Lorsque reviennent les Jeux olympiques, on n’échappe jamais très longtemps à l’une des obsessions de la misogynie : le contrôle du corps des femmes.
Dans un grand manque d’originalité et de respect, certains répètent que si les militantes féministes étaient si convaincues que les hommes et les femmes sont fondamentalement égaux, elles lutteraient pour abolir la séparation genrée des joutes sportives.
Mais la question est évidemment loin d’être si simple, et ce type d’argument semble prendre les choses à l’envers, comme si les sports et les JO avaient émergé tels quels du néant et étaient des révélateurs naturels de la soi-disant supériorité du corps masculin.
Or, les divisions et disparités opérées dans les compétitions sportives et les discussions publiques qu’elles suscitent ces jours-ci dévoilent plutôt un héritage binaire et sexiste dont il demeure difficile de se défaire.
Les deux poids, deux mesures de la gymnastique
Sur YouTube, TikTok et Instagram circule depuis quelque temps – et plus fortement encore depuis le début des JO – une courte vidéo montrant des gymnastes masculins incapables d’exécuter une figure le dos arqué, qui est d’usage dans les routines féminines.
En réponse aux commentaires sous la capsule, et se portant à la défense de son sport, le gymnaste américain Ian Gunther explique, dans une vidéo diffusée sur ses réseaux sociaux, que la gymnastique masculine et la gymnastique féminine sont en fait deux sports complètement différents et que les entraînements des unes et des autres sont diamétralement opposés dès l’enfance.
En effet, lorsqu’on regarde les routines des gymnastes hommes et femmes, il apparaît évident que les figures exécutées par les athlètes masculins misent sur la force et l’endurance, tandis que celles des athlètes féminines, sur la souplesse et la grâce.
Les divisions et disparités opérées dans les compétitions sportives dévoilent un héritage binaire et sexiste.
Notre conception de la gymnastique ne souligne donc pas du tout des propensions innées qu’auraient les hommes et les femmes. Il s’agit plutôt d’un énième reflet du renforcement des attitudes traditionnellement associées au masculin et au féminin, qui s’insinuent jusque dans notre manière de concevoir les sports et l’entraînement qu’ils nécessitent.
Par ailleurs, les uniformes des gymnastes lors des compétitions constituent eux aussi des indicateurs d’un double standard genré. À ce jour, les hommes performent vêtus généralement d’une camisole « marcel » et d’un short large ou d’un pantalon de sport, ce qui fait que leur corps est presque entièrement couvert, hormis leurs bras aux muscles saillants qui achèvent d’ancrer dans l’imaginaire la puissance physique de ces athlètes.
Les femmes gymnastes, elles, arborent plutôt le léotard ajusté qui, telle une seconde peau, épouse les contours de leur corps et qui laisse leurs fesses et leurs jambes à découvert. Si les exploits physiques de ces athlètes de haut niveau forcent à l’admiration, il n’en demeure pas moins que le regard masculinsemble s’être donné là les moyens d’être satisfait.
Un pas en avant, deux pas en arrière
Cette semaine, le cas de l’escrimeuse égyptienne Nada Hafez défraie particulièrement la manchette, puisque l’athlète a dévoilé avoir compétitionné aux Jeux olympiques tandis qu’elle en est à son septième mois de grossesse.
Il y a quelque chose qui donne franchement de la force à voir les vidéos et les photos de cette athlète au sommet de son art, à la voir rugir de satisfaction après des efforts surhumains, tout en sachant qu’elle a accompli ces prouesses en étant si avancée dans sa grossesse.
L’espace d’un instant, ce n’est plus uniquement l’Égypte que l’olympienne a représentée. Elle a incarné la possibilité pour les femmes de réaliser de grandes choses, de ne pas avoir à choisir entre la maternité et la carrière.
Lorsque reviennent les Jeux olympiques, on n’échappe jamais très longtemps au contrôle du corps des femmes.
Mais même si Hafez a obtenu cette année ses meilleurs résultats aux JO en carrière – elle s’est classée au seizième rang –, il n’en fallait pas davantage pour que revienne au galop la tentation de dicter aux femmes ce qu’elles devraient ou ne devraient pas faire avec leur corps.
De nombreux internautes arguent en effet qu’il devrait être interdit aux femmes de compétitionner en étant enceinte, et soulèvent des questions entourant la santé et la sécurité du bébé à naître de Hafez.
Je ne pense pas parler à travers mon chapeau en affirmant qu’on peut avoir confiance que l’olympienne (qui est aussi diplômée en médecine, soit dit en passant) et son équipe se sont posé la question avant de prendre cette décision et ont probablement effectué les vérifications nécessaires.
Qu’à cela ne tienne, depuis mardi, dans les commentaires de page Instagram de Nada Hafez et des médias qui relaient la nouvelle de sa grossesse, on se croirait en train de lire les arguments vieillots et mal informés des personnes bien-pensantes qui interdisaient les marathons aux femmes, prétextant faussement que ce sport menaçait la fertilité et la santé reproductive des marathoniennes.
Obsession malsaine
En parallèle à ce tollé, la plongeuse de haut vol Molly Carlson a, de son côté, émis une vibrante prise de position sur ses réseaux sociaux en début de semaine.
Elle a en effet dénoncé l’impolitesse de certains journalistes, qui lui ont trivialement demandé si son absence de l’équipe olympique canadienne cette année s’expliquait par une grossesse. Sauf que Carlson n’est pas du tout enceinte.
Sur Instagram, la sportive s’est donc filmée dans une robe moulante qui souligne les contours de son ventre arrondi pour annoncer… qu’elle a en fait fréquemment l’estomac ballonné.
Elle a du même coup martelé qu’elle n’avait pas la moindre intention de modifier son alimentation pour faire taire les fausses rumeurs, et a souligné qu’une telle fixation envers le corps des femmes pouvait avoir de sérieuses répercussions sur l’estime de soi ou sur la santé mentale.
La conjoncture de ces actualités olympiques ramène donc sur la table une obsession malsaine envers le corps des femmes et une tendance paternaliste et misogyne à vouloir le contrôler dans tous les aspects de notre culture. Et c’est à se demander combien de fois encore, avant qu’on l’intègre réellement, il faudra répéter qu’il persiste d’importantes inégalités, que le corps des femmes leur appartient et qu’elles sont seules maîtresses de leurs décisions.