Le groupe Ensemble pour protéger nos enfants dit avoir participé aux travaux du Comité de sages sur l’identité de genre mis sur pied par le gouvernement Legault. Ce groupe s’affiche comme étant opposé à l’enseignement des théories du genre à l’école, mais tient aussi des discours niant la réalité des personnes trans et demandant que leurs droits soient limités. L’organisation est proche de mouvements religieux conservateurs et a contribué à l’organisation des manifestations anti-trans 1 Million March 4 Children à l’automne dernier.
« Aujourd’hui, nous avons rencontré le Comité de sages », affirme Ensemble pour protéger nos enfants (EPPNE) dans une déclaration publiée sur Facebook le jeudi 11 avril dernier.
« Ils nous ont partagé qu’ils seraient heureux de pouvoir lire ou entendre tous les témoignages des parents, enfants, professeurs, etc., sur ce qui se passe en classe, par rapport au cours d’éducation sexuelle et l’idéologie du genre », poursuit l’organisation. « Merci de les contacter ou de nous contacter pour faire connaître votre témoignage. »

Une publication similaire a été diffusée par Jean-Léon Laffitte, qui explique avoir « rencontré le Comité de sages comme membre du conseil d’administration de l’association Ensemble pour protéger nos enfants ». Jean-Léon Laffitte est adjoint vice-président et « principal dirigeant » de l’organisation, selon le registraire des entreprises. Il est aussi président de l’Association des parents catholiques du Québec.
Ensemble pour protéger nos enfants est une organisation qui milite contre l’enseignement de l’« identité de genre » dans les cours d’éducation à la sexualité des écoles québécoises, et qui vise à protéger les « droits parentaux » sur les enfants. Il véhicule aussi plusieurs positions défavorables aux droits et à l’autonomie des personnes trans, en particulier les plus jeunes.
L’organisation a notamment participé l’automne dernier à l’organisation des manifestations montréalaises de la mouvance pan-canadienne 1 Million March 4 Children, un mouvement conservateur dénonçant l’enseignement de l’« idéologie de genre » et des réalités LGBTQ+ dans les écoles. Ces manifestations, largement jugées anti-trans, avaient donné lieu à des confrontations tendues avec les contre-manifestant·es venu·es défendre les droits des personnes trans et non binaires.
Questionné par Pivot, le ministère de la Famille, qui chapeaute le Comité de sages, a refusé de confirmer ou d’infirmer la participation d’EPPNE, mais a précisé qu’« un groupe peut publiciser lui-même sa participation aux travaux du Comité ».
Le ministère a aussi refusé de donner des détails sur le contenu des discussions tenues avec les participant·es aux travaux du Comité de sages, afin de respecter leur droit à la confidentialité.
C’est EPPNE qui aurait approché le Comité afin de participer à ses consultations, selon des informations diffusées par le groupe peu de temps après la création du Comité.

Le ministère de la Famille confirme que des groupes ont effectivement été rencontrés après avoir signalé leur volonté de participer. Le ministère mentionne que « le Comité ne peut pas répondre positivement à toutes les demandes », mais sans donner plus de détails sur le processus de sélection. Il précise toutefois qu’« une grande partie » des groupes rencontrés à ce jour aurait été recommandée par le Conseil québécois LGBT ou le Bureau gouvernemental de lutte à la transphobie.
« Le Comité de sages a rencontré environ 25 experts et expertes, ainsi qu’environ 45 groupes ou personnes de la société civile de tous les horizons et de tous les points de vue, dont de nombreux groupes représentant les personnes trans et non binaires », informe le ministère de la Famille. De plus, « plusieurs rencontres sont à venir » d’ici la fin du printemps.
