Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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Un groupe de citoyen·es de Blainville a détecté des niveaux élevés de nombreux polluants pouvant affecter l’environnement et la santé humaine dans les ruisseaux et fossés entourant le site des activités de Stablex, une entreprise qui traite des déchets industriels et des sols contaminés. Le ministère de l’Environnement n’assure pas de surveillance indépendante des niveaux de pollution causés par une telle entreprise.

Les fossés et cours d’eau avoisinant le site où Stablex conduit ses activités contiennent des niveaux de polluants qui dépassent largement les critères de prévention pour la vie aquatique établis par Environnement Canada, selon les échantillons recueillis par des citoyen·nes de Blainville et analysés par un laboratoire indépendant.

Iels ont été accompagné·es dans leur démarche par l’organisme environnemental Mères au front, ainsi que par le biologiste Daniel Green, qui a conçu le plan d’échantillonnage de façon à s’assurer de la validité des résultats.

« Malgré nos moyens limités, nous avons démontré qu’il y avait des niveaux élevés de pollution dans l’eau et dans le sol autour de Stablex. Parions que le ministère de l’Environnement en trouverait encore plus s’il se décidait à faire ses propres analyses sur le terrain, » remarque Marie-Claude Beaulieu, coordonnatrice de Mères au Font pour la région des Mille-Îles.

340 fois la norme pour le cadmium

Dans les eaux de surfaces, qui renseignent sur les niveaux de pollution au moment de l’échantillonnage, l’analyse a découvert des niveaux de cadmium, un polluant considéré cancérogène par Santé Canada, dépassant largement les normes. Les niveaux étaient 340 fois plus élevés que la norme dans le fossé avoisinant l’usine de Stablex, et de 7,4 à douze fois la norme dans ceux avoisinant le site d’enfouissement.

« On utilise les mêmes procédures pour s’occuper des produits toxiques qu’il y a quarante ans, est-ce que c’est normal? »

Marie-Claude Beaulieu

Dans les sédiments, qui témoignent de l’accumulation des polluants à travers le temps, les niveaux de cadmium détectés étaient également très élevés, atteignant plus de 57 fois le critère dans le fossé près de l’usine, et entre deux à huit fois la norme pour les échantillons récoltés près des sites d’enfouissements.

Du cuivre, du chrome, de l’arsenic et du nickel ont également été détectés à des niveaux préoccupants à travers les différents sites d’échantillonnages.

De plus, il semblerait que ces polluants se répandent dans le réseau hydrographique local, puisque les citoyen·nes ont également détecté des niveaux de polluants qui dépassent les normes dans le ruisseau Lockhead, où se déversent les fossés entourant le site de Stablex.

Les sédiments collectés dans le ruisseau contenaient près de six fois le niveau d’arsenic et plus de trois fois le niveau de chrome recommandé, alors que les eaux de surfaces contenaient près de sept fois le niveau de cadmium et un peu moins que le double des niveaux de cuivre correspondant aux critères pour la protection de la vie aquatique.

Contacté par Pivot, un représentant de Stablex nous a signalé que l’entreprise suivait toutes les normes exigées par le ministère de l’Environnement du Québec et qu’il n’était pas en mesure de commenter plus précisément, n’ayant pas les données collectées par les citoyen·nes.

Le représentant de l’entreprise ne nous est plus revenu une fois que nous lui avons fourni les données en question.

Un BAPE qui a soulevé plus de questions que de réponses

Dans un rapport publié en septembre 2023, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) confirmait que le gouvernement du Québec n’effectue pas lui-même de mesures et de contrôle pour s’assurer que l’entreprise respecte les règles environnementales.

« À l’instar de ce qui a cours dans d’autres industries réglementées, la surveillance des activités de Stablex par le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les Changements climatiques, de la Faune et des Parcs se limite à un contrôle administratif des résultats d’analyses effectuées par Stablex », peut-on y lire.

Le BAPE concluait toutefois que le laboratoire d’analyse de Stablex était suffisamment indépendant et impartial pour éviter tout conflit d’intérêts.

Un argument qui n’a pas convaincu les citoyen·nes qui habitent aux abords de l’entreprise, prévient Marie-Claude Beaulieu.

