L’armée israélienne utilise l’eau comme une arme de guerre depuis le début de son offensive en territoire palestinien, selon une analyse d’Oxfam. Un geste qui place les habitant·es de la bande de Gaza devant un désastre sanitaire qui tue davantage que les bombes israéliennes.
Les attaques de l’armée israélienne ont détruit chaque jour l’équivalent de cinq infrastructures de gestion des eaux dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre dernier, selon un rapport d’Oxfam.
Résultat : en date du 3 juin 2024, l’entièreté des usines de désalinisation (pour rendre potable l’eau salée) ont été détruites ou endommagées suffisamment pour être inopérables; l’entièreté des usines de traitement des eaux usées ont été détruites, ainsi que 88 % des puits et 70 % des pompes d’épuration. De plus, des centaines de kilomètres d’aqueducs ont été endommagés au point d’être inopérables.
Selon une étude d’Harvard citée par Oxfam, ces dommages sont vraisemblablement causés délibérément par Israël, puisque les bombardements d’infrastructures civiles (incluant les écoles et les hôpitaux) ont moins de 1 % de chance d’avoir été engendrés de façon aléatoire par les opérations militaires.
S’en prendre à des infrastructures de gestion des eaux constitue à la fois un crime de guerre et un crime contre l’humanité, rappelle le rapport.
Assoiffer la population
Si bien que les Gazaoui·es n’ont désormais accès qu’à seulement 4,74 litres d’eau par personne par jour, ce qui est trois fois moins que le strict minimum requis en situation d’urgence humanitaire, soit quinze litres par personne par jour.
Une infime quantité d’eau qui est loin de remplir les besoins d’une population déjà largement éprouvée, remarque Léa Pelletier-Marcotte, analyste politique à Oxfam-Québec.
« Il n’y a aucune façon pour la population de savoir si l’eau est potable. »
Léa Pelletier-Marcotte, Oxfam-Québec
D’autant plus que ce minimum de quinze litres s’applique pour des situations extrêmes et ne peut être soutenable que pour des périodes relativement courtes. La recommandation de l’ONU pour assurer la santé d’une population est plutôt de 100 litres par jour.
« Et ça risque de diminuer encore plus si on continue à ordonner des évacuations et à pousser la population dans des zones restreintes qui sont déjà les plus densément peuplées de la planète », remarque l’analyste.
En comparaison, les Israélien·nes consomment en moyenne 247 litres d’eau par personne par jour, rappelle le rapport.
Blocage systématique
Cette destruction presque totale des infrastructures de gestion des eaux palestiniennes n’est pas la seule façon par laquelle Israël coupe l’accès à l’eau dans la bande de Gaza, rappelle Oxfam.
La majorité des infrastructures de gestion des eaux de Gaza et de la Cisjordanie sont passées sous le contrôle israélien suivant la guerre des Six Jours en 1967 et sont désormais contrôlées par Mekorot, une société d’État d’Israël. Depuis, l’entreprise multiplie les embûches pour la construction de nouvelles infrastructures dans la région, en plus de limiter l’accès palestinien à l’eau en cas de sécheresse.
Pour cette raison, même avant les événements du 7 octobre, les Cisjordanien·es (89 litres) et les Gazaoui·tes (87 litres) n’avaient pas accès aux 100 litres d’eau quotidiens recommandés par l’ONU.
« On parle d’un effondrement complet du système sanitaire. Même s’il y avait un cessez-le-feu [dès maintenant], les conséquences pour la population vont durer des années »
Léa Pelletier-Marcotte
Mais surtout, Mekorot a coupé son approvisionnement à la bande de Gaza dans les premiers moments de l’offensive israélienne et ne l’a jamais rétabli complètement depuis. Même si les infrastructures de l’entreprise ont aussi été endommagées par le conflit, celle-ci aurait la capacité d’augmenter significativement l’approvisionnement en eau des Gazaoui·tes pris·es dans la zone de conflit si elle le désirait, souligne Oxfam.
De plus, les autorités israéliennes empêchent les ONG et l’aide internationale de venir réparer les infrastructures endommagées par son armée. « Ils bloquent une foule de matériel qui ne peut pas entrer dans la zone, puisqu’ils jugent qu’il peut avoir une utilité militaire. On parle de petits bouts de tubes ou de petites pièces qui empêchent des équipements critiques comme des installations de désalinisation d’entrer », explique Léa Pelletier-Marcotte.
Une crise sanitaire plus mortelle que les bombes
C’est notamment le cas de l’équipement nécessaire pour créer quatre laboratoires mobiles pouvant faire des tests d’eau, qu’Oxfam tente d’envoyer dans la zone depuis plusieurs mois et qui reste pris à la frontière. Ces équipements visent à remplacer les deux laboratoires qui étaient présents dans la bande de Gaza avant le 7 octobre et qui ont également été complètement détruits.
« Il n’y a donc aucune façon pour la population de savoir si l’eau est potable. Et on s’entend que puisque l’armée israélienne a détruit les usines de traitement des eaux usées et qu’il n’y a plus d’égouts, les nappes phréatiques et donc les puits restants ont de grands risques d’être contaminés », souligne Léa Pelletier-Marcotte.
Une situation qui est propice à l’apparition de plusieurs maladies, dont la dysenterie, l’hépatite A et le choléra.
Une lettre publiée dans la revue scientifique The Lancet, citée dans le rapport d’Oxfam, fait même état de 186 000 victimes potentielles du conflit en tenant compte de la situation humanitaire dans la bande de Gaza. On compte déjà plus de 38 000 tué·es confirmé·es dans le cadre des opérations militaires et 10 000 disparu·es dont les corps seraient encore sous les décombres des villes détruites par l’armée israélienne.
« Le nombre va augmenter. On parle d’un effondrement complet du système sanitaire. Même s’il y avait un cessez-le-feu [dès maintenant], les conséquences pour la population vont durer des années », conclut Léa Pelletier-Marcotte, d’Oxfam-Québec.
Correction : L’analyse parue dans The Lancet est bien une lettre, et non une étude revue par les pairs. Les chiffres qui en sont tirés ont aussi été ont été reformulés pour être plus fidèles à l’original. (18-07-2024)