Depuis plusieurs mois, j’examine la manière dont les sections de finance personnelle des médias de masse cadrent la crise du logement au pays et les moyens de la surmonter.
Les articles de finance personnelle se terminent souvent par un constat d’échec et surtout par un attentisme stratégique : comme les fluctuations monétaires sont impossibles à anticiper, les consommateur·trices devraient mettre de l’argent de côté et attendre le moment propice pour s’acheter une maison – un moment qui sera choisi par les signaux du marché. C’est ce défaitisme théorique que j’ai décrit dans mon texte précédent pour Pivot.
Or, depuis quelques mois, voire quelques semaines, une nouvelle solution semble être apparue sur le radar des chroniqueur·euses en finance personnelle : rester éternellement locataire, économiser toute notre vie en vue de la retraite et, au bout du compte, ne jamais rien posséder.
À priori, la logique peut sembler surprenante. Selon des statistiques datant de 2023, un·e locataire millénial·e devrait économiser jusqu’à huit fois son salaire annuel pour pouvoir prendre sa retraite à l’âge de 68 ans. C’est une fois et demie ce que doivent épargner les propriétaires pour profiter de leurs beaux jours.
Pourquoi les expert·es en finance personnelle nous enjoignent-ils à demeurer éternellement locataires si cela défie toute logique?
La valeur de la flexibilité
Il faut d’abord comprendre que les experts·es de la finance personnelle évoluent au sein d’un monde doté d’une logique parallèle.
Lorsqu’ils et elles poussent leur « science » jusqu’au bout, ces experts·es se rendent souvent compte que les éternel·les locataires ont une valeur inestimable aux yeux du marché par rapport à leurs confrères propriétaires : la flexibilité du travail et la joie de n’être attaché·es à rien.
Le planificateur financier Ed Rempel, interrogé dans un article de La Presse canadienne du 14 avril dernier, le dit clairement : « Les gens ont l’impression qu’il faut acheter une maison pour être à l’aise financièrement. Ce n’est pas nécessairement vrai, dit-il. Des études montrent que les personnes qui louent sont promues plus rapidement dans leur entreprise, en particulier dans les entreprises qui ont des bureaux partout dans le monde. »
Pour notre expert, la vraie liberté à valoriser n’est donc pas le fait de posséder une maison, mais plutôt le fait d’être flexible et de pouvoir changer d’emploi rapidement.
Il faudrait rester éternellement locataire, économiser toute notre vie en vue de la retraite et, au bout du compte, ne jamais rien posséder.
Figurez-vous ce drame inspiré par M. Rempel (que la journaliste a tenu pertinent de rappeler dans l’article) : vous travaillez pour une grosse boite aux racines internationales et vous achetez la maison de vos rêves à Toronto. Six mois plus tard, on vous offre une promotion de cadre dans les bureaux de la même entreprise en Californie. D’un projet de rêve, votre maison s’est transformée en un obstacle à la valorisation de votre capital humain.
Notre attachement irrationnel à nos possessions bloquerait ainsi notre ascension dans le monde des entreprises mondialisées.
Tout est un actif
La première tâche des chroniqueur·euses de finance personnelle, lorsqu’ils et elles abordent la crise du logement, est de rappeler qu’une maison est un actif dans un portefeuille, et que cet actif doit faire partie d’un plan de rentabilité à long terme. S’attacher émotivement à une propriété est la première erreur que font les propriétaires, et la finance personnelle est là pour leur rappeler!
La question a été longuement examinée par la chroniqueuse du Devoir Sandy Lachapelle (qui est aussi présidente du cabinet Lachapelle finances intelligentes) dans son article du 3 février 2024. Acheter une maison, analyse-t-elle, « n’est pas un investissement », c’est plutôt un choix : « celui de vivre avec plus de confort ». Or ce choix n’est pas nécessairement le plus rationnel, car il vient avec plusieurs dépenses fixes comme la taxe scolaire, la taxe de bienvenue et la taxe municipale, en plus des prêts hypothécaires, qui peuvent nous enchainer à une banque pour plusieurs années.
S’attacher émotivement à une propriété est la première erreur que font les propriétaires, et la finance personnelle est là pour leur rappeler!
Une voie alternative s’ouvre ainsi pour ceux et celles qui choisiraient de rester locataires, celle de construire « un plan financier clair », et d’investir systématiquement leurs « surplus de caisse » dans des actions en bourse.
Un journaliste du défunt Journal Métro résumait le débat l’an dernier : « la satisfaction qu’on tire d’être propriétaire justifie-t-elle le coût supplémentaire qui y est associé? » D’un point de vue économique, pas nécessairement, disait un planificateur financier interrogé dans l’article, car l’achat d’une propriété représente un placement « très concentré » qui s’expose à beaucoup « d’imprévisibilité ». Dans un portefeuille idéal, vaut mieux faire varier ses actifs!
Et donc ne rien posséder.
L’illumination de la finance
Pour la finance personnelle, la meilleure façon de faire face à la crise du logement est avant tout de diluer les débats sociaux dans un calcul coût-bénéfice où des variables comme la sécurité et le confort doivent être transformées en actifs à valoriser. Quelle est la valeur de mon confort? Suis-je prêt à sacrifier ma sécurité pour augmenter mes rendements d’investissement en bourse? Tout doit permettre d’acquérir des rendements.
Un article d’Emmanuelle Gril publié l’an dernier dans le Journal de Montréal le disait également : si un·e locataire réussit à économiser les montants dépensés par les propriétaires pour en tirer « des rendements », il ou elle pourrait facilement tirer « son épingle du jeu ».
Tout doit permettre d’acquérir des rendements.
Poussée à son paroxysme, la finance personnelle est donc non seulement une pensée déconnectée, mais aussi une pensée totalisante qui tend à ramener tous nos choix sur l’autel de la théorie du choix rationnel.
« Si vous êtes discipliné, vous pourriez avoir une valeur nette bien plus élevée sans jamais posséder de maison », ajoutait M. Rempel dans l’article mentionné plus haut. Seule la discipline financière paie.
Cependant, on sera probablement mort et enterré lorsqu’il sera le temps de passer à la caisse. La logique est implacable, pas de risque d’être déçu si on ne désire rien.