Lettre initiée par Chedly Belkhodja (Université Concordia), Lilyane Rachedi-Drapeau (UQAM), André Jacob (UQAM) et Philippe Néméh-Nombré (Université Saint-Paul), avec 196 signataires.
L’annonce de la mise à pied subite de l’équipe du Centre justice et foi (CJF), dont celle de nos camarades de son secteur Vivre ensemble (VE), nous bouleverse. Cette décision est pour nous insensée et irréfléchie. L’avenir incertain de la revue Relations et des autres composantes de cet organisme, prophétique et notoirement respecté pour son engagement et sa rigueur, nous inquiète aussi énormément.
Cette décision donne l’impression de sonner le glas de l’héritage social des jésuites de l’ancienne province jésuite du Canada français. Elle semble reposer sur une méconnaissance et une non-reconnaissance de ce riche patrimoine immatériel sur le plan social, culturel et politique dont le conseil d’administration (CA) a la responsabilité.
En tant que collaborateurs, collaboratrices et partenaires du secteur VE, nous tenons aussi à exprimer notre consternation quant à la manière cavalière et injuste dont la décision de « suspendre les opérations jusqu’à nouvel ordre » a été prise, annoncée et mise en œuvre. Nous déplorons que le CA dise vouloir redéfinir et repositionner l’organisme alors qu’il vient de mettre à pied l’équipe qui est pourtant la mieux placée pour réaliser cet exercice. Le CA rompt ainsi totalement avec la manière de procéder inspirante du CJF, écartant des démarches de discernement accordant une place centrale à la participation, à la réflexion et à l’expertise de son équipe.
Par sa décision, le conseil d’administration met aussi en péril un espace de libre parole et de cocréation d’une pensée socialement engagée, critique et résolument pluraliste. Il fragilise une organisation unique au sein de laquelle s’entrecroisent la recherche académique et l’expertise des milieux communautaires.
Si le CJF en venait à disparaître, ce sont des centaines de voix alternatives face aux discours dominants qui souffriront de la perte d’un soutien essentiel. Ce sont de nombreux milieux qui seront affectés par l’affaiblissement d’une pratique permettant de nourrir les débats démocratiques au Québec, mais aussi dans d’autres milieux au Canada qui ont accès à la revue Relations ou qui utilisent les outils pédagogiques essentiels développés par le secteur VE.
Vivre ensemble
Le secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi, porté depuis de nombreuses années par des personnes racisées, propose une approche ancrée dans les réalités sociales marquées par l’exploitation, l’oppression et la domination des formes les plus sauvages du capitalisme et du néocolonialisme. Il apporte une réflexion et des analyses sur de nombreux enjeux cruciaux (racisme, islamophobie, antisémitisme, immigration, laïcité, culture publique commune, citoyenneté active, régime migratoire, enjeux de l’asile, etc.) qui traversent le Québec depuis des décennies.
Si certaines de ses prises de position et certaines de ses analyses ne font pas l’unanimité (comment le pourraient-elles dans le contexte actuel sur de tels enjeux?), elles ont toujours permis de réaliser des débats respectueux, rigoureux, et de faire entendre la voix des personnes issues des minorités, en plus d’apprendre de leurs expériences et de leur vécu.
Qui réalisera désormais ces analyses profondes et de qualité indispensables face à la prolifération de discours hostiles et alarmistes ? Qui proposera désormais les analyses inédites sur les questions migratoires, sur le racisme et le pluralisme qui ont fait la réputation du CJF dans les milieux académique, communautaire et religieux ? Qui apportera des prises de position qui permettront de questionner le colonialisme et le racisme systémique afin de faire bouger certaines positions soi-disant consensuelles au Québec par lesquelles se manifeste une forme de repli identitaire ?
Le développement du racisme sous ses diverses formes est inversement proportionnel à la vitalité de la citoyenneté démocratique. C’est pourquoi l’engagement de VE sur les enjeux afférents aux rapports entre majorité et minorités est un engagement pour une citoyenneté toujours active et un projet démocratique forcément inachevé. Voilà la singularité de VE, de Relations et des composantes du CJF.