« C’est extrêmement frustrant de voir que le Comité de sages considère qu’un groupe transphobe dangereux comme ça est une voix légitime dans le débat, mais ce n’est pas surprenant », réagit Zaël Gourd, porte-parole de la campagne Nous ne serons pas sages, qui demande la dissolution du Comité. « L’agenda du Comité, c’est de donner une voix et de la crédibilité à ces discours-là. »
« Qui est-ce que le Comité de sages n’a pas rencontré pour rencontrer EPPNE? »
« Tout est secret », déplore-t-elle aussi. « Le Comité n’a aucune transparence. »
Le Comité de sages sur l’identité de genre a été mis sur pied par le gouvernement Legault en décembre 2023, à la suite notamment des mobilisations de 1 Million March 4 Children. Son mandat consiste à produire un rapport brossant « un portrait de la société » et des politiques publiques québécoises en ce qui concerne « les questions sensibles liées à l’identité de genre ».
Le Comité de sages a fait l’objet de plusieurs critiques étant donné qu’aucune personne trans ou non binaire et aucune expert·e sur le sujet n’y siègent. En revanche, deux membres du Comité, sa présidente Diane Lavallée ainsi que le professeur Patrick Taillon, ont déjà défendu des positions défavorables aux personnes trans.
Contre la « théorie du genre » à l’école
Fondé en octobre dernier, Ensemble pour protéger nos enfants milite principalement contre le cours d’éducation à la sexualité « imposé » dans les écoles québécoises, déplorant dans une pétition envoyée l’automne dernier que ce cours serait « basé presque exclusivement sur l’identité de genre et l’orientation sexuelle ». EPPNE demande « que cesse immédiatement » cet enseignement.
Le groupe estime que la « théorie du genre » – une formule inventée par le Vatican pour désigner l’idée générale selon laquelle les rôles de genre sont déterminés socialement et qu’il est possible de transformer son genre – est fausse et représente un danger pour la psychologie et la « santé mentale » des plus jeunes.

Sur son site Web, le groupe insiste aussi sur « la préservation des droits des parents et de leur rôle central dans la vie de leurs enfants », en particulier en ce qui concerne le pouvoir des parents de choisir l’enseignement prodigué à leurs enfants, notamment en matière morale et religieuse.
« Nos membres sont principalement des parents et des grands-parents unis par un objectif : la reconnaissance des parents comme premiers éducateurs de leurs enfants et la protection de nos enfants de tout ce qui pourrait compromettre leur avenir », détaille EPPNE dans une réponse envoyée à Pivot après la parution de cet article.
« La famille comme base de la société est présente depuis la nuit des temps et est une valeur humaine partagée par la majorité des sociétés/communautés dans le monde. Il est tout à fait normal que les gens qui partagent les mêmes valeurs se réunissent pour défendre ces valeurs. »
« Ils veulent s’assurer d’avoir un contrôle idéologique total sur leurs enfants et ceux des autres », analyse Zaël Gourd. « C’est un type de discours qui fonctionne bien : on place les parents comme des victimes parce que leurs enfants transitionnent. »
« C’est inquiétant qu’ils soient reçus comme la voix légitime des parents », alors qu’ils ne représentent qu’une tendance « familialiste » minoritaire, dit la porte-parole de Nous ne serons pas sages.
Contre les droits des jeunes trans
EPPNE assure dans sa pétition « ne ressent[ir] aucune haine » et s’opposer à « toute discrimination », et n’être « ni fasciste ni complotiste ». « Nous avons une politique de tolérance zéro envers l’homophobie, la transphobie et la biphobie. Notre objection porte spécifiquement sur certains aspects du curriculum québécois d’éducation sexuelle », insiste le groupe dans une déclaration publiée quelques jours avant la manifestation d’octobre.
Une défense réitérée dans la réponse envoyée à Pivot. « Nous nions catégoriquement l’accusation de transphobie portée contre notre association. Nous n’avons jamais exprimé d’hostilité envers la communauté trans. Notre position consiste à nous opposer à l’enseignement de l’idéologie de genre dans les écoles et à défendre les droits des parents et des élèves. »
Toutefois, les prises de position partagées sur les réseaux sociaux d’EPPNE laissent entrevoir une opposition plus large aux personnes trans et à leurs droits, en particulier les jeunes.
