Il y a 30 ans, en juillet 1994, la résistance du Front patriotique rwandais a mis fin au génocide avec ses ressources limitées.
En ces jours symboliques, nous rappelons que le million de Tutsi·es systématiquement exterminé·es – laissant derrière des orphelins, des veufs, des veuves, et des familles décimées dans un massacre de 100 jours – « sont des vies, ce sont nos proches, ce sont des rêves brisés. Ce n’étaient pas que des statistiques », comme le soulignait Jean-Bosco Kayonga, président de la Communauté rwandaise du Québec (CRwQ), à l’événement de commémoration Kwibuka30 tenu en avril dernier.
Le 17 juillet marquait la dernière journée du génocide perpétré contre les Tutsi·es du Rwanda, mais le génocide n’est pas terminé. En l’honneur des victimes, nous réitérons les défis persistants dans la lutte contre le déni du génocide et la quête de justice pour les survivant·es – d’où l’importance de la mémoire vivante comme instrument de lutte contre le déni du génocide dans la diaspora rwandaise au Québec.
Puiser dans le passé pour comprendre le présent
Les membres la Communauté rwandaise du Québec rappellent que les racines du génocide nécessitent de remonter à la période pré-coloniale du Rwanda, où les groupes sociaux des Hutus, Tutsis et Twas étaient définis par leur profession, vivant en union et cohabitation complémentaire. La période coloniale, cependant, a imposé des divisions artificielles et enraciné des identités ethniques, préparant ainsi le terrain pour le génocide.
Lors de la conférence d’avril dernier, Louise Ndikubwimana, membre de la CRwQ, détaille les huit étapes préparatoires d’un processus génocidaire qui se retrouvent dans le génocide contre les Tutsi·es du Rwanda.
On est d’abord passé par la classification avec l’introduction de cartes d’identité à mention ethnique, qui a lieu lors du recensement de 1934-35.
La symbolisation s’est ensuite concrétisée par des critères soi-disant « scientifiques », tels que la largeur du nez ou la longueur des jambes.
La déshumanisation a commencé avec des insultes, où les Tutsi·es étaient qualifié·es de cafards – « inyenzi » –, serpents ou chiens enragés.
La période coloniale a imposé des divisions artificielles et enraciné des identités ethniques, préparant ainsi le terrain pour le génocide.
L’organisation sera visible sous la forme de comités qui excluaient les Tutsi·es des écoles. La polarisation a été radicalisée via des médias comme la radio de la haine et le Hutu Power par des messages de haine et d’incitation au massacre.
La préparation de la solution finale comprenait les entraînements militaires des milices, l’achat et la distribution d’armes, suivis du massacre systématique et de l’effacement des traces des victimes.
Et enfin, la dernière étape est la négation. C’est à ce stade que l’impact de nos actions présentes se situe.
« Plusieurs entendront dire que le génocide était le résultat d’une colère spontanée, d’une guerre civile, que c’était la légitime défense, un double génocide, etc. Quand la mémoire fait défaut, quand elle n’existe pas ou n’est pas transmise, la négation prolifère et fertilise la répétition des crimes – d’où l’importance de partager notre histoire, de rappeler les faits et de transmettre les mémoires aux générations futures », rappelait Mme Ndikubwimana lors de la conférence.
Les survivant·es rappellent que le génocide n’est pas terminé, car ses conséquences continuent d’affecter les Rwandais·es à travers le monde. La situation des Tutsi·es congolais confronté·es à la violence ciblée figure aussi parmi les défis persistants.
Toujours lors de l’événement d’avril, M. Kayonga mentionnait qu’en plus de la perte de plus de 15 % de la population rwandaise de l’époque, d’autres personnes ont été déplacées et environ deux millions sont devenues réfugiées, principalement dans les provinces du sud et du nord du Zaïre, aujourd’hui la République démocratique du Congo, avec la complicité du gouvernement génocidaire et l’aide de l’opération Turquoise de la France.
Ceux qui souhaitent mieux comprendre et aider dans la situation complexe actuelle de l’est de la République démocratique du Congo sont invités par M. Kayonga à revisiter cette période historique et son développement pour saisir la situation actuelle.
Une justice autonome réclamée
La réponse internationale au génocide a inclus la création du Tribunal pénal international pour le Rwanda. Malgré ses efforts, seulement 75 individus ont été jugés en deux décennies, avec des résultats mitigés.