En tant que personnes venant de différents milieux (académique, communautaire, de l’édition, artistique, etc.) nous apprécions la qualité et la profondeur des analyses produites par le secteur VE, ainsi que les personnes invitées qui sont choisies, souvent issues de minorités. Ce contenu est pour nous unique au Québec. Il rayonne également hors du Québec et du Canada par les liens qu’a le Centre avec des collaborateurs et collaboratrices en Europe, Afrique et ailleurs dans les Amériques.
Pour plusieurs personnes ayant rompu avec l’Église catholique à cause de certaines de ses positions, du scandale des abus sexuels ou encore de son rôle dans les traumas qui affectent encore aujourd’hui les Premières Nations, le CJF compte parmi les rares institutions envers qui elles peuvent encore avoir de l’estime et de la considération. Cette crise au CJF risque d’entraîner une perte de confiance bien regrettable.
Le CJF (Relations, VE et le volet du christianisme social) est certes l’une des œuvres sociales des Jésuites du Canada. Mais par tous les types de soutien qui ont permis à cette institution de traverser le temps, souvent malgré des vents contraires, nous osons affirmer qu’il appartient à l’ensemble de la société. Il s’agit d’un monument qu’il ne faut pas démanteler. Il convient au contraire de le renforcer et de le mettre en valeur. C’est pourquoi nous demandons avec force que le CA s’ouvre aux solutions pour y arriver.
Signataires
Yves-Marie Abraham, HEC Montréal
Iyas Abu-Hajiar, Carleton University
Norman Ajari, University of Edinburgh, Écosse
Diana Allan, Université McGill
Dina Al-Kassim, UBC
Marcos Ancelovici, Université du Québec à Montréal
Stéphanie Arsenault, Université Laval
Muhannad Ayyash, Mount Royal University
Sofiane Baba, Université de Sherbrooke
Harrold Babon, Organisateur communautaire, Clinique pour la justice migrante
Rémi Bachand, Université du Québec à Montréal
Denyse Baillargeon, Université de Montréal
Etienne Balibar, Kingston University, Angleterre
Chedly Belkhodja, Université Concordia
Leila Bdeir, Collège Vanier
Marjolaine Béland, Université du Québec à Montréal
Virginie Belony, chercheuse postdoctorale, Université de Toronto
Sonya Ben Yahmed, militante pour la justice sociale et doctorante à l’UdeM
Émilie Bernier, Université d’Ottawa
Gordon Blennemann, Université de Montréal
Sirma Bilge, Université de Montréal
Marie-Jeanne Blain, Centre InterActions
Mélissa Blais, Université du Québec en Outaouais
Philippe Blouin, doctorant en anthropologie, Université McGill
Nadjet Bouda, UQAM
Haroun Bouazzi, député à l’Assemblée Nationale du Québec
Sophie Bourgault, Université d’Ottawa
Richard Bousquet, journaliste et professeur enseignant, École des médias, Université du Québec à Montréal
Kaveh Boveiri, Université du Québec à Montréal, Université de Montréal
Adrian Burke, Université de Montréal
Ronald Cameron, Journal des Alternatives
Roxane Caron, Université de Montréal
Lucio Castracani, IU Sherpa
Leila Celis, Université du Québec à Montréal
Rachel Chagnon, Université du Québec à Montréal
Safa Chebbi, ex-coprésidente d’Alternatives, UQAM
Monique Chemillier-Gendreau, Université Paris-Cité
Catherine Chesnay, UQAM
Benoît Coutu, Université du Québec à Montréal
Jean-Pierre Couture, Université d’Ottawa
Anne-Marie D’Aoust, Université du Québec à Montréal
Michèle Dagenais, Université de Montréal
Sonia Dayan-Herzbrun, Université Paris-Cité
Nolywé Delannon, Université Laval
Stéphane Daniau, Université du Québec à Montréal
Maurice Demers, Professeur titulaire, département d’histoire, Faculté des lettres et sciences humaines, Université de Sherbrooke
Léa Denieul-Pinsky, PhD Université Concordia
Pascale Devette, professeure adjointe, science politique, Université de Montréal
