Florence Aquilina Journaliste indépendante
Sabrina Lakhouch Journaliste indépendante
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Vous avez peut-être remarqué les affiches qui tapissent des murs et des lampadaires dans les rues de Montréal, et sur lesquelles on peut lire, sur fond rouge : « Rejoins les communistes aujourd’hui ». Derrière ces slogans se trouve la Riposte socialiste, une organisation marxiste qui prend de plus en plus d’ampleur à l’échelle nationale. Plus encore, un sondage montre qu’un million de jeunes Canadien·nes considèrent que le communisme serait le système économique idéal. Nous avons donc exploré les causes de cette montée et brossé le portrait d’une jeunesse militante qui veut s’attaquer aux problèmes du présent tout en apprenant des erreurs du passé.

Depuis le début de la guerre en Palestine et en Israël, des manifestant·es descendent dans les rues chaque fin de semaine, des pancartes à la main et la cause palestinienne tatouée sur le cœur.

Parmi les centaines de personnes sur place, on retrouve un rassemblement de jeunes personnes brandissant leur drapeau rouge, près d’une table où est exposée de la littérature communiste. Ce groupe, c’est la Riposte socialiste, une organisation marxiste canadienne dont la présence se fait de plus en plus ressentir au pays, mais surtout dans les mouvements de la jeunesse.

Pour Éric Wang, membre de la Riposte socialiste rencontré lors d’une manifestation, défendre la cause palestinienne, c’est ultimement lutter contre le capitalisme.

« Les Palestiniens, ils luttent contre l’impérialisme d’Israël, ils luttent contre l’impérialisme des États-Unis et du Canada qui soutiennent Israël », analyse-t-il. « L’impérialisme, ça dérive du capitalisme », avance-t-il. « Donc pour nous, c’est une lutte contre le capitalisme. Et ceux qui luttent contre le capitalisme, ils méritent notre soutien inconditionnel. »

Écoutez le reportage en version balado

La présence de la Riposte socialiste dans les manifestations pro-palestiniennes n’est qu’un aperçu de l’engouement grandissant pour les idéologies socialistes et communistes chez les jeunes Canadien·nes.

Les résultats d’un sondage publié par la firme Léger en février 2023 révèlent que 54 % des personnes âgées de 18 à 34 ans pensent que le socialisme améliorerait l’économie et le bien-être des Canadien·nes. Le sondage rapporte également que 13 % de ce groupe d’âge – soit plus d’un million de jeunes Canadien·nes – considère que le communisme est le système économique idéal.

Émile Lemousy, militant pour la Riposte socialiste et étudiant en philosophie à l’Université de Montréal, décrit une montée fulgurante des membres de la Riposte au cours des trois dernières années. « Il y a dix ans, à Montréal, on ne pouvait pas compter plus qu’une dizaine ou une vingtaine de personnes membres de notre organisation, puis aujourd’hui on est plus de 200. La majorité nous a rejoints dans les deux ou trois dernières années », relate-t-il.

Une réaction aux crises multiples

Qu’est-ce qui explique aujourd’hui cet intérêt grandissant pour le communisme chez les jeunes au pays?

Pour Émile Lemousy, les causes sont multiples, mais il s’agit ultimement d’une réaction aux conditions socio-économiques actuelles au Canada. « Ce sont les conditions matérielles qui créent les conditions pour qu’il y ait des nouveaux communistes qui nous rejoignent. »

« On pourrait quasiment dire qu’il y a une réaction épidermique de la jeunesse face à la montée, au niveau politique, d’un conservatisme très radical, mais aussi au fait, tout simplement, sur le terrain, que la vie coûte de plus en plus cher, que les conditions de travail sont de moins en moins bonnes », explique-t-il. « Ça radicalise une personne quand tout d’un coup, tu as de la misère à payer ton loyer. »

Lorsqu’on pose la question à la professeure Pascale Dufour, professeure de sciences politiques à l’Université de Montréal, elle abonde dans le même sens. « Ils peuvent trouver très concrètement des réponses à des enjeux actuels », estime celle qui se spécialise dans la montée des mouvements socio-politiques.