Les membres de la communauté soulignent la nécessité de mécanismes de justice plus robustes, car de nombreux auteurs du génocide échappent toujours à la justice. M. Kayonga rappelle que nombreux auteurs ou planificateurs de génocide sont toujours en liberté, réfugiés dans des pays du monde entier, y compris ici au Canada, en Europe et aux États-Unis.
Rappelons-nous le travail actif de la communauté dans la dénonciation de Léon Mugesera de 1996 à 2012, un intellectuel et génocidaire rwandais qui avait cherché refuge à l’Université Laval de Québec, avant d’être déporté et jugé au Rwanda. Cette lutte de seize ans pour son emprisonnement, initiée par la diaspora rwandaise au Québec, a résonné jusqu’en Europe, illustrant l’importance pour la communauté d’une justice faite à Kigali.
Le combat de la communauté continue.
Non seulement ces dénonciations sont essentielles dans le travail de réconciliation et de guérison de la nation, mais elles sont preuves de l’importance de se battre pour une justice faite pour les Rwandais·es selon leurs propres termes.
En entrevue, Joachim Mutezintare, ancien porte-parole de la Rwandan Community Abroad (RCA), m’explique que « la justice traditionnelle n’aurait pas suffi pour répondre aux défis auxquels le Rwanda faisait face après le génocide. Nous avons puisé dans les valeurs endogènes de notre culture traditionnelle pour trouver des solutions, la gacaca par exemple, pour juger les coupables et leur imposer des punitions réparatrices ».
Trente ans plus tard, le combat de la communauté continue. À travers la province de Québec, M. Mutezintare rappelle que la diaspora monte aux barricades face à la désinformation.
Un exemple marquant est l’entrevue menée en 2021 par Stéphan Bureau avec la journaliste canadienne Judi Rever. Les plaintes de la communauté, adressées à Radio-Canada pour avoir accueilli une « révisionniste notoire » propageant l’idée que les Tutsis auraient orchestré le génocide dont ils ont été victimes, ont conduit à un blâme de Radio-Canada contre le journaliste. Cet événement a illustré le travail actif de la communauté pour rectifier la désinformation sur le génocide dans la presse.
Deuil et guérison dans la diaspora au Québec
Les dirigeant·es communautaires à travers la province réfléchissent à l’importance de la mémoire collective comme moyen de lutter contre la haine et le déni du génocide, mais aussi de guérison et deuil.
La mémoire collective, réfléchissait Jean-Paul Nyilinkwaya de PAGE Rwanda lors de la conférence commémorative, inclut aussi la dimension des événements comme les reportages télévisés, les archives des tribunaux, aujourd’hui les médias sociaux, les déclarations des politicien·nes à travers le monde et malheureusement, les propos des négationnistes et révisionnistes.
Cela renforce l’importance de contribuer à cette mémoire en préservant les souvenirs personnels des survivant·es, privilégiant la tradition orale qui est enracinée à la culture rwandaise.
Parmi ces initiatives se trouve le projet de témoignages de survivant·es de la diaspora Atlas of Rwandan Life Stories, fruit de la collaboration entre PAGE Rwanda et le Centre for Oral History and Digital Storytelling (COHDS) de l’Université Concordia, une plateforme où ces histoires sont accessibles au public. Ces récits sont des outils puissants pour l’éducation et la mémoire, accessibles à la communauté élargie pour s’outiller collectivement dans ce combat pour la justice.
La mémoire collective est un moyen de lutter contre la haine et le déni du génocide, mais aussi de guérison et deuil.
Pour faire de « plus jamais ça » une réalité et non un simple slogan, le plan stratégique de la communauté rwandaise vise à élargir l’accès à ces récits et à promouvoir une culture d’empathie
J’invite la collectivité de conscience à considérer le combat pour la justice et la guérison du génocide contre les Tutsi·es du Rwanda comme un effort collectif soutenu par une communauté plus large, qui doit privilégier et mettre en avant les témoignages directs plutôt que les interprétations de seconde main.
Je prolonge le soutien exprimé par M. Kayonga envers les nombreux·euses survivant·es qui continuent de faire face à des problèmes de santé mentale. Il est crucial de créer des espaces de soutien et de solidarité pour la diaspora ici.
En ces temps où nous sommes exposé·es en temps réel aux massacres de génocide, j’ai une pensée pour les survivant·es naviguant à travers ces images et je suis convaincue que c’est à travers leurs témoignages et leur résilience que nous pouvons trouver de l’espoir pour les temps actuels.