Geneviève Dick, conseillère au développement des communautés, MRC La Haute-Côte-Nord, UQAC
Geneviève Dorais, Université du Québec à Montréal
Marie-Christine Doran, Université d’Ottawa
Elsa Dorlin, Université Jean Jaurès-Toulouse, France
Lorraine Doucet, Université du Québec à Montréal
Elise Dubuc, Université de Montréal
Francis Dupuis-Déri, Université du Québec à Montréal
Mélanie Ederer, doctorante à l’INRS, ex-présidente de la FFQ
Paul Eid, Université du Québec à Montréal
Yara El-Ghadban, autrice et éditrice, Mémoire d’encrier
Mary Ellen Davis, cinéaste, enseignante, travailleuse culturelle
Martine Eloy, Collectif Échec à la guerre
Nadia Fadil, professeure en anthropologie, KULeuven, Belgique
Jean-Sébastien Fallu, Université de Montréal
Catherine Foisy, Université du Québec à Montréal
Jonathan Durand Folco, Université Saint-Paul
Mary Foster, militante anarchiste, anticapitaliste, anticoloniale et antipatriarcat à Solidarité sans frontières
Dan Furukawa Marques, Université Laval
Chantal Gagnon, Université de Montréal
Denise Gagnon, vice-présidente du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ)M
Laurie Gagnon-Bouchard, Université d’Ottawa
Élisabeth Garant, Ex-directrice générale du Centre justice et foi de 2007 à 2022
Lise Garon, professeure retraitée de l’Université Laval et présidente du NPD-Jonquière
Stéphanie Gaudet, Université d’Ottawa
Claude Gélinas, Professeur titulaire, Département de philosophie et d’éthique appliquée, Université de Sherbrooke
François Geoffroy, Cégep Montmorency
Élisabeth Germain, militante communautaire
Terri Ginsberg, International Association of Middle Eastern Studies (Calgary)
Dalie Giroux, Université d’Ottawa
Maurice Gendron
Jesse Greener, Université Laval
Richard Guay, Action des chrétiens pour l’abolition de la torture
Laurence Hamel-Roy, Université Concordia
Nawel Hamidi, Université St-Paul
Ahmed Hamila, Université de Montréal
Dyala Hamzah, Université de Montréal
Michelle Hartman, McGill University
Jill Hanley, Université McGill
Miriam Hatabi, doctorante à l’Université d’Ottawa
Denise Helly, INRS
Steven High, Université Concordia
Ollivier Hubert, Université de Montréal
Jean-Claude Icart, chercheur autonome
André Jacob, Université du Québec à Montréal
Anne-Marie Jackson, ex-directrice du Jesuit Forum for Social Faith and Justice, Toronto
Eve Martin Jalbert, professeur.e de littérature, cégep Marie-Victorin
Louis-Philippe Jannard, juriste
Marc-Édouard Joubert, Président du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain
Kathryn Kalemkerian, John Abbott College
Molly Kane, ex- coordonnatrice de L’Entraide missionnaire (2015-2018)
Fasal Kanouté, Université de Montréal
Jooneed Khan, Journaliste retraité de la Presse, militant des droits humains
Pasha M. Khan, Université McGill
Vijay Kolinjivadi, Université d’Anvers
David Koussens, Université de Sherbrooke
Anna Kruzynski, professeure, École des affaires publiques et communautaires, Université Concordia
Abdelaziz Laaroussi, militant communautaire
Michel Lacroix, UQAM
Diane Lamoureux, Université Laval
Alexis Lamy-Théberge, Montréal
Jean-Michel Landry, Université Carleton
Lorette Langlais, ex. administratrice du Centre Justice et foi 2006-2022
Marie-Dominik Langlois, doctorante, Université d’Ottawa, coordonnatrice Comité (chrétien) pour les droits humains en Amérique latine (2005-2010)
Catherine Larochelle, Université de Montréal
Sylvain Larose, chargé de cours à l’Université de Montréal
Anne Latendresse, Universite du Quebec a Montreal
Roberta La Piana, McGill University
Myriam Lavoie-Moore, Université Saint-Paul
Clara Lecadet, Laboratoire d’anthropologie politique, CNRS-EHESS
Raymond Legault, militant, Collectif Échec à la guerre
