Détransitionner

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Détransitionner

La transition énergétique est une catastrophe écologique et humanitaire anticipée.

Ma grand-mère ne m’a pas raconté beaucoup de choses sur les camps forestiers, sinon qu’elle y a travaillé brièvement comme cuisinière. Mon grand-père a aussi été draveur, apparemment, mais il est décédé bien avant elle et je n’en sais presque rien.

Ces camps font partie intégrante de l’occupation canadienne-française en Amérique pendant le 19e et une bonne partie du 20e siècle.

Suivant les traces des castors décimés par leurs ancêtres, les braves ont pénétré le territoire grâce à un système de digues, de barrages et d’écluses permettant d’inonder le cœur du Bouclier canadien et de faciliter l’abattage de la forêt boréale.

Le long de la rivière des Outaouais, à Montréal, à Trois-Rivières, les papetières ont englouti autant de cellulose que les grandes pessières du Nord pouvaient contenir. Jusqu’à plus soif.

Les machines ont broyé indistinctement humains et végétaux pendant plus d’un siècle, affirmant la domination coloniale du territoire par la voie des eaux intérieures.

De ce vaste empire hydrique, il demeure parfois le souvenir d’étranges noms, ceux d’avant les fusions, les fermetures, la crise du bois d’œuvre. On aurait l’impression que les machines se sont tues, mais c’est tout le contraire.

Maîtres chez eux

La nationalisation de l’hydroélectricité a bouleversé le modèle colonial québécois. Élu par une population canadienne-française en processus d’affirmation nationale, le Parti libéral a durablement changé les façons de faire l’extractivisme au Québec.

Fini le free for all de la mentalité « Compagnie de la Baie d’Hudson » qui avait dominé la politique canadienne jusque-là. En 1962, l’extraction des ressources naturelles et les politiques coloniales sont devenues des affaires d’État.

Les forêts ont graduellement perdu leur importance, trop coûteuses à dépouiller, même sur les terres de la Couronne. Mais les rivières ont conservé leur valeur stratégique pour leur intérêt énergétique.

L’extraction des ressources naturelles et les politiques coloniales sont devenues des affaires d’État.

Le choc pétrolier de 1973 a certainement contribué aux vastes projets hydroélectriques des décennies suivantes en territoires autochtones, largement non cédés. Aujourd’hui, c’est la « transition énergétique » qui est devenue le socle de la politique extractiviste provinciale.

Et avec l’Inflation Reduction Act, la réindustrialisation du Midwest américain, l’émergence de l’intelligence artificielle et la militarisation des relations avec la Russie et la Chine, les voisins du Sud auront besoin non seulement d’énergie, mais de matériaux pour la produire, la stocker et la transformer.

Le duo Legault-Fitzgibbon est parfaitement clair sur son intention d’appuyer les politiques économiques sur cette nouvelle explosion de la demande énergétique. Jamais il n’y a eu une telle pression sur les ressources minérales planétaires, et Québec entend faire la piasse.

L’extractivisme gonzo

Le modèle s’est raffiné depuis les années soixante. Maintenant, l’État se fond aux investisseurs privés, différentes agences et entreprises publiques étant impliquées dans le « get-rich-quick scheme » du gouvernement.

On parle d’acceptabilité sociale en même temps qu’on contourne le BAPE et qu’on assouplit les règles de développement de l’industrie lourde.

Québec entend faire la piasse.

Une attitude aussi cavalière que ruineuse, puisque la fièvre de l’énergie a toutes les caractéristiques d’une ruée vers l’or, avec la mauvaise gestion et les promesses insensées qui viennent avec. Le cas Northvolt est particulièrement criant : la start up de moins de dix ans a déjà évoqué la possibilité de repousser l’échéancier de sa méga-usine de la Rive-Sud en raison d’un soubresaut dans l’intérêt de ses spéculateur·trices.

Et pendant ce temps, la même classe politique d’improvisateur·trices jongle avec l’idée de renforcer la production nucléaire un peu partout au Canada. Une industrie aux conséquences millénaires.

La fin du compromis fordiste

J’étais sur une plage de la rivière Détroit il y a quelques semaines. Juste en face, un horizon de tuyaux, de tôle et de poutres d’acier rouillé, et la flamme éternelle de Zug Island. La Rust Belt ceint le lac Érié face à Windsor, l’ancienne capitale canadienne de l’automobile.

Dans le sable, à travers les morceaux de brique et de verre polis, j’ai trouvé une perle de pierre. Plus tard, j’ai appris que l’île avait servi de site funéraire longtemps avant la construction de l’aciérie.

Cette perle me fait penser à l’éclat de silex que j’ai ramassé sur les berges du lac Abitibi il y a une dizaine d’années. Je l’avais remarqué en nettoyant une plage de l’île Nepawa. Je me souviens de la couleur des vieilles bouteilles de 7 Up autour. Le lendemain, il avait fait chaud et le lac s’était couvert d’algues bleues et d’écume.

Les berges qui ont accueilli les passant·es pendant des millénaires jusqu’aux confins de l’Amérique sont devenues toxiques en l’espace d’un siècle.

Illes ont tout empoisonné. À Grassy Narrows, dans l’Athabasca, à Rouyn-Noranda, les industries ont déjà fait leur œuvre de destruction et les gouvernements promettent d’accélérer la cadence.

Il est temps de leur mettre de l’eau dans le gaz.