Des étudiant·es montréalais·es suivent l’exemple de leurs pairs aux États-Unis et campent sur le terrain de l’Université McGill pour exiger un boycott académique et financier d’Israël par l’établissement, de même que par l’Université Concordia. Les investissements de McGill dans des entreprises liées à l’apartheid israélien s’élèvent à plusieurs millions $. Les deux universités résistent depuis des mois aux demandes répétées de leurs communautés.
Depuis l’installation d’un premier campement en solidarité avec la Palestine à l’Université Columbia à New York, le 17 avril dernier, le téléphone d’Ali ne cesse de sonner.
« Les gens me demandaient “quand est-ce qu’on fait la même chose à Montréal?” » relate le représentant du mouvement, qui regroupe des étudiant·es de Concordia et de McGill demandant à leurs universités de retirer leurs investissements dans des compagnies israéliennes liées aux violences contre le peuple palestinien, ainsi que de rompre leurs liens avec des universités en Israël, par exemple pour des échanges étudiants.
La communauté étudiante était impatiente de reproduire l’action à Montréal, si bien que samedi après-midi, quelques heures après l’apparition d’une première invitation sur les réseaux sociaux à rejoindre un campement sur la pelouse de l’Université McGill, une centaine de personnes étaient déjà présentes.
Une vingtaine de tentes étaient déjà installées samedi en fin de journée. Lundi, ce nombre avait déjà triplé. Des professeur·es, ainsi que des étudiant·es de l’UQAM et de l’Université de Montréal étaient également présentes. Plusieurs activités ont eu lieu, notamment des célébrations de la fête juive de Pessa’h, des visionnements de films palestiniens ainsi que des séminaires.

À Montréal, les étudiant·es affirment qu’ils et elles resteront sur le campus de l’Université McGill jusqu’à ce que leurs demandes soient satisfaites. En plus de rompre leurs liens académiques et financiers avec Israël, les étudiant·es demandent également à leurs universités de condamner publiquement le génocide à Gaza et de faire pression sur le gouvernement canadien pour qu’il mette fin à ses liens militaires avec Israël.
« L’initiative des étudiants à Columbia nous a unifiés. Ça a créé un mouvement révolutionnaire et il ne pourra pas être ignoré, parce qu’il est déjà assez important », rapporte Ali.
L’action a mis en branle une vague protestataire à travers de nombreux campus universitaires au États-Unis où des étudiant·es ont également établi des campements, demandant aux établissements d’éducation de mettre un terme à leurs investissements et leurs partenariats avec Israël.
Ailleurs dans le monde, des actions similaires ont été menées en Europe, en Allemagne et en France notamment.
Selon Ali, des campements pourraient apparaître prochainement sur d’autres campus canadiens. Dimanche, l’Université de Toronto avait bloqué l’accès de manière préventive à sa pelouse en installant des barrières.

McGill, Concordia et Israël
Comparativement à leurs homologues francophones à Montréal, les universités Concordia et McGill entretiennent actuellement des liens importants avec des compagnies et des universités israéliennes.
Les étudiant.es reprochent à McGill d’investir plus de 70 millions $ dans des compagnies qui endossent ou contribuent à l’apartheid en Israël. Du lot, McGill investit plus de 5,5 millions $ dans des compagnies d’armes et de technologies militaires qui ont des contrats avec l’armée israélienne, comme Lockheed Martin, Thales, Safran, Dassault et Airbus, selon les calculs de Pivot.

L’Université Concordia ne divulgue pas publiquement ses investissements et leur valeur n’est pas connue. Toutefois, elle entretient des liens académiques et des partenariats avec des universités en Israël, ainsi qu’avec des donateurs sionistes, notamment la Fondation Azrieli, qui est à l’origine de l’Institut Azrieli d’étude israélienne de l’Université Concordia.
Depuis plusieurs années, des étudiant·es des universités McGill et Concordia font pression sur leurs administrateurs afin qu’ils mettent en œuvre une politique de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) envers Israël.
En novembre dernier, les étudiant·es de l’Université McGill avaient adopté une Politique contre le génocide qui englobait les demandes des campeur·euses. Cette politique était réclamée par plus de 78 % des étudiant·es ayant voté lors d’un référendum initié par le Groupe de solidarité pour les droits humains des Palestinien·nes.
L’administration s’était opposée à la politique, affirmant qu’elle aurait pour effet d’accentuer les divisions entre les étudiant·es. Par ailleurs, une injonction, obtenue par un·e étudiant·e anonyme représenté·e par un avocat de l’organisation sioniste B’nai Brith Canada, avait rapidement bloqué la ratification de la politique sous prétexte que celle-ci serait antisémite.
En mars dernier, l’université avait indiqué qu’elle n’entendait « pas couper les ponts avec les universités et les instituts de recherche israéliens ».
Universités stoïques
Par l’entremise d’un courriel envoyé tôt samedi matin, avant l’installation de la première tente, l’administration de McGill se disait inquiète de publications sur les réseaux sociaux encourageant les étudiant·es à établir des campements sur le campus.
« Les camps ne sont pas permis sur notre campus », peut-on lire dans le courriel signé par le doyen adjoint de l’université, Fabrice Labeau. Il invoque entre autres le Code de conduite de l’étudiant, indiquant qu’une autorisation est nécessaire afin d’installer des tentes sur le campus.

