Une nouvelle législation adoptée cette semaine en Afghanistan par les talibans impose aux femmes afghanes une autre vague d’interdictions, dont celle de chanter, de réciter ou de lire à haute voix en public.
Si leur bannissement des institutions d’enseignement et de nombreux espaces publics comme les parcs ou les salles de sport avait déjà soulevé beaucoup d’indignation à l’international, cette nouvelle salve de restrictions imposée aux Afghanes semble particulièrement choquer les imaginaires.
Un instrument d’émancipation
Il faut dire que l’interdiction de chanter a de quoi nous frapper, au Québec, puisqu’ici, historiquement, la musique et la chanson ont été l’un des premiers domaines publics par lequel plusieurs femmes ont pu briser des barrières, ont eu accès à l’émancipation ou ont pu mener des carrières en dehors des seules responsabilités de mères et d’épouses qui leur incombaient autrefois.
Il suffit de penser à Mary Travers, dite La Bolduc, qui a pu subvenir aux besoins de sa famille en menant une carrière d’autrice-compositrice-interprète à succès, ce qui était tout à fait inédit dans les années 1920 et 1930.
Si nous sommes si ébranlé·es depuis quelques jours par l’interdiction spécifique de chanter qui pèse sur les femmes afghanes, c’est entre autres parce que nous savons pertinemment que la voix chantée est un instrument des plus puissants.
Se voir interdire de faire résonner nos cordes vocales, c’est carrément se faire enjoindre à arrêter de réfléchir.
Mais chanter en public revêt aussi un pouvoir politique tenace. Un pouvoir de diffusion, d’abord, parce que mettre une idée en chanson permet à d’autres de capter efficacement notre message. Un pouvoir de ralliement, surtout, car lorsque s’unissent différentes voix pour scander la même phrase ou la même demande, c’est à un outil de résistance presque inarrêtable auquel nous avons affaire.
Et ça, le gouvernement taliban semble l’avoir bien compris et le jupon dépasse. S’il affirme aller de l’avant avec ce nouveau décret pour s’engager dans « l’élimination du vice », parions que c’est bien davantage parce qu’il a peur du pouvoir auquel peuvent accéder des femmes qui s’allient pour une même cause.
Enfermée à l’intérieur de soi
Ne pas pouvoir chanter ni parler en public, c’est se voir interdire d’être guillerette, d’être spontanée, nuancée, débatteuse ou en désaccord. C’est être enfermée à l’intérieur de soi, avec pour seul interlocuteur l’écho de sa propre respiration et de sa fureur.
La voix étant l’un des principaux véhicules de notre pensée, il faut lire entre les lignes : se voir interdire de faire résonner nos cordes vocales, c’est carrément se faire enjoindre à arrêter de réfléchir. Ou du moins, être contrainte de maintenir une apparence de passivité intellectuelle.
Chanter en public revêt un pouvoir politique de ralliement.
Et se faire imposer le silence paraît un châtiment d’autant plus tordu qu’il exige « l’obéissance » forcée des victimes : c’est ultimement à elles qu’il revient de ne pas activer la machine complexe de leur appareil vocal.
La sensation qui accompagne le fait de subir cette abjecte tentative de réforme doit être difficilement supportable.
Museler la colère
Dans un entretien accordé à France Culture, la journaliste afghane Hamida Aman a déclaré que les femmes en Afghanistan sentent que « le seul droit qu’on [leur] laisse, c’est de respirer », et encore…
L’éloignement géographique, le désintérêt de plusieurs pour les nouvelles internationales et le confort auxquels nous sommes habitué·es peuvent rendre parfois difficile d’imaginer concrètement à quoi ressemble la vie dans un tel régime.
La fiction La Servante écarlate semble toutefois avoir sensibilisé depuis quelques années les publics à ce que peut représenter l’interdiction de chanter ou de parler en public pour les femmes. Dans ce récit adapté du roman éponyme de Margaret Atwood, les femmes doivent se couvrir le corps et se taire dans l’espace public où, même pour prier, elles doivent faire jouer des supplications pré-enregistrées.
Ironiquement, si les talibans visionnaient quelques épisodes, ils verraient peut-être, toutefois, que la résistance trouve toujours des voies d’organisation souterraines et, surtout, qu’à trop museler la colère, on en décuple inévitablement la force de frappe.
Parce que déjà, elle se met en place, cette résistance. Il faut se faire le devoir de visionner les vidéos de dizaines d’Afghanes qui protestent contre la loi en chantant. Elles doivent pouvoir compter sur nous pour recevoir leurs chants comme le témoignage de leur individualité, pour entendre leur colère, et pour ajouter notre propre voix à la leur.