Une analyse de l’Observatoire des inégalités raciales au Québec confirme qu’un discours associant la crise du logement à l’immigration prend de l’ampleur de manière fulgurante dans les médias depuis janvier. Pendant ce temps, le gouvernement du Québec veut réduire l’immigration temporaire, mais avance peu sur les enjeux considérés comme cruciaux par le milieu du logement, comme la construction de logements sociaux. L’Observatoire rappelle également que ce discours augmenterait les risques de discrimination pour les personnes immigrantes et racisées.
François Legault affirmait la semaine dernière que les immigrant·es temporaires seraient « responsables à 100 % » de la crise du logement. Il a donc demandé à Justin Trudeau de « réduire le nombre d’immigrants temporaires au Québec » pour que « les Québécois puissent se loger, que nos enfants aient accès à des enseignants qualifiés, pour que nos malades soient soignés et pour que le déclin du français soit inversé ».
Si c’est un cas particulièrement frappant, de tels propos mettant la faute de la crise du logement sur les immigrant·es ne sont pas nouveaux : ils font partie d’une tendance en forte hausse depuis quelques années, et encore plus depuis le début de 2024.
Dans un rapport publié mardi dernier, l’Observatoire des inégalités raciales au Québec (OIRQ) fait état d’une importante hausse des articles mentionnant ensemble les termes « logement » et « immigration/immigrants » dans les principaux journaux québécois depuis 2022.
À partir d’une analyse quantitative des articles publiés dans Le Devoir, Le Droit, La Presse et Le Soleil entre 2019 et 2024, les chercheur·euses ont recensé un peu plus de 200 mentions conjointes par an de 2019 à 2021, contre 471 mentions en 2022, et plus de 600 mentions en 2023.
En se basant sur les données de janvier et février 2024, les chercheur·euses anticipent que ce chiffre devrait encore augmenter de façon fulgurante, pour atteindre 1400 mentions d’ici la fin de l’année, soit une augmentation de 659 % en cinq ans.
Il est à noter que l’analyse quantitative de l’OIRQ inclut les articles qui attribuent la crise du logement à l’immigration, mais aussi ceux qui s’attaquent à ce lien de causalité. L’analyse veut donc montrer un « engouement médiatique » croissant pour le débat sur le rôle de l’immigration dans la crise actuelle.

Engouement médiatique
L’analyse de l’OIRQ montre que l’association entre les enjeux de logement et d’immigration dans les médias se maintenait auparavant à un certain niveau, environ 200 mentions par an. Ce chiffre est demeuré stable même entre 2020 et 2021, quand le nombre de nouveaux et nouvelles arrivant·es au Québec tombait à son plus bas depuis 2016 en raison de la pandémie de la COVID-19.
On note une bonne augmentation en 2022 puis en 2023, mais le grand débat public semble avoir éclaté au début de 2024.
En janvier dernier, une étude de la Banque Nationale affirmait un lien de causalité entre crise du logement et immigration, posant que le Canada aurait dépassé sa capacité économique d’accueillir des immigrant·es. Dans les jours suivants, une série d’articles d’opinion publiés dans Le Devoir a intensifié l’engouement médiatique pour ce discours associant la crise du logement à l’augmentation de l’immigration, remarque l’OIRQ.
Le discours a été ensuite repris par les politicien·nes pour justifier leurs tentatives de réforme en matière d’immigration, ce qui a reçu une couverture médiatique massive qui continue à alimenter l’amalgame entre crise du logement et immigration.
En même temps, de nombreux articles ont émergé pour remettre en question le lien de causalité, jugé « simpliste » par l’OIRQ, entre la crise du logement et l’augmentation de l’immigration, se référant notamment aux opinions des groupes de défense des locataires et des instituts de recherche.
Ces derniers, dont l’OIRQ, dénoncent que la crise du logement ne découle pas d’un manque de logements disponibles, mais est d’abord et avant tout un problème d’abordabilité qui résulte du manque d’investissement dans la construction de logements sociaux et de l’absence d’un véritable contrôle des loyers, notamment.
Un discours qui détourne l’attention
Pour l’OIRQ, il faut s’interroger sur la fonction sociale que remplit cet amalgame entre crise du logement et immigration.
L’OIRQ, ainsi que les groupes de défense des locataires interrogés pour le rapport, souligne que « le discours actuel sert une fonction distractive […] en dirigeant l’attention vers l’immigration plutôt que vers le manque d’investissement en logement dans les années précédentes ».
« Il y a [beaucoup] d’énergie mise sur une réforme de l’immigration, soi-disant pour la crise du logement, alors que ce n’est pas ça qui va régler la crise du logement. »
Geneviève Vande Wiele Nobert
Depuis le début de l’année, François Legault presse fréquemment le gouvernement fédéral de freiner l’afflux « excessif » de demandeur·euses d’asile qui accentuerait la crise du logement au Québec. Il demande également à reprendre le contrôle sur l’arrivée des étudiant·es étranger·ères et des travailleur·euses temporaires, accusé·es d’être la source des problèmes de logement, mais aussi d’accès aux services publics.