Pour Danny Schwartz, professeur adjoint d’origine juive à McGill, l’administration tente ainsi de « dissuader les étudiant·es et les professeur·es de s’exprimer et de soutenir l’action ». Il était présent au campement samedi, aux côtés d’une délégation de professeur·es des universités McGill et Concordia qui ont tenu à montrer leur solidarité envers les étudiant·es.
« C’est extrêmement important de protéger les étudiants, surtout dans la mesure où l’administration diffuse des informations erronées sur les droits des étudiants. »
McGill et Concordia n’ont pas fait suite aux demandes médiatiques de Pivot.
Répression policière anticipée
Lundi, plus de 48 heures après le début de l’occupation, les policiers n’avaient pas encore été appelés à intervenir sur le campus, selon le SPVM. Des agents ont été aperçus en avant-midi lundi, mais seraient repartis sans intervenir auprès des campeur·euses.
« La répression policière, c’est quelque chose que nous anticipons toujours », souligne toutefois Ali.
Il rappelle que l’administration avait demandé à la police d’intervenir sur le campus en février dernier, alors que des étudiant·es bloquaient l’accès au bâtiment Bronfman où se trouve la faculté de gestion Desautels, afin de dénoncer les liens de celle-ci avec Israël. Les étudiant·es avaient dénombré la présence d’une trentaine de policiers et d’une vingtaine de véhicules, incluant des fourgons d’arrestation.

« Concordia est fière des actions similaires à la nôtre qui ont eu lieu dans les années 1960 », remarque Ali. « Je vous garantis que dans quelques années, ils seront également fiers de ce qu’il est en train de se passer aujourd’hui. »
En 1969, des étudiant.es noir·es et caribéen·nes avaient occupé un laboratoire informatique afin de dénoncer l’inaction de l’administration face à plusieurs accusations de racisme au sein de l’université. Cette dernière avait fait appel à l’escouade anti-émeute du SPVM afin de mettre fin à l’action.
L’année dernière, Concordia s’est excusée publiquement pour son mauvais traitement des manifestant·es. Sur son site Web, l’université décrit positivement l’action comme un « moment décisif » de son histoire.
« Un génocide qui détruit tout »
Pendant ce temps à Gaza, la découverte de centaines de corps de civil·es dans les enceintes des hôpitaux al-Shifa et al-Nasser, dont certains avaient été ligotés et montrent des signes de torture, a créé une onde de choc.
Près de 35 000 personnes, dont plus de 15 000 enfants ont été tuées à Gaza depuis le 7 octobre.
Lundi, une proposition de trêve qui permettrait la libération d’otages a été soumise par l’Égypte aux dirigeants du Hamas.
En même temps, plusieurs médias rapportent que la Cour pénale internationale s’apprêterait à déposer des accusations de crime de guerre contre plusieurs hauts dirigeants israéliens, dont le premier ministre Benyamin Netanyahou lui-même.

« Ce qui se passe en ce moment, c’est un génocide qui détruit tout –, la vie, la terre, l’infrastructure, des générations, l’histoire, le patrimoine, le patrimoine culturel à Gaza, mais aussi en Cisjordanie », explique Nayrouz Abu Hatoum, anthropologue spécialiste de la Palestine et professeure adjointe à l’Université Concordia, qui était présente samedi au campement.
Pour elle, le silence des institutions académiques occidentales face à la destruction de toutes les universités à Gaza est assourdissant. « Toutes les connaissances, les pensées, les épistémologies qui ont été développées à Gaza sont détruites », dénonce-t-elle.
« Ce n’est pas juste la destruction physique des universités, mais aussi les meurtres de tellement de professeurs, d’enseignants, de bibliothécaires, de doyens… leurs écrits, leurs matériels, leurs archives. »