Diamond Yao Journaliste indépendante
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D’ici la rentrée 2024, le cours de culture et citoyenneté québécoise sera obligatoire dans toutes les écoles au primaire et au secondaire. Mais plusieurs enseignant·es jugent qu’iels ne sont pas suffisamment formé·es pour bien enseigner le volet d’éducation à la sexualité du cours.

Durant l’année scolaire 2023-2024, certains enseignant·es ont volontairement participé à un projet pilote où iels enseignaient le cours de culture et citoyenneté québécoise.

« On a découvert dans ces projets pilotes là que les sujets étaient très délicats. Le matériel n’existait pas et les formations étaient beaucoup trop théoriques », affirme Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ). Elle réclame des formations pratiques sur les meilleures stratégies d’enseignement et d’évaluation de la matière dans les cours d’éducation sexuelle.

Selon une consultation de la FSE-CSQ, 81 % des enseignant·es considèrent que le ministère de l’Éducation ne les outille pas suffisamment pour enseigner le programme dès la rentrée.

En mai, moins de la moitié des enseignant·es avaient reçu une formation à cet effet. « Il y a des écoles qui demandaient d’avoir de la formation et on leur répondait [qu’on leur] donnerait la formation quand le cours sera obligatoire », explique Josée Scalabrini.

Selon elle, les enseignant·es se sont aussi fait dire par le ministère de l’Éducation que le matériel pour préparer leurs cours arrivera seulement en août – ce qu’elle trouve déraisonnable, surtout pour un sujet aussi délicat que l’éducation à la sexualité. « Quand moi j’étais enseignante et que j’avais un cours à enseigner début septembre, je n’attendais pas la fin du mois d’août pour préparer mes cours », affirme Josée Scalabrini.

« Le matériel n’existait pas et les formations étaient beaucoup trop théoriques. »

Josée Scalabrini, FSE-CSQ

Le ministère de l’Éducation n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue.

Comment bien enseigner la sexualité aux jeunes

Josée Scalabrini craint qu’enseigner l’éducation à la sexualité sans formation adéquate risque de nuire aux élèves.

« Il y a 20 ans, je donnais en secondaire deux le cours de violence à caractère sexuel. Jamais, je ne donnais ce cours-là sans avoir avec moi en classe une travailleuse sociale », explique-t-elle. Or, ce type de service n’est plus disponible pour la prochaine rentrée.

« Parce que chaque fois que j’abordais ça avec des élèves de secondaire deux, on pouvait s’attendre à ce qu’on réveille des choses. […] Il fallait être capable de les accompagner. »

Brigitte Kang-Papadakis, éducatrice en sexualité et professeure de sociologie au Collège régional Champlain, abonde dans ce sens.

« Je pense qu’on doit beaucoup plus former les enseignant·es sur comment soutenir quelqu’un qui a vécu les violences sexuelles, racisées ou genrées », affirme-t-elle. « Il faut aussi donner des ressources aux enseignant·es [pour qu’iels puissent] diriger les étudiant·es si jamais il y a quelque chose qui peut être stressant. »

L’éducatrice craint que sans formation adéquate, les enseignant·es risquent aussi de propager, sans le savoir, de la désinformation sur la santé sexuelle et le consentement sexuel. « Il y a des jeunes qui ne savent pas c’est quoi la PrEP ou la PEP [deux médications pour prévenir l’infection par le VIH]. Ou qui ne savent pas que même si tu n’as pas de symptômes d’ITSS, il faut quand même aller faire un dépistage », explique-t-elle.

« Ça demande de la coordination, ça demande de l’accompagnement. »

Line Dubé, APCCQ

L’enseignante croit aussi qu’offrir un cours d’éducation à la sexualité sans formation adéquate peut contribuer à amplifier la stigmatisation que les élèves vivent si les enseignant·es ne sont pas équipé·es pour répondre à leurs questions. « Je me demande si ça peut contribuer à plus de violence envers les personnes trans et 2SLGBTQIA+. »

« On voit qu’il y a vraiment une tendance avec la transphobie qui refait surface maintenant », croit-elle. « Alors je me demande, si les enseignant·es sont vraiment mal équipé·es, à quel point ça va contribuer à cela. »

Brigitte Kang-Papadakis pense que les enseignant·es doivent recevoir des formations anti-oppression, notamment sur les identités 2SLGBTQIA+. « Quand on va parler des parties du corps, on veut faire en sorte que ça ne soit pas genré », affirme-t-elle. « Je pense que ça devient une habitude pour plusieurs enseignant·es de dire “les femmes ont un utérus, les femmes vont avoir des menstruations”. »

L’éducatrice en sexualité croit aussi que les formations doivent être intersectionnelles – notamment, qu’il est important d’inclure des thématiques telles que le racisme sexuel, la fétichisation, les agressions sexuelles commises en raison de racisme ou de capacitisme, ou encore le fétichisme des corps trans.

Line Dubé, présidente de l’Association professionnelle en culture et citoyenneté québécoise (APCCQ), croit qu’il y a moyen de bien donner le cours si les enseignant·es sont bien soutenu·es. « Dans la mesure où il y aurait une bonne structure d’encadrement et d’accompagnement, particulièrement en lien avec tout ce qui touche à l’éducation à la sexualité, on peut doucement rendre le cours obligatoire partout », affirme-t-elle.

« Mais ça demande de la coordination, ça demande de l’accompagnement. »

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