Hébergement pour femmes : où sont les priorités du gouvernement?

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Hébergement pour femmes : où sont les priorités du gouvernement?

La ministre de l’Habitation s’est à nouveau mise dans l’embarras en bloquant la construction de maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence.

Nous sommes plusieurs à avoir été pour le moins interloqué·es par les propos tenus à la mi-mars – à peine quelques jours après la Journée internationale des droits des femmes, quelle ironie – quant à la construction de maisons d’hébergement de deuxième étape pour femmes. Notons que les maisons de deuxième étape sont des ressources où les femmes peuvent s’installer – généralement pour quelques mois – après un séjour en hébergement d’urgence.

Mais la ministre responsable de l’Habitation France-Élaine Duranceau a déclaré qu’il en coûtait trop cher de construire des logements à « 900 000 $ la porte », ce qui a fait couler beaucoup d’encre depuis deux semaines.

Ramener un peu d’humanité au ministère de l’Habitation

Lorsque la ministre Duranceau affirme que 900 000 $ est un coût trop important, cela fait l’effet d’une claque au visage des femmes victimes de violence conjugale, comme si on mettait un montant sur leur vie et leur sécurité. Comme si on les effaçait pour ne voir que les coûts sociaux qu’on leur attribue.

Quelle insulte.

Il serait peut-être bon que le ministère de France-Élaine Duranceau se rappelle que derrière ses responsabilités reliées à l’habitation, ce sont d’êtres humains dont il est question. La sécurité, dont l’habitation est un pilier important, est un besoin fondamental (il n’y a qu’à se référer à la pyramide des besoins de Maslow, dont les besoins physiologiques et de sécurité constituent la base, pour comprendre!).

Le cercle vicieux de la crise du logement

Il faut également comprendre que, faute de maisons de deuxième étape, les maisons d’hébergement d’urgence sont plus qu’à pleine capacité. À Rouyn-Noranda seulement, où la construction d’une maison a été bloquée par le ministère, leur taux d’occupation a grimpé à 119 % l’année dernière, selon des données rapportées par La Presse. La construction de la maison de seconde étape permettrait donc notamment de désengorger les ressources d’hébergement d’urgence, qui sont présentement contraintes de refuser des demandes d’aide faute de moyens et de places.

En général dans la province, de janvier à mars 2024, c’est en moyenne 17 fois par jour que l’organisme SOS violence conjugale a dû refuser de tendre la main à des femmes et à leurs enfants, faute de places en hébergement.

Un article paru dans Le Devoir cette semaine faisait d’ailleurs état d’une tendance à l’allongement des séjours en maison d’hébergement, en raison du manque de logements abordables.

Cette situation n’est certes pas en voie d’amélioration dans un futur rapproché – il n’y a qu’à penser à l’adoption récente du projet de loi 31 qui rend presque impossible la cession de bail pour les locataires et qui fait planer l’ombre de hausses significatives des loyers, rendant le fait de se trouver un logement extrêmement difficile pour plusieurs personnes. On peut aussi penser au récent budget provincial, qui ne prévoit pas un sou pour de nouveaux logements.

Nous sommes donc aux prises avec un cercle vicieux en habitation, dont les femmes survivantes de violence conjugale paient souvent le fort prix.

Se donner les moyens

La semaine dernière, reprenant les termes d’une publication virale de Kim Lévesque-Lizotte, le mot-clic #PasDesPortes a été lancé dans une initiative concertée d’organismes d’hébergement pour femmes. « Donnez-nous les moyens de sauver des vies », lancent les ressources au premier ministre Legault et à la ministre Duranceau.

Et c’est sur ce cri du cœur qu’il faut se recentrer : derrière les portes, c’est de vies humaines dont il est question, puisque les maisons d’hébergement ont bien sûr pour visée de prévenir les féminicides conjugaux.

Nous sommes face à un choix de société, et force est d’admettre que ça passe très mal lorsqu’on constate la préférence du gouvernement à investir dans le superflu – comme la subvention de 7 millions $ accordée pour deux matchs de hockey préparatoires des Kings de Los Angeles. Voilà une enveloppe budgétaire qui aurait certainement permis la construction de plusieurs « portes », non?

Au moment d’écrire ces lignes, l’organisme Alternatives pour Elles est en attente de réponses pour la suite de son projet de maison d’hébergement de deuxième étape de Rouyn-Noranda. Il propose d’ajouter une onzième unité aux dix initialement prévues, ce qui ferait diminuer le coût par porte. Reste donc à voir si le gouvernement a profité des dernières semaines pour mesurer le pouls social et pour se sensibiliser aux enjeux de violence conjugale.