Catherine LeGrand, Université McGill
Geneviève Levac, citoyenne
Avigaël Lévy, informaticienne
Woody Edson Louidor, Pontificia Universidad Javeriana (Bogotá, Colombie)
Djemaa Maazouzi, professeure, Collège Dawson
Firoze Manji, éditeur, Daraja Press
Marta Massana Macià, PhD Anthropologie
Sylvain Marois, Université Laval
Sophie Marois, Université de Toronto
Antoine Martin, Université de Québec à Montréal
Réjean Mathieu, UQAM
Nyla Matuk, écrivaine, Montréal
Marie-Josée Massicotte, université d’Ottawa
Viviana Medina, organisatrice communautaire au Centre des travailleurs et travailleuses immigrant.es à Montréal
Feroz Mehdi, Alternatives International
Mohamed Amer Meziane, Brown University, États-Unis
Sandro Mezzadra, Université de Bologne, Italie
Douglas Miller, Amandla! Radio Podcast, et Éducateur retraité – Cégep Collège Vanier, Montreal
Andrea Miller-Nesbitt, McGill University
Norma Miranda, Directrice de Vision Inter-Cultures
Niloofar Moazzami, Université du Québec à Montréal
Yasmina Moudda, Alternatives Montréal
Rehab Nazzal, Université Concordia
Varda Nisar, PhD Candidate, Art History
Amélie Nguyen, Centre international de solidarité ouvrière
Philippe Néméh-Nombré, Université Saint-Paul
Yanick Noiseux, Université de Montréal
Andréanne Pâquet, militante
Sylvie Payette, bibliothécaire et agente de liaison
Christine Paré, militante féministe
Ricardo Peñafiel, Université du Québec à Montréal
Amin Pérez, Université du Québec à Montréal
Dominique Peschard, ex-président de la Ligue des droits et libertés
Alexandra Pierre, militante féministe
Rosa Pires, Chargée de cours, Université du Québec à Montréal et Université Concordia.
Susana Ponte Rivera, Comité femmes, Centre des travailleurs et travailleuses immigrant.es
Lilyane Rachédi, Université du Québec À Montréal
Norma Rantisi, Université Concordia
Frances Ravensbergen, Créons des ponts/Bridges not Borders
Elena Razlogova, Université Concordia
Myriam Richard, Université de Montréal
Claude Rioux, Éditions de la rue Dorion
Sébastien Rioux, Université de Montréal
Vincent Romani, Université du Québec à Montréal
Audrey Rousseau, Université du Québec en Outaouais
Jenna Rose, étudiante, Université Concordia
Pierrot Ross-Tremblay, Université d’Ottawa
Karine Rosso, Université du Québec à Montréal
Manuel Salamanca Cardona, Organisateur communautaire du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants.
Daniel Salée, Université Concordia
Montassir Sakhi, KU Leuven
Anaïs Salamon, Université McGill
Neal Santamaria, sociologue
Michel Seymour, Université de Montréal
Todd Shepard, Johns Hopkins University
Gwendolyn Schulman, traductrice et animatrice, Amandla! radio
Marcelo Solervicens, chercheur indépendant
Maïka Sondarjee, Université d’Ottawa
Hamouda Soubhi , Forum Marocain des Alternatives sud , Rabat, Maroc
Sid Ahmed Soussi, Université du Québec à Montréal
Jean-Charles St-Louis, IU SHERPA
Judith Surkis, Rutgers University
Bruno Sylvestre, étudiant, Université d’Ottawa
Saaz Taher, Université du Québec à Trois-Rivières
Federico Tarragoni, Université de Caen/IUF
Marta Teixeira, Université du Québec à Rimouski
Tayeb Touati, économiste
Sophie Toupin, Université Laval
Stéphanie Tremblay, Université du Québec à Montréal
Doan-Trang Phan, actuaire en sécurité sociale
Nancy Turgeon, Université du Québec à Montréal
Ovgu Ulgen, Université du Québec à Montréal
Michèle Vatz Laaroussi, Université de Sherbrooke
Dror Warschawski, Sorbonne Université
Carole Yerochewski, sociologue, membre du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants
Amel Zaazaa, militante féministe décoloniale
Sabrina Zennia, doctorante à l’École des hautes études en sciences sociales, Paris
Khaoula Zoghlami, Université Laval