Je lui ai demandé le nom de son fils.
C’était à Mexico City, le 13 août dernier. Dans un camp de réfugié·es comprenant une forte composition de migrant·es haïtien·es dormant dans des abris de fortune à quelques mètres d’un rail de chemin de fer.
J’accompagnais des représentant·es de l’organisme américain Haitian Bridge Alliance (HBA), qui milite pour des politiques d’immigration justes et humaines tout en offrant un soutien humanitaire aux migrant·es. Nous venions de terminer notre visite du site et la discussion avec une dame assise, tenant son fils encore bébé, touchait à sa fin.
Traversée dangereuse
En réponse à notre question, elle avait confirmé avoir traversé le Darién Gap (le bouchon du Darién), passage dangereux pour les migrant·es, réfugié·es et demandeur·euses d’asile qui tentent de voyager de l’Amérique du Sud vers l’Amérique du Nord, situé à la frontière entre le Panama et la Colombie.
Cette zone est si difficile que les ingénieurs n’ont pas pu y construire l’autoroute panaméricaine. Elle s’étend sur environ 106 kilomètres de jungle reculée et 5 750 kilomètres carrés, avec des rivières profondes et des rochers glissants. Elle est décrite comme étant l’une des régions les plus pluvieuses et dangereuses de la planète, une zone sans loi ni surveillance, infestée de trafiquants de drogue et parfois de rebelles politiques : l’enfer vert.
De nombreux migrants empruntent cette route sans équipement de protection adéquat.
Je n’ai rencontré aucune personne ayant emprunté cette route qui n’ait croisé des restes humains ou des cadavres, ou vu des gens perdre la vie en tentant de traverser.
Refoulé·es aux frontières
Elle était loin d’être la seule.
En effet, de San Diego à Mexico, en passant par Tijuana, Tapachula et le Guatemala, lors d’entretiens et d’ateliers d’éducation juridique populaire avec l’organisme américain, nous avons croisé des dizaines, pour ne pas dire des centaines de migrant·es haïtien·nes luttant pour leur dignité dans des files d’attente externes de la COMAR (la Commission mexicaine d’aide aux personnes réfugiées) sous une chaleur accablante et une condescendance ciblée, dans les rues en train de vendre tout ce qui s’achète, dans des commerces allant des boutiques aux restaurants et aux salons de coiffure.
La COMAR permet de demander le statut de réfugié·e dans plusieurs États du Mexique, ceci dans un délai de 30 jours ouvrables suivant l’entrée dans le pays. Reste que le temps est long pour un rendez-vous.
Et encore faut-il comprendre la langue du pays, chose qui n’est pas un enjeu pour les ressortissant·es provenant du Honduras, du Venezuela, de Cuba, qui font aussi partie du périple que vivent les migrant·es haïtien·nes dans leur migration transnationale. Et lorsqu’on ne comprend pas la langue, c’est un droit que d’avoir un service de traduction disponible, mais reste que la disponibilité d’un tel service est souvent un enjeu.
Parmi les migrant·es passant par le Mexique pour se rendre aux États-Unis, un·e sur dix nomme le Canada comme pays de destination.
Et pour ces légions de migrant·es qui souhaitent aller aux États-Unis dans l’espoir – et, trop souvent, l’illusion – d’une vie meilleure, ils doivent s’inscrire via leur téléphone, sur une application appelée CBP One, décrite par un dirigeant d’Amnistie International USA comme étant un mécanisme de détournement du droit à l’asile en système de loterie basé sur la chance. Le gouvernement exige que les Cubain·es, Haïtien·nes, Nicaraguayen·nes et Vénézuélien·nes qui souhaitent obtenir une autorisation de voyage anticipée pour entrer aux États-Unis pour motifs humanitaires utilisent l’application CBP One.
En 2021, des milliers de Haïtien·nes se sont rendu·es à la frontière américano-mexicaine près de Del Rio, au Texas, pour demander une protection humanitaire. Malgré des avis reçus à l’avance, les autorités américaines n’ont pas pris de mesures pour les accueillir. Dans l’une des plus grandes expulsions de masse de l’histoire des États-Unis, les autorités se sont précipitées pour expulser autant de Haïtien·nes que possible.
Rappelons-nous cette fameuse photo de Mirard Joseph, un migrant haïtien pourchassé par des agents des services frontaliers américains à cheval alors qu’il tentait de rejoindre un camp aux abords du río Grande.
Dans cette précipitation, les responsables ont bâclé le processus et n’ont pas pris les mesures nécessaires pour s’assurer que les Haïtien·nes ne soient pas renvoyé·es dans un endroit où ils et elles risquaient d’être torturé·es ou persécuté·es. Entre septembre et octobre 2021, près de 11 000 Haïtien·nes, y compris des familles avec enfants, ont été expulsé·es vers Haïti dans des conditions inhumaines, tandis que d’autres ont fui au Mexique pour échapper à la persécution.
Les actions du gouvernement restent loin des principes de justice et d’humanité.
Nicole Phillips, avocate d’Haitian Bridge Alliance, impliquée dans un recours collectif de l’organisme contre le gouvernement Biden en lien avec ces expulsions, m’a informé que le programme américain de parrainage pour les migrant·es de Cuba, Haïti, Nicaragua et Venezuela – temporairement suspendu pour cause de fraude – a repris à la fin d’août 2024. Ce programme permet une entrée légale temporaire de deux ans aux États-Unis pour des raisons humanitaires, à condition de remplir certains critères stricts.
Cependant, le gouvernement pourrait utiliser ce programme pour prétendre qu’il ne discrimine pas les Haïtien·nes, malgré des pratiques discriminatoires persistantes dans l’accès à l’asile et le traitement des migrant·es.
Malgré une apparence actuelle d’ouverture à plus de migrant·es haïtien·nes, le gouvernement Biden n’a pas eu une posture exemplaire en ce qui les concerne. En effet, les pratiques discriminatoires, les expulsions massives comme celles de 2021 et la gestion bâclée de la situation des Haïtien·nes réfugié·es montrent que les actions du gouvernement restent loin des principes de justice et d’humanité.
Pendant ce temps, des médias, politiciens et personnalités d’extrême droite, comme JD Vance ou Elon Musk, jugent bon d’accuser les Haïtien·nes de manger des chats dans l’Ohio. Cette campagne de diffamation s’inscrit dans une longue histoire de stigmatisation du peuple haïtien, une réalité qui perdure depuis 1804.
Vers le Canada
Selon un autre organisme partenaire nous accompagnant dans les camps, CHIRLA, parmi les migrant·es passant par le Mexique pour se rendre aux États-Unis, une personne sur dix nomme le Canada comme pays de destination. Il y a lieu d’imaginer que le soutien de passeurs, avec ce que cela comprend comme risques, sera envisagé. Le tout s’avère plus complexe et dangereux avec la fermeture du chemin Roxham.
Ces réflexions m’habitent alors que je me joins à la conversation avec la dame portant le bébé et que je prends conscience de ce qu’elle et lui ont dû traverser alors qu’elle était enceinte de lui.
Dans un décrescendo naturel des échanges sur la dureté du voyage, sa réponse flotte au-dessus du fossé sonore de nos murmures.
À la grande surprise des membres de ma délégation, elle prononce distinctement le nom de son fils : Ricardo.