Risquons-nous d’épuiser les ressources minérales du Québec dans notre course pour produire des batteries pour les voitures électriques? C’est la question que nous a posée une lectrice. Vérification faite, l’enjeu ne se retrouve pas nécessairement du côté de la quantité de ressources disponibles, mais plutôt de notre capacité de les exploiter suffisamment rapidement pour faire une différence.
L’électrification grandissante de l’économie dans l’espoir de remplacer les énergies fossiles et de lutter contre les changements climatiques a un coût écologique. Elle demande l’extraction en grandes quantités de métaux et de minéraux comme le lithium, le graphite, le cobalt et le nickel qui sont nécessaires à la fabrication de plusieurs technologies, dont les panneaux solaires, les composantes électroniques ou encore les fameuses batteries pour les véhicules électriques. Ces minéraux sont-ils disponibles en quantité suffisante pour permettre la transition énergétique espérée?

Nous ne savons pas de façon précise la quantité de ressources minérales dont dispose le Québec. Comme le souligne le Plan québécois pour la valorisation des minéraux critiques et stratégiques, une grande part du territoire québécois n’a pas fait l’objet d’exploration pour déterminer avec exactitude son potentiel minier.
De plus, toujours selon le Plan stratégique, la grande majorité (87 %) des projets d’exploration en cours n’ont rien à voir avec les matériaux nécessaires pour réaliser la transition énergétique, mais sont plutôt destinés à trouver des minéraux précieux, usuels et ferreux. « C’est principalement de l’or », remarque Rodrigue Turgeon, porte-parole de la coalition Pour que le Québec ait meilleure mine.
Parmi les 22 minéraux considérés « critiques et stratégiques » par le gouvernement du Québec, seulement six sont utiles pour la transition énergétique, les autres étant considérés pour leur utilité pour le secteur industriel québécois ou pour l’intérêt qu’ils suscitent sur les marchés internationaux.
« La plupart des endroits où il reste des minéraux en abondance sont des endroits qui sont aussi des points chauds pour la biodiversité. »
Isabelle Bérubé, conseillère en transition écologique
« La place de l’or dans les investissements miniers est si importante et celle des minéraux nécessaires aux voitures électriques, comme le lithium et le graphite, est si négligeable que de prétendre comme le fait le gouvernement que le secteur minier est [essentiel] à la transition énergétique relève de l’écoblanchiment, » rappelle Rodrigue Turgeon.
Dans le contexte, la question est moins de savoir la quantité totale de métaux qui sont disponibles, et plus de savoir ce qu’on est prêt à faire pour aller chercher les ressources dont on a besoin, remarque Isabelle Bérubé, conseillère en transition écologique à la ville de Montréal.
« Il y a quelques années seulement, l’idée de miner les fonds marins semblait totalement farfelue, mais maintenant, on est rendu là. Le danger par contre, c’est que la plupart des endroits où il reste des minéraux en abondance sont des endroits qui sont aussi des points chauds pour la biodiversité », remarque-t-elle.
Plus de métaux qu’il est possible d’en miner
De plus, remplacer le parc automobile actuel par des voitures électriques demanderait une quantité phénoménale de ressources, rappelle Sophie Bernard, économiste et professeure à Polytechnique Montréal.
Par exemple, des chercheur·euses ont estimé qu’en 2050, les États-Unis à eux seuls auront besoin annuellement de l’équivalent de trois fois l’actuelle production mondiale de lithium.
« Prétendre comme le fait le gouvernement que le secteur minier est [essentiel] à la transition énergétique relève de l’écoblanchiment. »
Rodrigue Turgeon
De plus, prévient l’économiste, il faut se rappeler que le passage à la voiture électrique se fait en parallèle de plusieurs autres changements qui se fondent toutes sur les mêmes ressources minérales, comme l’électrification des processus industriels et du chauffage des bâtiments, ainsi que la transition numérique.
« Les batteries, mais aussi les éoliennes, panneaux solaires et barrages hydroélectriques sont toutes des technologies très intensives en matériaux », explique Sophie Bernard.
« Dans le contexte, extraire tout ce dont on aurait besoin suffisamment rapidement pour maintenir le réchauffement planétaire sous la barre de 1,5 oC relève d’une fabulation de l’esprit », remarque-t-elle.
Et pourquoi ne pas réutiliser?