Il est « alarmant […] d’amener une jeune fille de quatorze ans […] à décider de changer ce qu’elle a de plus intime : sa réalité sexuelle », affirme par exemple le groupe dans une déclaration diffusée en février. « Les conséquences dépassent nos enfants, elles dépassent nos familles, elles sont alarmantes pour le futur de notre société », ajoute EPPNE.
La déclaration signalait l’appui d’EPPNE aux nouvelles mesures devant limiter les droits des personnes trans en Alberta.
Fin janvier, le gouvernement conservateur de Danielle Smith a annoncé une série de restrictions concernant l’accès des mineurs aux soins trans-affirmatifs (comme les bloqueurs de puberté et la thérapie hormonale) et leur capacité à utiliser le nom et le genre de leur choix à l’école. Dans les deux cas, les parents auraient leur mot à dire sur les choix de leurs adolescent·es. Les annonces ciblaient aussi le droit des femmes trans à participer aux ligues sportives féminines.
Dans sa réponse à Pivot, EPPNE se défend d’appuyer la première ministre albertaine « en raison de son opposition aux droits des transgenres. Le soutien que nous lui apportons s’explique par la priorité qu’elle accorde à la protection des enfants et à la reconnaissance des parents comme premiers éducateurs de leurs enfants », insiste le groupe.
Pourtant, EPPNE a aussi partagé une vidéo dans laquelle Danielle Smith expose en détail les restrictions qu’elle souhaite imposer aux personnes trans. « La première ministre de l’Alberta a vraiment tout dit et nous sommes d’accord avec elle », se réjouit EPPNE.
« Ce sont des démagogues. Ils ont deux discours, un qui est plus acceptable, et un autre qui est plus radical. »
Zaël Gourd, Nous ne serons pas sages
Ensemble pour protéger nos enfants partage aussi sur les réseaux sociaux toutes sortes de contenus provenant de sources conservatrices, religieuses ou pseudo-scientifiques, s’inquiétant d’une prétendue épidémie de transition de genre, démentant les réalités des personnes trans, ou encore soulignant la multiplication des attaques contre leurs droits aux États-Unis et au Canada, notamment par le Parti conservateur de Pierre Poilièvre.
Fin mars, EPPNE relayait une pétition intitulée « Non au changement de sexe pour enfants ». Faisant suite au reportage « Trans express » de Radio-Canada sur les soins trans-affirmatifs chez les mineurs, la pétition demande l’interdiction totale de ces soins pour les mineur·es.
« C’est essentiellement un groupe de haine », tranche Zaël Gourd. « Ils sont contre les personnes trans. Ils disent que les personnes trans n’existent pas, ils disent que le genre est nécessairement binaire », illustre la porte-parole. « Ils remettent en question le fait que les jeunes puissent transitionner, qu’ils aient droit à une autonomie. »
« On l’a vu dans les manifestations », témoigne-t-elle. « Sur le terrain, ils ne crient pas contre l’éducation sexuelle », mais bien « des slogans ouvertement transphobes ».
« Ce sont des démagogues. Ils sont bons pour jouer le jeu des médias et de l’opinion publique », analyse Zaël Gourd. « Ils ont deux discours, un qui est plus acceptable, et un autre qui est plus radical. »
« Un étrange mélange »
Ensemble pour protéger nos enfants a contribué à l’organisation des manifestations tenues à Montréal en septembre et en octobre dans le cadre du mouvement 1 Million March 4 Children, qui a donné lieu à des dizaines de rassemblements à travers le Canada.

Les groupes derrière ces manifestations affirmaient aussi défendre le « droit parental » et vouloir « protéger les enfants » contre l’« endoctrinement » et la « sexualisation » par l’« idéologie de genre » dans les écoles, insistant ne pas être opposées aux droits LGBTQ+.
Or, ce mouvement décentralisé réunissait de nombreux groupes conservateurs, religieux, conspirationnistes ou d’extrême droite. Plusieurs des principaux organisateurs nationaux étaient connus pour leurs prises de position passées ouvertement homophobes et haineuses.