En ce qui concerne la crise du logement, par exemple, « on peut très facilement raccrocher cette idée [critique] de la marchandisation du logement à une idéologie politique communiste », remarque Pascale Dufour.

« Ça radicalise une personne quand tout d’un coup, tu as de la misère à payer ton loyer. »

Émile Lemousy, Riposte socialiste

Elle souligne aussi que l’aggravation des inégalités économiques depuis au moins deux décennies peut mener à envisager « un encadrement plus fort des salaires, en particulier des hauts salaires », voire l’instauration d’un plafond aux revenus ou à la richesse admissibles.

Pascale Dufour voit également un lien entre la crise écologique actuelle et la montée des idéologies communistes. « Je pense que ce n’est pas très difficile de considérer que le problème, c’est notre mode de production. Ça me semble assez facile d’accrocher la lutte pour le climat à la lutte contre le capital », juge-t-elle.

Le professeur à l’UQAM Mark-David Mandel, spécialiste des mouvements socialistes et de la théorie marxiste, lui-même militant socialiste au sein de Québec solidaire, lie également les idéologies communistes et socialistes à la cause environnementale. Il croit que le socialisme est ultimement la solution à la crise climatique.

Quand on lui demande s’il estime que le socialisme permettrait la résolution de plusieurs problèmes sociaux, il répond : « J’irais plus loin, je dirais que c’est nécessaire pour la survie de l’espèce humaine. » À ses yeux, « si on veut avoir un avenir comme espèce biologique, il faut une montée des pressions populaires pour régler la crise écologique, et aussi contre la guerre, surtout la menace nucléaire ».

L’héritage complexe du communisme réel

La connotation négative souvent associée au communisme n’est pas la même chez les jeunes que chez leurs aîné·es. Les générations antérieures sont en effet marquées par l’époque où l’URSS était dirigée par un parti communiste, ce qui n’est pas le cas des plus jeunes, explique Pascale Dufour.

« Les jeunes générations n’ont pas été marquées par cet imaginaire de la guerre froide – qui n’était pas qu’un imaginaire, mais aussi une réalité. Elles ont été aussi beaucoup moins marquées par l’expérience soviétique et peuvent se réapproprier à leur sauce » le projet communiste, dit la professeure.

Émile Lemousy décrit également une disparité inter-générationnelle. « Ça ne sort pas de nulle part qu’effectivement, il y ait une plus grande réticence par rapport à ça, à tout ce qu’on a appelé la “peur rouge”. »

Le terme « peur rouge » fait référence à deux périodes historiques ayant eu lieu aux États-Unis après 1917 – avec la révolution d’Octobre en Russie – puis dans les années 1950 et jusqu’au début des années 1960, durant la guerre froide. Cette « peur rouge » se caractérise par la propagation des idéologies anti-communistes, qui se sont diffusées jusqu’au Canada.

« Les plus vieilles générations, ce sont toutes des générations qui ont connu la guerre froide, qui ont connu tout le lot de propagande qui venait avec, mais aussi les crimes que les pays qui se revendiquaient comme communistes ont pu commettre », souligne Émile Lemousy.

Le professeur Mark-David Mandel considère aussi que l’expérience soviétique est un point de référence marquant dans l’histoire du communisme pour ceux et celles qui l’ont vécu.

« Les jeunes générations n’ont pas été marquées par cet imaginaire de la guerre froide. »

Pascale Dufour, UdeM

Certains pays où la mise en œuvre du pouvoir politique a été ou continue d’être orchestrée par des partis qui se disent communistes sont souvent associés par des expert·es à des régimes dictatoriaux – un avis partagé par le professeur Mandel. Ainsi, les régimes politiques actuels de Cuba et de la Chine, régimes qui se disent communistes, sont aussi généralement associés à des dictatures. Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, les a par exemple tous deux qualifiés ainsi par le passé.

Comment la jeunesse perçoit-elle ces régimes?

