Depuis octobre dernier, des étudiant·es de McGill et de l’UQAM ont redoublé d’ardeur afin de dénoncer les liens qu’entretiennent leurs universités avec des institutions académiques israéliennes et des compagnies qui jouent un rôle dans la répression des Palestinien·nes. Si un nombre croissant d’étudiant·es se mobilise, les universités, elles, tardent à adhérer à leurs demandes.
Depuis plus d’un mois, des étudiant·es ont pris les grands moyens pour exprimer leur désaccord envers l’Université McGill. Ils et elles ont entamé il y a plus d’un mois une grève de la faim afin que l’administration reconnaisse la Politique contre le génocide. Celle-ci est réclamée par plus de 78 % des étudiant·es ayant voté lors d’un référendum initié par le Groupe de solidarité pour les droits humains des Palestiniennes et Palestiniens de l’université en novembre dernier.
Cette Politique vise à ce que l’université coupe ses liens et retire ses investissements auprès des institutions et des compagnies qui sont « complices dans le génocide, le colonialisme, l’apartheid et le nettoyage ethnique des Palestiniens ».
Dans un courriel envoyé à Pivot, un porte-parole de l’Université McGill affirme qu’elle n’entend « pas couper les ponts avec les universités et les instituts de recherche israéliens ».
Rapidement après le référendum, l’administration de McGill s’était opposée à la politique, affirmant qu’elle aurait pour effet d’accentuer les divisions entre les étudiant·es. Elle menaçait également de couper son financement à l’Association étudiante de l’Université, chargée de la ratifier.
Par ailleurs, une injonction, déposée par un·e étudiant·e anonyme représenté·e par un avocat de l’organisation sioniste B’nai Brith Canada, avait rapidement bloqué la ratification de la politique sous prétexte que celle-ci était antisémite. La Cour supérieure du Québec avait émis une clause de sauvegarde freinant le processus avant la tenue d’audiences qui ont eu lieu cette semaine. Une décision est attendue.
« McGill a permis à un groupe extérieur de s’infiltrer dans la vie démocratique étudiante », dénonce Zaynab, étudiante et porte-parole des grévistes de la faim. « C’est grave. »
La grève de la faim se poursuit
D’ici là, les grévistes ne cèdent pas, malgré le fait qu’après 34 jours sans manger, l’une d’elles a dû être hospitalisée samedi dernier.
Deux autres étudiant·es poursuivent l’action. L’un d’eux, Shadi, en est à sa quatrième semaine de grève consécutive. Quatorze autres grévistes se donnent le relais en alternant les journées de jeûne.
« L’administration n’en a rien à faire », dénonce aussi Zaynab. Selon elle, l’Université ne se soucie ni du bien-être ni des demandes des étudiant·es.
Questionnée par Pivot, McGill a assuré que sa « priorité demeure la santé et le bien-être de ce groupe d’étudiants ». « Nous respectons le droit de la population étudiante de poursuivre des objectifs politiques et d’exprimer ses convictions à cet égard. Nous la prions toutefois de le faire en faisant appel à des moyens qui prioriseront leur santé », peut-on lire dans un courriel.
Négociations ardues
McGill dit aussi avoir offert à plusieurs reprises des rencontres privées aux grévistes – une proposition qu’ils et elles ont déclinée – et rappelle que les étudiant·es peuvent faire valoir leur point de vue sur les investissements de l’Université à travers un « processus existant », sans plus de précision.
Dans un courriel daté du 18 mars dernier adressé aux grévistes et qu’a pu consulter Pivot, des professeur·es juristes représentant McGill offrent une rencontre privée, indiquant qu’un maximum de huit étudiant·es pourrait y prendre part.
Les grévistes réclament plutôt la tenue d’une rencontre publique.
« Est-ce qu’on pense vraiment que des étudiants vont aller dans des rencontres où ils vont se faire shut down par des avocats en privé? », dénonce Zaynab. « Hell no! »
L’Université n’a pas voulu préciser pourquoi elle ne consentait pas à une rencontre publique.
L’année précédente, en 2022, l’administration de McGill avait également bloqué une motion de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ayant obtenu l’approbation de plus de 71 % des voix : l’administration avait transmis un avis de défaut à l’association étudiante. L’université avait alors prétexté que la politique était « inconstitutionnelle et discriminatoire », ainsi que contraire à son initiative de lutte contre l’antisémitisme et l’islamophobie sur le campus.
« L’Université McGill dénonce fermement toutes les formes de racisme et de discrimination, y compris l’antisémitisme et l’islamophobie », avait alors décrété Cynthia Lee, porte-parole de l’établissement.
Mais ce référendum, tout comme celui qui a eu lieu plus récemment en novembre dernier, « n’est pas raciste », souligne Zaynab. « Il n’est pas dangereux pour les étudiants. »
BDS : qu’est-ce que c’est?
