En France, à l’approche des élections législatives qui pourraient porter le Rassemblement national au gouvernement, une coalition réunissant plus de 175 médias, dont Médiapart et L’Humanité, signe une lettre appelant à faire front contre l’extrême droite.
Enfreinte au devoir de neutralité journalistique?
En tout cas, on peut se demander ce qu’en penseraient nos braves journalistes d’ici.
Récemment encore, l’éditeur adjoint de La Presse s’interrogeait longuement à savoir si les partis de droite dure qui pullulent en Europe méritaient véritablement le qualificatif d’« extrême droite ». Il finissait heureusement par conclure que l’étiquette était adaptée, factuelle – mais rappelait aussitôt que de l’utiliser pour qualifier ces partis liberticides ne voulait surtout pas dire « les diaboliser, les juger ou les montrer du doigt ».
Neutralité, quand tu nous tiens!
Ainsi, tandis que certains médias estiment nécessaire de barrer la voie à la montée des tendances autoritaires, d’autres insistent plutôt qu’il faut se contenter de nommer poliment le train en marche.
Que se passe-t-il? Comment en sommes-nous arrivé·es là?
La vérité avant la neutralité
Déjà, il faut voir que l’idée selon laquelle la neutralité serait une composante essentielle du journalisme est une obsession bien de chez nous, et qu’elle ne va pas autant de soi ailleurs dans le monde, notamment en France.
Personne de sensé n’irait prétendre qu’un journal comme Médiapart est neutre. Ce média, et la plupart de ceux qui dominent le paysage médiatique français, ont des lignes éditoriales connues et ne s’en cachent pas – c’est d’ailleurs ce qui permet de les lire en toute connaissance de cause.
En même temps, doit-on remettre en question le fait qu’il s’agit là de médias d’information journalistique? Ils proposent – en tout cas le plus souvent – des informations vérifiées et contextualisées, produites dans le respect de l’indépendance.
Et, bien plus que tout mirage de l’objectivité, ce sont cette véracité et cette autonomie qui font l’essence du journalisme. Il n’y a qu’à lire les chartes internationales de déontologie pour voir que le respect de la vérité et de la liberté y est cardinal, alors qu’on n’y trouve pas la moindre référence à l’impartialité.
Les faits parlent
Et quand on fait face à l’extrême droite, la simple rigueur quant aux faits devrait suffire à fonder une résistance. Ces partis et ces groupes ne sont que mensonges et faux-semblants.
Ils se font par exemple passer pour solidaires des plus démuni·es et des mal logé·es (blanc·hes), alors qu’il ne s’agit que d’un prétexte pour mieux diaboliser « la menace migratoire ». On peut être certain·es qu’une fois au pouvoir, ils pénaliseront les plus précaires et ouvriront grands les bras aux élites économiques.
Ils assurent qu’ils ne sont pas racistes ou transphobes, qu’ils posent simplement des questions et dénoncent certains excès. Mais doit-on vraiment se fier à ces belles déclarations d’intention quand, concrètement, ils affichent très clairement leurs intentions de s’attaquer aux droits fondamentaux des immigrant·es et des personnes LGBTQ+, allant de l’accès aux soins de santé à l’éducation, en passant par le logement et la sécurité?
Les signataires du « front commun des médias contre l’extrême droite » ne s’y trompent pas. Cette droite radicale « porte un projet de démolition sociale, de repli chauvin, de discrimination raciste, sexiste, homophobe, de guerre aux minorités, de basculement liberticide et de régression écologique », écrivent-ils.
Tout ça est dans le programme des partis de droite radicale, écrit brun sur blanc. C’est aussi ce qui saute aux yeux si on s’intéresse un tant soit peu à l’historique de leurs votes à l’Assemblée.
Faire l’analyse critique des programmes et des horizons réels de la droite radicale, ce devrait être la base du métier de journaliste.