« C’est un étrange mélange d’ultra-conservateurs et de fondamentalistes chrétiens et musulmans », souligne Zaël Gourd, et « ce sont des gens qui se sont organisés avec l’extrême droite ».
« Nous ne faisons pas partie de 1 Million March », se défend EPPNE. « Notre collaboration avec les parents à Ottawa pour la manifestation du 20 septembre 2023 visait à unir les efforts à l’échelle nationale, conformément à nos précédentes manifestations depuis le mois de juin 2023. »
Rappelons que plus qu’un groupe organisé, « 1 Million March 4 Children » est une bannière qui a été utilisée de manière informelle par différents groupes relativement indépendants, dont EPPNE.
En lien avec des groupes religieux conservateurs
Ensemble pour protéger nos enfants entretient divers liens avec des organisations à caractère religieux.
Un des groupes dont EPPNE relaie régulièrement les nouvelles est la Campagne Québec-Vie (CQV), une association chrétienne conservatrice connue notamment pour ses campagnes anti-avortement. La CQV contribue à l’organisation de la Marche nationale pour la vie, une importante manifestation annuelle anti-choix.
Par le biais de Jean-Léon Laffitte, EPPNE a une forte proximité avec l’Association des parents catholiques du Canada. Selon son site Web, ce groupe « prom[eut] et défen[d] […] les valeurs catholiques en matière d’éducation, de famille et de culture » notamment par des démarches politiques. Le groupe a milité contre le cours d’éthique et culture religieuse et son site Web recense des billets anti-avortement et contre l’aide à mourir.
« Dans toute organisation, il peut y avoir des membres qui font aussi partie d’autres organisations et qui supportent d’autres causes ou ont d’autres points de vue », nous a répondu EPPNE. « Cela n’implique en rien que l’association en question adhère automatiquement à ces causes et ces points de vue ».
Par ailleurs, en décembre dernier, le conseil d’administration d’EPPNE rapportait avoir rencontré l’archevêque de Montréal, Mgr Christian Lépine, ainsi que le Centre pour le mariage, la vie et la famille du diocèse catholique de Montréal.

Ensemble pour protéger nos enfants se réjouissait d’avoir pu « bénéficier non seulement de l’écoute, mais aussi de très sages conseils » de ses interlocuteurs. « Nous avons pu voir combien la cause des familles vous tenait à cœur et cela a réchauffé le nôtre et nous donne du courage pour continuer notre mission! » écrivait EPPNE.
En décembre et janvier derniers, Ensemble pour protéger nos enfants a mené une tournée dans quelques centres culturels et communautaires musulmans de la grande région de Montréal pour présenter le groupe et ses préoccupations concernant l’éducation à la sexualité.
Si EPPNE se réjouit de la collaboration de certains centres culturels et affirme que la tournée a eu une bonne réception, il déplore néanmoins qu’« il y a quelques responsables [d’autres centres] qui ne croient pas à notre cause, malheureusement ».
C’est qu’EPPNE réunit surtout des fondamentalistes, constate Zaël Gourd. « Ils représentent des franges radicales, marginales de leurs communautés de foi. »
« Notre association regroupe des personnes de divers milieux religieux et culturels », répond EPPNE.
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En acceptant de rencontrer Ensemble pour protéger nos enfants, le Comité de sages « donne un second souffle à un groupe d’extrême droite qui est en train de disparaître », déplore Zaël Gourd.
« Le Comité n’est pas légitime à la base » parce qu’il exclut les personnes trans et parce qu’il légitime des sentiments transphobes, rappelle-t-elle. « Donc [la participation d’EPPNE] ne décrédibilise pas tant les travaux du Comité : ça met surtout en lumière ce qu’on dit depuis le début. »
« La seule solution, c’est la dissolution du Comité de sages », insiste Zaël Gourd.
Ensemble pour protéger nos enfants n’a pas répondu à nos questions.
Mise à jour : Les réponses d’EPPNE, reçues après la publication de l’article, ont été ajoutées. (25-04-2024)
Avec des informations d’Alexia Leclerc