Plus tôt cette semaine ont été dévoilés les résultats d’une étude menée par la chercheuse et musicologue Jada Watson révélant qu’une très maigre proportion des programmations des radios commerciales canadiennes est dédiée à des artistes féminines.
En effet, sur les 14 000 artistes et groupes examinés dans le cadre de la recherche, le rapport dévoile que peu importe le format ou le genre musical, les chansons composées et performées par des femmes reçoivent un très faible pourcentage de temps de diffusion par les stations de radio.
Cette donnée décevante vient corroborer une impression partagée par plusieurs et s’inscrit dans une vaste problématique de décrédibilisation et de sous-représentation des voix féminines dans l’espace public, qui a la couenne dure.
Les musiciennes dans les programmations scéniques
À la radio ou sur les grandes scènes, le constat semble le même : on n’alloue pas le même espace aux musiciennes qu’aux musiciens.
Pas plus tard que ce printemps, au dévoilement de sa programmation tant attendue, le Festival d’été de Québec a eu à défendre son calendrier composé en grande majorité de têtes d’affiche masculines. Son programmateur, Louis Bellavance, a affirmé aux médias avoir fait un réel effort de parité et a souligné qu’en dépit de la présence d’une seule tête d’affiche féminine, sa programmation comportait 44 % d’artistes femmes.
L’ennui, c’est non seulement que les têtes d’affiche de ces grands festivals retiennent davantage l’attention, mais surtout, que leur omniprésence influence l’imaginaire collectif et renforce l’idée que la virtuosité serait plus fortement l’apanage de la masculinité.
Les programmations radiophoniques comme scéniques n’ont pas qu’une simple visée de divertissement : elles sont d’importants et incontournables outils de légitimation culturelle. Et pour espérer y avoir accès, les femmes artistes doivent encore travailler d’arrache-pied.
Nous voici donc devant un sérieux travail de remise en question qu’il nous faut continuer.
En réaction à ces programmations de festivals majoritairement masculines, des femmes inspirées par la page Instagram « Pas de fille sur le pacing » ont créé la page « Pas de filles sur la prog » qui dénonce un récurrent manque d’effort ou de volonté à inclure des musiciennes dans les calendriers musicaux.
Il est derrière nous, le temps où on pouvait naïvement proposer que les femmes sont peut-être « naturellement » (et surtout, avantageusement, pour les dominants) moins nombreuses dans tous ces domaines dont on tente de les exclure. Et c’est ce que soulignent les pages qui dénoncent l’absence de parité des programmations.
Certes, prises à la pièce, les affiches de promotion de festivals ou de spectacles n’attirent pas nécessairement le regard en ce qui a trait à l’absence de noms féminins. Mais à force de les placarder les unes à côté des autres, la majorité écrasante de vedettes et de formations masculines devient ostentatoire.
C’est le boys club qui est mis au jour.
Le traitement médiatique, encore deux poids, deux mesures
Il faut aussi souligner que le traitement médiatique qu’on réserve aux musiciennes porte encore les marques d’un sexisme et d’une fascination malsaine envers les stars féminines de la musique qui avait la part belle dans les années 2000.
Le récent film biographique portant sur le destin tragique de la chanteuse Amy Winehouse, Back to Black, comporte d’ailleurs une dénonciation de ce traitement médiatique violent et acharné qui était réservé aux célébrités féminines lors de cet âge d’or des paparazzis et de la presse à scandales.
Dans une scène suffocante où la caméra adopte le point de vue de la chanteuse qui tente de se frayer un chemin au cœur d’une horde de paparazzis assoiffés d’exclusivités, la réalisatrice Sam Taylor-Johnson transmet le sentiment d’étouffement et d’angoisse qui peut se dégager du fait d’être ainsi traquée.
L’ex « princesse de la pop » Britney Spears a elle aussi récemment révélé que c’est le fait d’être ainsi scrutée et pourchassée par la presse qui l’avait poussée à se raser le crâne en 2007 pour rejeter ce regard intraitable en tout temps braqué sur elle.
Il est derrière nous, le temps où on pouvait proposer que les femmes sont peut-être « naturellement » moins nombreuses dans tous ces domaines.
Chez nous, il n’y a qu’à penser au traitement médiatique longtemps réservé à la chanteuse Mitsou, qu’on a volontiers réduite à son corps et à ses looks plutôt que d’applaudir sa vision artistique, son travail acharné et son talent musical indéniable.
Peut-on réellement proclamer que cette ère est révolue? Rappelons que Safia Nolin paye médiatiquement très cher le fait de ne pas assortir sa voix douce d’atours et d’attributs perpétuant les stéréotypes de beauté féminins, que le patriarcat voudrait imposer aux femmes publiques.
À l’inverse, le populaire chanteur Harry Styles, qui foule les tapis rouges et qui prend la scène vêtu de flamboyantes tenues à plumes, de strass et de colliers de perles, est adulé par le public et les médias qui raffolent de ses transgressions des codes genrés.
Les chanteuses et les chanteurs ne semblent donc toujours pas jouir de la même latitude et de la même réception quant à leur persona publique.
La voix des femmes dans l’espace public
Au-delà du domaine musical, de très nombreux dossiers et études rapportent régulièrement qu’on porte encore des biais genrés qui nous font associer davantage de crédibilité aux voix au timbre grave.
De même, il n’est pas rare que des journalistes et d’autres personnalités publiques féminines dénoncent être critiquées et infantilisées – tant par le public que par des membres de leur industrie – en raison de leur timbre de voix.
Nous voici donc devant un sérieux travail de remise en question qu’il nous faut continuer. Tant dans nos playlists que dans nos pratiques de spectateur·trices et dansnotre perception des figures de l’actualité, il nous faut non seulement davantage entendre les voix des femmes, mais, surtout, nous devons encore apprendre à écouter ce qu’elles ont à dire.