La CAQ, un gouvernement de patentes à gosses

Ludvic Moquin-Beaudry Chroniqueur · Pivot
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La CAQ, un gouvernement de patentes à gosses

La tendance du gouvernement Legault à multiplier les projets mal ficelés puis à les abandonner est révélatrice d’un important déficit de compétence et fait craindre le pire pour les projets à venir.

L’abandon récent du site Web gouvernemental du Panier bleu a suscité presque autant de railleries que son lancement au printemps 2020.

Cet épisode peut sembler anecdotique, mais c’est un symptôme parmi de nombreux autres d’une tendance fondamentale de la CAQ depuis son arrivée au pouvoir : mettre de l’avant des projets mal ficelés qu’à peu près personne ne réclame afin d’en tirer un capital politique. Autrement dit : paraître innovant sans accompagner cette intention de la rigueur que requièrent les défis auxquels nous faisons face.

Cela pourrait être amusant si les exemples n’étaient pas aussi nombreux et aussi coûteux.

Gogosses pour enfants et aîné·es

Le premier mandat de François Legault, en particulier avant que ne survienne la pandémie de COVID-19, a été marqué par deux projets phares annoncés durant la campagne de 2018 : les maternelles quatre ans et les maisons des aînés.

Dans le cas des maternelles quatre ans, on peut, selon toute vraisemblance, parler d’un projet qu’à peu près personne ne demandait – ce qui est d’autant plus étrange lorsqu’on se rappelle que François Legault avait déclaré en plein débat des chefs qu’il était prêt à démissionner s’il ne remplissait pas cette promesse.

Du côté caquiste, on a tenté de justifier ce projet par le manque de places en CPE (que la CAQ était frileuse à créer), mais dans le milieu de la petite enfance et celui de l’éducation, le projet était décrié par à peu près tous les acteurs en raison du défi colossal en matière d’espace et surtout de main-d’œuvre que cela représentait.

Le branding semble plus important à leurs yeux que la pérennité des institutions déjà en place.

Le gouvernement s’est entêté, a fait adopter un projet de loi à la hâte sans tenir compte des demandes de report, puis à mesure que les difficultés se sont accumulées, il a annoncé l’abandon (pardon : le « report »… sans date butoir) du projet.

Près de cinq ans après tout le monde, Legault a réalisé que son engagement était impossible à tenir. Mais il n’a pas tenu sa promesse de démissionner.

Pourtant, avant même que la saga ne commence, une solution plus simple existait : agrandir le réseau des CPE et nationaliser graduellement des garderies non subventionnées. Mais peut-être cela manquait-il un peu d’enrobage marketing?

Un scénario similaire s’est déroulé jusqu’à maintenant dans le dossier des maisons des aînés, un projet qui anticipe un besoin de logement et de soins à domicile pour personnes âgées, mais qui ne tient, encore une fois, pas compte du contexte de main-d’œuvre ou du secteur de la construction.

Résultat : les retards ne cessent de s’accumuler et les factures explosent. Et même lorsque les maisons se construisent, elles ne peuvent pas toutes ouvrir, car il manque d’employé·es pour fournir les services promis.

Les bidules bleus

Le cas du Panier bleu est un peu différent, car ce projet a été annoncé de manière hâtive et improvisée en 2020 pour aider les commerçants faisant face à la baisse de l’achalandage dans leurs commerces en raison des mesures sanitaires. Quelqu’un dans un cabinet avait eu une idée… sans avoir étudié sérieusement les enjeux de la vente par internet.

Résultat : le premier site était non transactionnel et n’avait aucune utilité, sinon de rassembler de l’information facilement trouvable par Google. On nous avait fait miroiter un « Amazon québécois », nous avons reçu un répertoire.

La deuxième mouture permettait certes de faire des achats, mais peu de fournisseurs avaient embarqué dans le projet, qui souffrait de la mauvaise réputation de son prédécesseur. Il a donc été abandonné.

