Depuis deux mois, Meta bloque par défaut la recommandation de contenu « politique » sur ses plateformes Instagram et Threads. Cette dernière mise à jour s’inscrit dans un continuum de restriction du contenu sensible sur les plateformes du géant de la technologie, qui pourrait avoir un impact plus important chez les jeunes.
Par le biais d’une nouvelle fonctionnalité, Meta restreint le contenu qu’elle qualifie de « politique » sur ses plateformes Instagram et Threads. Ce contenu est de facto exclu des recommandations qui apparaissent dans le fil d’actualité, les vidéos, la page d’exploration ainsi que les comptes suggérés.
« Si vous décidez de suivre des comptes qui publient des contenus politiques, nous ne voulons pas nous interposer entre vous et leurs messages », peut-on lire dans un communiqué. « Mais nous ne voulons pas non plus recommander de manière proactive des contenus politiques provenant de comptes que vous ne suivez pas », indique-t-on.
Cette nouvelle fonctionnalité a été appliquée par défaut à tous les comptes Instagram et Threads, et ce dès février. Pour s’y soustraire, les utilisateur·trices doivent eux et elles-mêmes modifier leurs paramètres.
« Ça me choque », réagit Emmanuelle Parent, doctorante en communication et co-fondatrice du Centre pour l’intelligence émotionnelle en ligne (CIEL). « Ils sont conscients que lorsqu’on met une fonctionnalité par défaut, ce n’est pas tout le monde qui va s’en rendre compte. »
Outre le communiqué annonçant la mesure, la compagnie n’a pas informé ses utilisateur·trices, déplore-t-elle.
C’est d’ailleurs par le biais d’autres utilisateur·trices, notamment des organismes et des groupes politiques et sociaux, que plusieurs ont appris la nouvelle, souvent des semaines après son entrée en vigueur.
« C’est très insidieux », pense Emmanuelle Parent.
Elle rapporte que dans les écoles secondaires où le CIEL donne des ateliers d’autodéfense numérique, plusieurs élèves ignorent toujours que Meta bloque désormais la diffusion des médias d’information sur ses plateformes. Très probable, dès lors, qu’une proportion encore plus grande n’a pas entendu parler de la nouvelle fonctionnalité visant le contenu politique.
Meta n’a pas fait suite aux questions ni aux demandes d’entrevue de Pivot.
Politique ou non?
Dans les paramètres d’Instagram, on indique que le contenu « politique » visé est « susceptible de mentionner des gouvernements, des élections, ou des enjeux sociaux qui affectent un groupe de gens ou la société en général ».
Pour Emmanuelle Parent, il s’agit là d’une définition très large qui pourrait s’appliquer à plusieurs enjeux, bien au-delà de la politique partisane. « Est-ce qu’on parle aussi de publications qui seraient anti-racistes ou féministes? » s’interroge-t-elle. « On ne le sait pas. »
Elle déplore le manque de transparence de l’entreprise quant au contrôle qu’elle exerce sur le contenu disponible. « Meta a tous les pouvoirs sur ses plateformes, sur les algorithmes. C’est super opaque, on ne sait pas comment ça se passe. »
Sans en connaître la portée, on ne peut que spéculer quant aux impacts d’une telle restriction sur les groupes et les organismes qui utilisent la plateforme afin de rejoindre et de mobiliser pour la justice sociale. Emmanuelle Parent souligne par exemple les questions soulevées par plusieurs expert·es concernant la censure potentielle de contenu pro-Palestine sur les plateformes de la compagnie.
« On met le couvercle sur les contenus trop choquants, mais politiquement importants. »
Jean-Hugues Roy
« Les réseaux sociaux sont souvent utilisés comme des espaces de mobilisation par des groupes qui ne se sentent pas représentés, ou qui ne sont carrément pas représentés dans les lieux de pouvoir », remarque-t-elle. « C’est pour ça qu’on aime les réseaux sociaux malgré tout, malgré toute leur opacité, parce qu’ils permettent cet espace-là de réunion, de mobilisation de prise d’action qui ont des impacts importants. »
Les jeunes, pour qui Instagram est une plateforme de prédilection et qui sont au cœur de plusieurs luttes sociales, pourraient être particulièrement affectés.
« C’est vraiment dommage si on enlève un espace de mobilisation des jeunes », dénonce Emmanuelle Parent. Bien que ceux et celles qui sont déjà plus engagé·es seront plus susceptibles de désactiver la fonctionnalité, cette dernière pourrait tout de même empêcher de rejoindre d’autres jeunes qui auraient pu découvrir de nouvelles idées et groupes.
Stratégie profitable
Que Meta veuille serrer la vis au contenu politique, cela n’étonne pas Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal. Il rappelle que dès 2021, la compagnie avait déjà indiqué qu’elle diminuait la visibilité du contenu politique sur ses plateformes.
« Ça me paraît juste être la poursuite [d’une tendance à] se désengager de plus en plus, se transformer en un simple réseau de divertissement », explique le chercheur. « [Meta] cesse d’être un réseau social, peu à peu elle rompt sa promesse initiale d’être un espace d’échange entre des humains. »
« Il faut oser être créatif et avoir de l’imagination dans ce qu’on veut exiger des plateformes. »
Emmanuelle Parent
Selon Jean-Hugues Roy, ce genre de stratégie permet à Meta d’éviter un effort de gestion du contenu, mais aussi de favoriser le contenu publicitaire. « 97 % du chiffre d’affaires de Meta, c’est la vente de publicité », souligne-t-il. « On ne veut pas effrayer les annonceurs. »
« On met le couvercle sur les contenus trop choquants, mais politiquement importants. »
Selon Emmanuelle Parent, il est primordial de sensibiliser les jeunes au pouvoir des plateformes et à leurs objectifs financiers, en rappelant qu’aux yeux de ces entreprises, le bien-être n’est pas une priorité.
Passivité des gouvernements
Pour Jean-Hugues Roy, les gouvernements se montrent trop « dociles » face aux géants de la technologie et n’en font pas assez afin de protéger la population.
« Les États ne jouent plus leur rôle de prendre des décisions qui sont dans l’intérêt de la population. Ils ne sont plus capables de juguler ces multinationales-là », pense-t-il. Il souligne la capitulation apparente du gouvernement fédéral depuis l’adoption du projet de loi C-18 sur les nouvelles en ligne et la censure de ce contenu par Meta.
« Il faut oser être créatif et avoir de l’imagination dans ce qu’on veut exiger des plateformes », acquiesce Emmanuelle Parent. Elle estime que ces demandes doivent au minimum réclamer davantage de transparence quant aux impacts des mises à jour.