Seulement, ils ne s’en vantent pas trop publiquement, ou bien ils multiplient les pirouettes rhétoriques afin de faire passer chaque chose pour son contraire. Et lorsque des journalistes osent pointer du doigt leurs mensonges, leurs vérités tordues et les aspects sombres de leur programme, ils n’hésitent pas à s’attaquer aux messagers pour faire oublier le message.
Mais bien des médias restent sages et ne font pas grand-chose pour les démasquer. Pourtant, faire l’analyse critique des programmes et des horizons réels de la droite radicale, pour l’empêcher de parader dans des atours trompeurs, ce serait là la base du métier de journaliste. Mais non. Nos journalistes ont trop peur de passer pour « militants » pour dire du mal de gens respectables, sans doute.
À ce stade, il faut se demander si l’obsession pour la neutralité n’empêche pas certain·es journalistes de faire leur véritable travail, soit d’informer rigoureusement le public et de faire usage de leur esprit critique face au pouvoir.
Une question de liberté
Admettons, cela dit, qu’on peut en théorie disséquer rigoureusement les intentions malhonnêtes de la droite violente sans prendre ouvertement position contre elle. Qu’est-ce qui pousse, qu’est-ce qui autorise des médias d’information à déclarer directement leur opposition à l’extrême droite?
C’est là que la question de la liberté de presse entre en jeu et justifie une dénonciation ferme des attaques décomplexées contre les droits et libertés. Les journalistes doivent défendre la liberté de l’information, rappellent clairement les chartes du métier.
C’est ce que font les signataires de la déclaration française. « Partout en Europe, dans le monde, où l’extrême droite gouverne, [la liberté de presse] est violemment attaquée : interdiction de publication, destruction du secret des sources, multiplication des procédures baillons, censure, pressions et intimidations, assèchement des aides publiques à la presse », écrivent-ils.
Ne serait-ce que pour assurer l’avenir de leur important métier, les journalistes ne peuvent que dénoncer ceux qui s’attaquent à ses fondements.
Bien plus que l’objectivité, ce sont la véracité et l’autonomie qui font l’essence du journalisme.
Plus encore, si on croit aux valeurs de liberté et de démocratie qui sous-tendent le journalisme moderne, la seule position cohérente est de s’opposer catégoriquement à la droite liberticide. Si on croit au débat public, à la pluralité des voix, aux armes de la critique, on ne peut pas en toute conscience laisser s’installer au pouvoir une force qui a juré de faire taire les tenant·es de ces libertés démocratiques.
C’est le « paradoxe de la tolérance », identifié notamment par le philosophe Karl Popper : « pour maintenir une société tolérante, la société doit être intolérante à l’intolérance ».
« La tolérance illimitée ne peut que conduire à la disparition de la tolérance. Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux », écrit Popper.
Autrement dit, à quoi bon se targuer d’être impartial si on est bientôt réduit à l’être en silence?
Sans démocratie, pas de presse libre
« L’enjeu », écrivent les médias qui s’affichent contre l’extrême droite, « est de préserver la possibilité même d’une presse indépendante du pouvoir politique, pluraliste, avec des journalistes exerçant leur métier en toute liberté. Sans presse libre, pas de démocratie. »
On devrait aussi dire : « sans démocratie, pas de presse libre ». En vérité, les valeurs qui guident le métier de journaliste devraient amener celles et ceux qui les défendent à refuser toute attaque contre les droits et libertés, quels qu’ils soient, parce que ces droits sont foncièrement interdépendants. Quand la droite dure s’attaque aux immigrant·es, aux personnes queers et aux forces progressistes, elle commence déjà à s’attaquer à la presse libre.
Et d’ailleurs, en cette matière, la droite traditionnelle pave toujours la voie à sa version plus radicale, en normalisant le rejet de l’autre et l’autoritarisme. C’est ce qu’on a vu en France et c’est bien ce qu’on voit ici.
N’attendons pas de ne plus pouvoir faire notre métier pour commencer à le faire correctement.
Cet éditorial rend compte de principes et de positions définis collectivement par l’équipe de rédaction de Pivot.