Par contre, la mise en place d’un modèle circulaire, où les ressources qui vont dans les voitures électriques et leurs batteries sont récupérées pour être réutilisées à d’autres fins pourrait régler une partie du problème, croit Isabelle Bérubé.
« Nous nous retrouvons en quelque sorte devant une deuxième chance de bien faire les choses, mais pour que ça marche, il faudrait revoir en profondeur le modèle actuel qui est beaucoup trop linéaire », souligne-t-elle. C’est-à-dire que les matériaux qu’on utilise pour produire nos biens de consommation sont rarement utilisés plus d’une fois.
« Extraire tout ce dont on aurait besoin suffisamment rapidement pour maintenir le réchauffement planétaire sous la barre de 1,5 oC relève d’une fabulation de l’esprit. »
Sophie Bernard
Presque tout le travail reste à faire dans le domaine, rappelle toutefois Rodrigue Turgeon, et ce, même si le gouvernement du Québec dit miser sur l’économie circulaire dans sa gestion des métaux.
« C’est un vœu pieux qui ne sera peut-être jamais atteint, surtout que dans le secteur des métaux recycler nécessite une grande quantité d’énergie ainsi qu’une part importante de matériaux vierges », rappelle-t-il.
En effet, seulement 3,5 % des ressources que nous consommons au Québec sont recyclées ou réutilisées, selon Recyc-Québec. Cela est bien en deçà de la moyenne mondiale, qui était de 7,2 % en 2023, selon la Circle Economy Fondation.
De plus, à l’échelle globale, l’économie serait de moins en moins circulaire, puisque 9,1 % des matériaux étaient réutilisés en 2018 : c’est une baisse de près de 2 % en seulement cinq ans.
« Et il faut faire bien attention : ce n’est pas parce qu’on recycle les métaux que c’est nécessairement positif pour l’environnement et la santé humaine. Au Québec, on a la fonderie Horne qui fait justement du recyclage de métaux, mais qui est difficilement un exemple à suivre », rappelle Rodrigue Turgeon.
« Nous nous retrouvons en quelque sorte devant une deuxième chance de bien faire les choses, mais pour que ça marche, il faudrait revoir en profondeur le modèle actuel qui est beaucoup trop linéaire. »
Isabelle Bérubé
Sans oublier que pour l’instant, les boucles de circularités des métaux qui sont mises en place servent souvent des considérations de stratégie géopolitique plutôt que des préoccupations environnementales, prévient Sophie Bernard. « C’est ce que la Chine fait avec les minéraux qu’elle importe d’Afrique et remet en circulation dans son économie », illustre-t-elle.
Des politiques publiques fortes pourraient toutefois renverser la tendance, selon Isabelle Bérubé. « Il y a plein d’avenues possibles, comme imposer des proportions de matériaux recyclés dans les batteries ou imposer des règles aux fabricants pour qu’ils conçoivent des produits plus faciles à recycler », remarque-t-elle.
L’importance de réduire à la source
S’il croit qu’une meilleure recirculation des métaux dans l’économie peut aider, Rodrigue Turgeon estime que la seule façon de s’assurer que le Québec de demain ne manquera pas des matériaux critiques pour son économie, c’est de commencer à réfléchir à des moyens de réduire notre consommation de matériaux.
« Dans cette optique, il faudrait probablement envisager une autre solution pour l’électrification des transports que le déploiement de voitures électriques à grande échelle », remarque-t-il. Par exemple, tous les modes de transport collectif, que ce soit le train, le métro, le tramway ou même l’autobus nécessitent une fraction des matériaux et de l’énergie nécessaires à ce qu’il faudrait pour que la majorité d’entre nous se déplace en voiture électrique.
De son côté, Sophie Bernard rappelle que même si les défenseurs des voitures électriques les présentent comme une solution à la crise climatique, elles s’inscrivent dans le même modèle de consommation qui est à l’origine de celle-ci. « Toute la pollution qu’on génère, c’est le coût qu’on fait payer à nous-mêmes, aux autres et aux générations futures pour continuer à consommer amplement, à avoir des prix abordables et un niveau de vie élevé », remarque-t-elle.
« Pour l’instant, on continue à ignorer ces effets, mais à un certain point, on n’aura pas le choix d’en tenir compte et de réduire notre consommation, que ce soit volontairement, via l’action gouvernementale ou lorsque les effets des changements climatiques viendront nous forcer à le faire », conclut-elle.