Un an plus tard, c’est un autre truc au marketing bleu qu’on nous annonce sans que quiconque en ait fait la demande : les Espaces bleus. Ce projet chouchou de Legault, dont la teneur a longtemps échappé à beaucoup de gens, incarne à merveille le nationalisme clinquant du premier ministre. En fait, il s’agissait d’abord et avant tout d’un programme de rénovation de bâtiments patrimoniaux pour en faire des espaces culturels et muséaux – alors que les musées qui existent déjà dans les régions du Québec sont sous-financés.

Les vraies solutions existent pourtant.

Mais il fallait un « projet signature » (expression qui a le don de faire monter ma pression artérielle chaque fois que je l’entends).

Très rapidement, les gens du milieu de la culture ont identifié le manque de sérieux de cette initiative : le financement prévu était de loin en deçà des coûts réels d’une telle opération. Avec pour résultat facilement prévisible une série de « dépassements de coûts » qui ont mené à un autre abandon. (Mais jusqu’à quel point peut-on parler de dépassements de coûts lorsqu’au départ les coûts sont calculés de manière approximative?)

Le ministre de la Culture Mathieu Lacombe, au moment de la funeste annonce, avait en tête ce qui pourtant aurait dû s’imposer dès le départ comme une solution : « Je pense que c’est mieux de prendre ces sommes-là et de les réinvestir dans d’autres projets culturels qui existent ».

En effet, monsieur le ministre. On ne saurait mieux dire. Dommage que vous n’ayez pas tendu l’oreille il y a trois ans, car c’est le son de cloche unanime que vous auriez entendu.

La CAQ a connu ses succès électoraux grâce à une redoutable machine de marketing politique. Mais, c’est une chose de vendre du rêve et c’en est une autre de concrétiser ses projets. Une fois au gouvernement, Legault et sa bande n’ont pas changé leurs façons de faire : le branding semble plus important à leurs yeux que la pérennité des institutions déjà en place.

Et soulignons que tous ces exemples, ce sont des problèmes que le gouvernement s’est lui-même créés, malgré tous les avertissements qui lui étaient adressés. En 2020, il aurait été possible de mettre tout cela sur le compte de l’inexpérience, mais six ans après l’arrivée au pouvoir de la CAQ, c’est une autre conclusion qui s’impose : l’incompétence.

Des cossins pour le transport?

Il y a un autre projet qui bat de l’aile avant même son dévoilement officiel : celui de l’Agence des transports, promis par la ministre Geneviève Guilbault comme solution aux problèmes de planification et de réalisation des projets de transport collectif. C’est à ce futur organisme qu’on voudrait confier le presque annulé tramway de Québec ainsi que les futurs projets structurants pour l’est et l’ouest de Montréal.

Or, le gouvernement ne semble même pas s’entendre sur la suite à donner à cette annonce : le Conseil du Trésor s’y oppose, car il y perdrait un pouvoir de dépense en le confiant à une entité semi-autonome.

D’un côté, on nous promet plus d’efficacité, mais de l’autre on ne semble pas capable de mettre sur pied cette nouvelle structure. Une belle contradiction. Alors nous annoncera-t-on un autre bidule mal ficelé, une autre fausse solution?

Pour le gouvernement, il des « projets signature ».

Pourtant, dans ce cas comme dans de nombreux autres, les vraies solutions existent pourtant : redonner aux agences de transport locales le pouvoir de décision pour élaborer de nouvelles infrastructures, les financer adéquatement afin qu’elles puissent accomplir leur mission et cesser de chercher une solution magique du côté de la Caisse de dépôt et placement.

Car oui, le gouvernement croit que la Caisse doit avoir un rôle à jouer dans cette nouvelle agence, même si celle-ci n’est pas en mesure d’accomplir les mandats qui lui ont déjà été confiés.

À la CAQ, le courage ne semble pas manquer pour annoncer des solutions improvisées. À quel moment le gouvernement jugera-t-il que ce courage serait mieux investi dans des solutions qui existent déjà?