Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Des vins étiquetés comme des produits d’Israël sont en vente à la SAQ, mais proviennent en réalité de territoires occupés et de colonies considérées illégales selon le droit international. La société d’État s’en remet à l’Association canadienne d’inspection des aliments, qui a récemment fait une consultation sur le sujet.

Une recherche sur le site de la Société des alcools du Québec (SAQ) permet de recenser 28 vins étiquetés comme étant d’origine israélienne et actuellement disponibles en succursales dans la province.

Une grande partie de ces vins sont produits par la Golan Heights Winery, une entreprise viticole située à Qatzrin, dans le plateau du Golan. Sur le site de l’entreprise, on apprend qu’une grande partie de ses vignobles sont situés dans les montagnes et vallées du Golan.

Or, selon la communauté internationale, cette région n’est pas israélienne, mais un territoire syrien illégalement occupé par Israël.

Le Golan, territoire syrien occupé

Cette région montagneuse située à la frontière entre la Syrie et le nord d’Israël est occupée par Israël depuis la guerre des Six Jours, en 1967. Avant la guerre, 130 000 Syrien·nes habitaient cette région, selon l’historien Yigal Kipnis. Il en restera environ 6 000, majoritairement des Druzes, après la guerre.

Cette région sera de nouveau le théâtre de combats durant la guerre du Kippour en 1973. Durant ce conflit, l’Égypte et la Syrie lancent une attaque contre le Golan et la péninsule du Sinaï, un territoire égyptien lui aussi occupé par Israël depuis 1967. La guerre durera 18 jours. Après une première avancée, les forces des pays arabes sont déboutées et l’armée israélienne avance vers Damas et Le Caire.

Après la guerre, sur la frontière avec la Syrie, Israël retourne sur la ligne occupée depuis 1967 et conserve sa mainmise sur le plateau du Golan. Quelques années plus tard, en 1979, l’Égypte signe un accord de pays avec Israël et récupère le Sinaï.

En 1981 la Knesset, le parlement d’Israël, annexe officiellement le plateau du Golan. Cette décision a été condamnée unanimement par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU.

En effet, l’article 2.4 de la Charte des Nations unies interdit aux membres de « recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État ».

La communauté internationale considère ce territoire comme le « Golan syrien occupé ». Les États-Unis sont la seule exception. L’ex-président Donald Trump a signé un décret en 2019 reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le Golan.

Du vin de colonies illégales

La SAQ propose également des vins de la maison Tishbi Estate. Cette entreprise est située en Israël, dans la région d’Haïfa, dans le nord du pays. Il y a quelques années, elle proposait un produit provenant de raisins cultivés à Migdal Oz, une colonie en Cisjordanie, territoire palestinien où se multiplient les colonies israéliennes depuis plusieurs décennies.

Tishbi Estate détient également des parts dans l’entreprise Gush Etzion Winery, un producteur de vin situé près de la ville d’Efrat, dans le groupe de colonies Goush Etzion, en Cisjordanie. Ces colonies, bien que reconnues par Israël, sont considérées comme illégales par la communauté internationale.

Le groupe de colonies Goush Etzion est situé dans les monts de Judée, une chaîne de montagnes dans le centre du pays. Une partie de ces monts se trouvent de l’autre côté de la « ligne verte », en Cisjordanie. Cette ligne, établie en 1949 après la guerre israélo-arabe, délimite le territoire qui doit faire partie d’un éventuel État palestinien.

Sur le site de la SAQ, un vin riesling de Tishbi Estate affiche comme pays d’origine « Israël » et comme région d’origine, « Monts de Judée, Goush Etzion ».

Un autre producteur de vins vendus par la SAQ est Teperberg. Sur le site de cette entreprise, on découvre que deux de ses vignobles sont situés en territoires palestiniens occupés, à Mevo Horon et Goush Etzion. Un autre vignoble est situé à Kfar HaRif, en Israël, sur un lieu où 530 Palestinien·nes ont été évincé·es lorsque le village d’Al-Masmiyya al-Saghira a été vidé de ses habitant·es en 1948.

Vin, prophétie et tourisme

Sur le site de la Gush Etzion Winery, on peut lire que le patriarche Jacob a béni son fils Juda en prophétisant qu’il « laverait sa robe dans le vin ». L’entreprise affirme que cette promesse tient toujours, « comme s’il attendait notre retour ».

On retrouve cette même référence sur le site Web de la Shiloh Winery, un autre producteur situé en territoire palestinien occupé.

En 2021, il y avait au moins 25 vignobles situés en territoires cisjordaniens occupés. Ces 500 hectares représentent 10 % du total des vignobles en Israël.

Certains de ces vignobles offrent des visites guidées et des dégustations, contribuant au développement d’une industrie touristique dans les territoires palestiniens occupés.

Pour le PDG de Psagot, une entreprise vinicole située près de Jérusalem, en territoires occupés, l’objectif est commercial et idéologique. Ces vignobles ont réussi à vendre leurs vins et l’idée des colonies au public israélien.

De plus, des organismes comme HaYovel organisent des voyages permettant à des bénévoles chrétien·nes de venir aider durant les vendanges pour « approfondir leur foi » et « accomplir la prophétie biblique ».

Controverse en Suède

En 2006, à la suite de plaintes de client·es, la société d’État suédoise Systembolaget a modifié l’indication d’origine des vins de la Golan Heights Winery, de « fait en Israël » pour « fait dans les territoires syriens occupés ».

Ce changement n’a pas plu aux autorités israéliennes, qui s’y sont opposées. L’indication d’origine a finalement été retirée.

La SAQ en attente d’une décision

L’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) a lancé une consultation « sur l’étiquetage d’origine des denrées alimentaires importées d’un territoire contesté ». La consultation a débuté en juillet 2023 et s’est tenue jusqu’en octobre.

Les recommandations de l’ACIA à la suite de cette consultation ne sont pas encore connues et l’organisme fédéral n’a pas répondu aux questions de Pivot au moment de la publication.

La SAQ demeure « dans l’attente de la position générale qui sera développée par l’ACIA à la suite des consultations, notamment quant à la façon d’étiqueter correctement les vins produits dans les territoires occupés et nous nous y conformerons », nous a indiqué Linda Bouchard, porte-parole pour la SAQ.

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