Émile Lemousy fait la part des choses. « Cuba a démontré l’efficacité que pouvait avoir une économie planifiée, jusqu’à un certain point. Cuba à ce jour, c’est le pays dans le monde qui aurait les meilleurs systèmes d’éducation et de santé », insiste-t-il. « Mais le problème de Cuba, c’est le même problème qu’avait l’URSS : malgré qu’il y ait une certaine socialisation des moyens de production […] la direction que prend le pays reste contrôlée par une certaine clique », critique Émile Lemousy.

Du côté du régime politique chinois, « c’est différent », pointe-t-il. « Il y a vraiment eu une révolution interne au Parti communiste chinois dans les années 1970, avec la montée de Deng Xiaoping, où tout ce qu’il pouvait y avoir de communisme a disparu. Et aujourd’hui, la Chine n’a de communiste que le nom du parti qui est au pouvoir. »

C’est justement dans l’optique de se dissocier de ces exemples passés et actuels du communisme que Jérémy Guiheux, jeune militant pour la Riposte socialiste, les désigne comme « communismes réels », terme emprunté au philosophe russe Alexandre Zinoviev. « Le communisme, c’est le but, et il y a aussi le communisme réel, donc tel qu’il a existé à travers l’histoire », définit-il. « Moi, si je suis militant communiste, je vais parler plutôt du but à accomplir, et je ne suis pas partisan du stalinisme, qui a été un des communismes réels. »

Comment ne pas répéter les erreurs du passé, puisque les seuls exemples de « communisme réel » que l’histoire du monde ait connus ont été étiquetés de régimes autoritaires?

« Il y a peu de chance que ça se reproduise », croit Émile Lemousy. « Ça passe déjà par le fait que tous les militants de notre organisation sont éduqués sur la question, dans le but de “ne pas se faire avoir”. »

Démocratiser l’économie

Comment les jeunes militant·es envisagent-ils la mise en place du communisme dans le futur? Mettre les piliers fondamentaux de l’économie sous contrôle des ouvrier·ères fait partie intégrante du programme de la Riposte socialiste, peut-on lire sur le site Web de l’organisation.

« À travers la révolution, il va falloir notamment, “nationaliser” les grands leviers de l’économie, que ce soit les banques ou les grandes entreprises qui produisent des biens. C’est clair que ça passe par là. »

« Puis, on a une démocratisation de ces entreprises-là [qui sont remises entre] les mains des travailleurs. »

Socialisme ou communisme?

Le militant Émile Lemousy et le professeur Mark-David Mandel utilisent les termes « socialisme » et « communisme » de manière interchangeable. « Pour moi, c’est la même chose », lance M. Mandel.

Dans la théorie marxiste toutefois, le socialisme se définit comme un état transitoire vers le communisme, dans lequel l’État existe encore. « Traditionnellement, ça voulait dire un système où les grands leviers de l’économie étaient entre les mains de la collectivité, de l’État démocratique qui pouvait décider selon un plan comment on veut se développer comme société », expose Mark-David Mandel.

Puis, sous un régime politique communiste, l’État et les classes sociales n’existent plus, l’économie étant entièrement gérée par le peuple et les biens matériels étant partagés au sein des communautés, explique encore M. Mandel.

Si les deux termes sont utilisés de manière interchangeable aujourd’hui, cela a à voir avec la connotation négative associée au mot « communisme », estime Mark-David Mandel.

En attendant, les militant·es continueront de s’affilier à des causes qui les rejoignent, comme celle de la libération de la Palestine.

Et l’engouement actuel pour le socialisme et le communisme pourrait bien continuer à s’accroître, puisque les militants de la Riposte socialiste disent trouver de nouveaux et nouvelles membres dans les manifestations en soutien à la Palestine.

« On a des nouvelles recrues, parce qu’un de nos buts en étant ici, c’est d’aller chercher les gens radicalisés qui vont aller chercher des solutions en dehors du capitalisme », raconte Éric Wang. « On recrute [pour] une organisation révolutionnaire qui va mettre fin une fois pour toutes à toute oppression, à toute injustice ».

« Comment va-t-on régler le problème au Moyen-Orient? » demande-t-il. « Les problèmes ne se règlent pas sous le capitalisme. »

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