Cette enquête du BAPE portait sur un projet d’agrandissement du site d’enfouissement de l’entreprise, qui aurait doublé la taille du site. Un agrandissement que le Bureau a recommandé de ne pas autoriser, notamment puisqu’il aurait eu un impact sur des milieux naturels d’une « valeur écologique exceptionnelle ».

Contacté par courriel, le ministère de l’Environnement précise toutefois qu’advenant des plaintes ou des dénonciations provenant de citoyen·nes, il peut arriver qu’il fasse des inspections sur le terrain.

Dans le cas de Stablex, le ministère aurait fait 65 inspections entre 2015 et 2023 suivant de tels signalements. Ceux-ci ont mené à trois avis de non-conformité dirigés à l’endroit de l’entreprise et à une « sanction administrative pécuniaire ». Les manquements signalés auraient depuis été corrigés, selon le ministère.

Polluer pour contrer la pollution?

Le rapport du BAPE remarquait d’ailleurs que l’efficacité du procédé utilisé par l’entreprise pour stabiliser les contaminants et ainsi assurer qu’ils ne se retrouvent pas dans l’environnement n’était prouvée que par des tests réalisés en laboratoire.

« Essentiellement, ce qu’ils font, c’est de mélanger ces produits toxiques à du ciment et de l’étendre en faisant des buttes qui vont rester pour l’éternité », explique Daniel Green. « Mais avec la pluie et les cycles de gel et de dégel, le ciment, ça craque. Un phénomène qui va aller en s’amplifiant avec les changements climatiques », remarque le biologiste.

« On utilise les mêmes procédures pour s’occuper des produits toxiques qu’il y a quarante ans, est-ce que c’est normal? », demande Marie-Claude Beaulieu. « Surtout lorsqu’on constate, comme nos tests le laissent présager, que la solution pour contrer la pollution, elle pollue. »

Des polluants importés

De plus, selon le rapport du BAPE, plus du tiers des déchets toxiques traités à Blainville ne viennent pas du Québec : le quart provient des États-Unis, le reste venant des autres provinces canadiennes et principalement de l’Ontario.

« Est-ce que c’est une bonne idée de permettre à une entreprise de la sorte d’exister, plutôt que de responsabiliser les entreprises pour qu’elles arrêtent de produire des déchets industriels? »

Daniel Green

Cette importation de déchets toxiques pour les enfouir en sol québécois est centrale dans le modèle d’affaires de Stablex, selon Daniel Green.

« Aux États-Unis, les entreprises sont responsables de leurs déchets toxiques même une fois rendus au dépotoir. Mais cette responsabilité s’arrête lorsque les déchets traversent une frontière, ce qui rend Stablex très intéressant pour les entreprises américaines », remarque le biologiste.

Revoir la gestion des matières dangereuses

À la lumière des résultats de l’analyse citoyenne, une coalition de groupes environnementaux dont fait partie Mères au front demande ainsi au gouvernement du Québec de faire cesser les activités de Stablex le temps d’avoir une discussion nationale sur la gestion des matières résiduelles.

Une telle discussion était d’ailleurs recommandée par le BAPE dans son rapport, rappelle Daniel Green.

« Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que la promesse de Stablex est de rendre inoffensifs les déchets des autres. Mais est-ce que c’est une bonne idée de permettre à une entreprise de la sorte d’exister, plutôt que de responsabiliser les entreprises pour qu’elles arrêtent de produire des déchets industriels? » demande-t-il.

La réflexion devra impérativement être menée démocratiquement au niveau national, selon Marie-Claude Beaulieu. « Ce n’est pas seulement un enjeu qui concerne Blainville. Si l’entreprise ferme et va recommencer ailleurs, on ne sera pas dans une meilleure position. Personne n’a envie de devenir la poubelle de l’Amérique du Nord », conclut-elle.

Questionné à ce sujet, le ministère de l’Environnement a souligné que la révision du règlement sur les matières dangereuses était une priorité pour lui et que les travaux en ce sens étaient entamés.

La Ville de Blainville a décliné notre demande d’entrevue.

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