aussi par l’écoute.
« Entendre l’histoire de l’autre, et faire que dans les blessures de part et d’autre, on puisse faire un pas vers la guérison ensemble » : ainsi résume-t-elle la justice réparatrice.
« On voit [les personnes noires] dans leur entièreté », explique quant à elle Nancy Zagbayou. « Pas sous l’angle de la criminalité ou de la judiciarisation, mais vraiment comme êtres humains, dans une approche holistique, multidisciplinaire et intersectionnelle », dit-elle. Pilier essentiel, la réhumanisation participe ainsi au processus de guérison qui « transforme les individus ».
Par-delà les considérations légales, l’objectif de Justice hoodistique est aussi d’« œuvrer à trouver les causes sous-jacentes qui mènent une personne noire à avoir des démêlées avec le système de justice », explique Nancy Zagbayou.
D’ailleurs, le projet aspire à transformer les institutions. « Les enjeux que nous voyons sur le terrain, nous les emmenons aux gouvernements et aux différentes institutions pour qu’ils transforment leurs pratiques, afin de mieux desservir la communauté noire », détaille la chargée de projet.
Avancer dans cette direction passera, espère Nancy Zagbayou, par la pérennisation et l’élargissement de Justice hoodistique. Dans son rapport d’évaluation du projet, l’Institut universitaire SHERPA a notamment souligné un manque d’accompagnement à long terme des participant·es, limité par le manque de fonds.
Hoodstock devrait par ailleurs être bientôt en mesure d’étendre le projet à d’autres secteurs que le nord-est de Montréal, pour « donner la possibilité à toutes les personnes noires judiciarisées au Québec de voir leurs accusations abandonnées ». « Avoir un casier judiciaire marginalise encore plus une population ciblée par l’oppression », affirme-t-elle.