Laurent Trépanier Capistran Journaliste indépendant
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Les personnes qui dérobent des aliments le font pour différentes raisons. Qu’il s’agisse de survie économique et alimentaire, d’entraide ou de geste politique, on ne peut réduire le vol en épicerie à une explication unique. Une fenêtre sur un phénomène à l’abri des regards.

La frustration des consommateur·trices gronde face aux prix des aliments. Qu’on parle d’inflation, de réduflation ou simplement de l’augmentation régulière des profits des grandes chaînes d’alimentation, le constat à la caisse demeure le même : la facture ne cesse de grimper lorsque vient le temps de passer à table.

 « Je dois travailler 40 heures pour subvenir à mes besoins, en plus de l’école », déclare d’entrée de jeu Mélodie*. Et malgré cela, elle est souvent anxieuse de ne pas pouvoir boucler ses fins de mois.

Bien qu’elle ait considéré d’autres possibilités, subtiliser des aliments dans les grandes surfaces reste pour Mélodie une manière de regagner du contrôle sur son budget sans pour autant sacrifier d’autres dépenses essentielles. Pour elle, ce n’est donc pas une action impulsive, mais plutôt « un geste réfléchi ».

« Si je ne paie pas ma facture de cell, mon crédit va être affecté » ou son téléphone coupé, illustre-t-elle.

Dans ce contexte, les conséquences légales que peuvent avoir ses actions lui semblent être un moindre mal lorsque vient le temps de subvenir à ses besoins fondamentaux.

En parlant avec d’autres, « j’ai réalisé que je n’étais pas la seule », raconte Mélodie. « J’ai vu que ce n’était pas le geste [de voler], le problème » : elle juge que c’est plutôt un symptôme de la difficulté à accéder aux aliments pour se nourrir.

Solidarité volée

Mais dérober un fromage pour pouvoir remplir son réfrigérateur n’est pas la seule motivation de Mélodie. Parfois, la solidarité pousse à agir autant que les contraintes personnelles.

Lorsqu’une mère de son entourage lui a avoué être dans une spirale de violence conjugale et avoir de la difficulté à payer ses factures, Mélodie n’a pas hésité à lui venir en aide en lui apportant des victuailles dérobées aux grands épiciers, comme « des couches ou du lait », raconte-t-elle.

« J’ai réalisé que je n’étais pas la seule. »

Mélodie

Elle-même indique avoir reçu de l’aide d’autres personnes qui lui ont offert des produits qu’ils ou elles avaient volés parce qu’elle en avait besoin à ce moment.

Faire de la politique en faisant ses courses

Pour certain·es, comme Craig*, le fait de voler dans les grandes surfaces est motivé principalement par des convictions politiques. À ses débuts, Craig agissait par nécessité, mais aujourd’hui, il admet qu’il n’a plus besoin de voler pour subvenir à ses besoins.

Toutefois, il continue de le faire systématiquement lorsqu’il doit acheter d’une grande entreprise, pour faire vivre ses valeurs anticapitalistes. C’est une manière de reprendre du contrôle, d’« essayer de trouver une cohérence entre ses valeurs politiques et son mode de vie » sans pour autant « croire que des actes individuels vont changer le monde », explique-t-il.

« Vous nous volez, je vous vole. »

Craig

Craig remarque que les trois géants canadiens de l’alimentation (Loblaws, Metro et Sobeys, qui possède notamment IGA), qui s’inscrivent dans un marché oligopolistique contrôlé par quelques gros joueurs, « ont le pouvoir d’augmenter leurs prix de vente énormément, comme on l’a beaucoup vu depuis 2020 ».

« Vous nous volez, je vous vole », synthétise-t-il, déplorant que ces entités aient « tellement de pouvoir politique et économique ».

De l’autre côté de la caisse enregistreuse

« C’est un phénomène en croissance, c’est grandissant », mentionne Michel Rochette, président du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) pour le Québec, dont sont notamment membres Loblaws et Metro.

Il indique que, du point de vue des épiciers, les vols sont abordés sous l’angle de la prévention des pertes. En ce sens, il souligne que certains grands épiciers engagent des dépenses afin de contrecarrer les vols, comme l’embauche de personnel de surveillance ou l’installation de caméras. Les grandes chaînes d’alimentation « doivent investir pour envoyer un signal » qu’il y a des conséquences au vol à l’étalage, dit-il.

Éventuellement, si les dépenses et « les salaires augmentent, les [prix des] produits sur les tablettes augmentent aussi », prévoit-il.

Pour Craig, le risque que les grandes surfaces augmentent leurs prix devant une hausse du vol n’est pas nécessairement une conséquence néfaste. D’ailleurs, si le vol à l’étalage poussait effectivement les prix vers le haut, cela pourrait être bénéfique pour rééquilibrer un peu le marché en faveur des petits joueurs, croit-il. « C’est bien, c’est une façon d’augmenter la compétitivité des petites épiceries », juge-t-il.

Les grandes chaînes d’alimentation « doivent investir pour envoyer un signal » qu’il y a des conséquences au vol à l’étalage, selon Michel Rochette, du CCCD.

Michel Rochette indique aussi que « les employé·es ne peuvent pas interagir [en cas de vol] », mais il mentionne cependant qu’« au niveau des employé·es, ça crée des tensions ».

Le son de cloche est toutefois différent du côté de Papis*, salarié dans une bannière appartenant à Loblaws.

Il voit bien des consommateur·trices qui partent sans payer, mais il explique que le vol à l’étalage n’a pas de conséquence directe sur les employé·es et que ça ne l’inquiète pas. En fait, ses conditions de travail et celles de ses collègues ne sont pas affectées par ce phénomène et ça ne relève tout simplement pas de ses « tâches » de gérer ce « problème », dit-il.

Quand manger devient « un problème de société »

Mélodie résume l’absurdité du choix auquel elle est confrontée : « subvenir à mes besoins de base, est-ce que ça fait de moi une criminelle? » demande-t-elle.

Craig inscrit la problématique dans une perspective plus large : « il faut dealer avec la contradiction que l’État est parfaitement capable de soutenir tout le monde », mais ne le fait pas, analyse-t-il. Dans ce contexte, c’est passer à côté de la cible que de « blâmer [les personnes vulnérables] pour tout ce qui ne va pas bien, alors que c’est clair que les raisons pour lesquelles ça ne va pas bien, c’est le capitalisme et l’État », critique-t-il.

Pour lui, il faudrait moins orienter notre attention sur des gestes comme le vol en épicerie et davantage sur des solutions systémiques aux problèmes que cela révèle, comme la pauvreté.

Selon Mélodie, l’enjeu, c’est de garantir l’accès aux ressources pour que tous·tes soient en mesure de répondre à leurs besoins fondamentaux. « La société est malade, il va falloir la guérir », conclut-elle.

* Noms fictifs. Pivot a accordé l’anonymat à toutes les personnes ayant témoigné afin de les protéger de représailles ou de conséquences légales.

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