Au cours de la même période, une série de réformes ont été mises en place ou proposées au niveau fédéral pour réduire le nombre de nouveaux·elles arrivant·es, sous prétexte d’atténuer la pression sur le logement. Le ministre de l’Immigration Marc Miller a par exemple annoncé une réduction de 35 % du nombre de permis d’études délivrés dans les deux prochaines années, le rétablissement de l’obligation de visa pour les ressortissant·es mexicain·es, ainsi qu’un plan visant à faire passer de 6,2 % à 5 % la proportion de résident·es temporaires au sein de la population canadienne d’ici 2027.
En entrevue, Geneviève Vande Wiele Nobert, co-chercheuse principale du rapport, estime qu’il y a une claire utilisation de la classe politique de cet amalgame pour se dédouaner. « En ce moment, il y a [beaucoup] d’énergie mise sur une réforme de l’immigration, soi-disant pour la crise du logement, alors que ce n’est pas ça qui va régler la crise du logement. Ça fait des années que les groupes de défense des droits de locataires proposent des solutions. Elles sont malheureusement ignorées par les politiciens », déplore-t-elle.
Dans un bulletin publié ce printemps, le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) avait averti du danger de l’amalgame entre crise du logement et immigration, en ce qu’il risque de donner lieu à de mauvaises décisions en matière de politiques migratoires, ainsi qu’à des initiatives de construction sans égard à l’abordabilité réelle.
En 2022, le FRAPRU a soumis au gouvernement du Québec une Politique globale en habitation, unissant les voix de plus de 500 organisations communautaires, syndicales, étudiantes et autres. Le FRAPRU demande de financer 50 000 logements sociaux en cinq ans afin de répondre aux besoins les plus criants en logement pour les locataires les moins nanti·es.
En novembre dernier, les deux paliers de gouvernement ont annoncé 1,8 milliard $ pour construire 8000 nouveaux logements sociaux et « abordables ». Le gouvernement du Québec s’en contente et ne prévoit pas de nouveaux fondspour la construction de tels logements dans son budget de 2024-2025.
Au total, la cible de 23 000 logements sociaux et abordables sur cinq ans établie par le gouvernement Legault est donc bien au-dessous des besoins estimés par les groupes de droit au logement. D’autant plus que la part exacte des logements sociaux hors du marché privé demeure inconnue.
Un discours qui pénalise les victimes
L’association de la crise du logement à l’immigration est aussi inquiétante parce que « ce discours ignore complètement la réalité du terrain, dans laquelle les personnes immigrantes et racisées sont les premières victimes de la crise du logement », concluent les auteur·trices du rapport de l’OIRQ.
En effet, après avoir interrogé des intervenant·es qui travaillent dans des organismes de logement, l’OIRQ souligne que les immigrant·es temporaires, surtout les personnes demandeuses d’asile, sont confronté·es à des risques plus élevés d’abus de la part des propriétaires, notamment à cause de la barrière linguistique et de la méconnaissance de leurs droits de locataire.
Lors du lancement du rapport, un intervenant présent a aussi rappelé que les immigrant·es temporaires sont plus vulnérables en raison de leur inadmissibilité à des logements sociaux.
Face à l’urgence de se loger, les familles immigrantes se retrouvent ainsi souvent dans des logements qui ne correspondent pas à la taille du ménage, ou encore qui ont des problèmes sévères de salubrité.
L’équipe de recherche constate aussi que le discours présentant les immigrant·es comme une menace pour le logement pose des risques additionnels de discrimination pour les personnes immigrantes et racisées qui se cherchent un toit. « Le discours […] alimente les stéréotypes. Il y a beaucoup de propriétaires qui vont l’utiliser et les gens le sentent aussi », rapporte ainsi un intervenant interrogé par l’OIRQ.
En entrevue, Geneviève Vande Wiele Nobert rappelle aussi que ce n’est pas la première fois qu’on attribue les problèmes socio-politiques aux immigrant·es. Elle indique qu’il est facile pour les politicien·nes d’utiliser les immigrant·es comme boucs émissaires, parce que cela correspond aux idées reçues que la société a par rapport aux immigrant·es, vu·es comme un Autre, comme une source d’inquiétude.
« Après avoir discuté avec les intervenant·es, j’ai réalisé que le [supposé] lien de causalité entre la crise de logement et l’immigration existait depuis des années dans les dynamiques sociales, même avant que les médias commencent à s’intéresser à ça », dit-elle. « Ce genre de discours est populaire, il y a un appétit pour ça. »