Lancé en 2005 par une coalition d’ONG palestiniennes, le mouvement BDS vise à enjoindre les gouvernements et les particuliers à retirer leurs investissements ou à éviter la consommation de biens et de services provenant de compagnies israéliennes ou ayant un lien avec l’armée israélienne et l’occupation illégale de territoires palestiniens en Cisjordanie.
Il milite également pour que les gouvernements mettent en place des sanctions jusqu’à ce qu’Israël se conforme au droit international et mette fin à l’état d’apartheid qui est dénoncé par plusieurs organisations, dont les Nations unies, Amnistie internationale et Human Rights Watch.
Investissements controversés
Selon les calculs de Pivot, en date du 31 décembre 2023, McGill avait investi plus de 5,5 millions $ dans des compagnies d’armes et de technologies militaires qui ont des contrats avec l’armée israélienne, comme Lockheed Martin, Thales, Safran, Dassault et Airbus.
« Ça me dégoûte à un point qui est tellement profond », exprime Zaynab en constatant comment les frais de scolarité sont utilisés par l’université. « La grève de la faim, c’est l’acte qui reflète le plus à quel point les étudiants sont dégoûtés. Ce n’est même pas de la haine, de la tristesse, c’est du dégoût. »
Si McGill mettait un terme à ces investissements, « ce serait gros », estime-t-elle. « Ça ferait une onde de choc, au Canada, mais aussi à l’international. »
« La grève de la faim, c’est l’acte qui reflète le plus à quel point les étudiants sont dégoûtés. Ce n’est même pas de la haine, de la tristesse, c’est du dégoût. »
Zaynab
Dans un courriel, McGill a expliqué qu’elle « n’investit pas directement dans des actions ou des compagnies individuelles, mais engage plutôt des gestionnaires de fonds externes pour sélectionner des investissements ». L’université souligne que ces investissements sont tenus de se conformer à ses engagements en matière « de durabilité et de responsabilité sociale ».
« On se fait dire par des personnes plus vieilles que ça n’a pas de sens ce qu’on fait, qu’on ne va rien changer », raconte Zaynab. Mais dans le contexte actuel, l’inaction n’est pas une option, « pas quand l’agression [à Gaza] est aussi dégueulasse, et qu’elle est publiée [sur les réseaux sociaux]… Personne ne peut dormir la nuit en sachant ce qui se passe. »
Le comble, c’est de savoir « que ton université est d’accord avec ça », lâche-t-elle.
Boycott académique
À l’Université du Québec à Montréal (UQAM), les étudiant·es ont opté pour un autre moyen : au lieu de réaliser un référendum, ils et elles ont récemment fait adopter un mandat BDS auprès de toutes les associations étudiantes facultaires, représentant l’ensemble des étudiant·es.
« C’est le fruit de plusieurs années de travail », explique Safa Chebbi du Groupe de solidarité pour les droits humains des Palestiniennes et Palestiniens (SDHPP) de l’université. Le processus a débuté il y a plus de sept ans.
La dernière association à rejoindre le lot est l’Association étudiante l’École des sciences de la gestion, qui a adopté le mandat le 20 mars dernier. C’est la première fois que l’ensemble de la communauté étudiante d’une université canadienne adopte un mandat de boycott, désinvestissement et sanctions.
Dans un courriel, l’UQAM confirme qu’elle examine actuellement le mandat, mais précise qu’elle n’entretient actuellement pas d’entente-cadre ni d’entente pour des échanges étudiants avec des universités israéliennes.
Selon Safa Chebbi, l’université a mis fin à ses ententes d’échanges étudiants avec Israël lors de la pandémie pour des raisons liées à la COVID-19. « Ces liens ont pris fin, mais pas à cause du génocide. C’est important pour nous qu’ils ne reprennent pas. »
Mais il est vrai que comparativement aux universités anglophones de la métropole, les liens entre l’UQAM et Israël ont toujours été relativement minimes, explique-t-elle.
Néanmoins, « les universités israéliennes sont vraiment un acteur principal dans la production et la diffusion des savoirs, mais des savoirs qui sont au service de la propagande israélienne », illustre-t-elle. « Ce sont des espaces où il y a une censure par rapport à tout développement du savoir qui touche la question palestinienne. »
« Il est par exemple interdit de parler de la Nakba [déplacement forcé et dépossession depuis la création d’Israël en 1948] à l’intérieur des universités, ou de faire des recherches là-dessus », souligne-t-elle.
Elle explique aussi que les universités en Israël jouent également un rôle dans le développement de technologies militaires ainsi que des doctrines juridiques discriminatoires envers les Palestinien·nes.