Le journal français Le Figaro publie ce mois-ci un numéro hors-série à saveur historique titré Quand l’Europe faisait face aux grandes invasions : IVe-Xe siècle. Venant d’une publication de plus en plus proche de l’extrême droite et flirtant régulièrement avec la théorie du « grand remplacement », cette mise en scène d’une Europe unie affrontant des hordes de violents envahisseurs ne manque pas de susciter des questions sur les intentions des éditeurs.
Sans surprise, le déclin ainsi que la chute de l’Empire romain d’Occident occupent une place de choix dans ce dossier. Les « invasions barbares », qui en seraient pour certain·es la cause, suscitent effectivement l’intérêt de la droite anti-immigration depuis un bon moment déjà.
Mais on aurait tort de s’arrêter là. En réalité, la chute de Rome fonctionne au moins depuis le 16e siècle comme une sorte de test de Rorschach pour des individus de tous les horizons idéologiques. Chacun·e y projette ses fantasmes politiques et ses angoisses existentielles.
Le péril de la tyrannie
Figure emblématique des Lumières françaises et du libéralisme, Montesquieu considère que le déclin de Rome s’entame dès le dernier tiers du 1er siècle avant notre ère, avec la fin de la République romaine et l’avènement des empereurs.
Dans De l’esprit des lois (1748), l’auteur avance qu’un petit groupe d’individus s’appropria peu à peu les richesses et le pouvoir tout en affaiblissant les institutions républicaines, qui perdirent conséquemment la confiance de la population. Alors que croissaient les inégalités, les violents conflits sociaux ainsi que les risques de guerre civile, les Romains se retournèrent vers des hommes forts populistes leur promettant le retour de l’ordre.
Chacun·e projette sur la chute de Rome ses fantasmes politiques et ses angoisses existentielles.
Cette analyse libérale revient chaque fois qu’un potentiel tyran se pointe le bout du nez. Certains médias américains n’ont ainsi pas manqué de faire de Donald Trump un nouveau Jules César, ou bien de présenter le coup d’État raté du 6 janvier 2021 comme une manifestation du changement de régime en cours.
Le péril de la décadence
Publié en six volumes entre 1776 et 1789, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, de l’Anglais Edward Gibbon, constitue l’un des textes fondateurs des sciences historiques modernes. L’ouvrage monumental n’en demeure pas moins le produit des inquiétudes de son auteur.
Conservateur, celui-ci explique notamment la chute de Rome par un déclin des vertus civiques et morales à partir du 2e siècle de notre ère. Les sens du devoir, du sacrifice et de l’honneur auraient alors été remplacés par l’avarice, la luxure et l’individualisme. Profondément anti-catholique, Gibbon met aussi en cause la christianisation de l’Empire.
L’idée d’une décadence morale et culturelle menant au déclin civilisationnel obtiendra, jusqu’à nos jours, un considérable succès à droite et à l’extrême droite. La chute de Rome prend ainsi une portée prophétique pour les mouvements fascistes des années 1930, qui vont jusqu’au génocide pour se préserver d’un sort similaire.
Plus proche de nous, dans un discours donné en 1969, Ronald Reagan invoque explicitement (mais improprement) Gibbon. Il y avance que la chute de Rome s’explique par la multiplication de pauvres paresseux s’appuyant sur les services de l’État, par la croissance des taxes et de la bureaucratie, ainsi que par la féminisation de jeunes hommes s’adonnant à l’homosexualité et refusant le service militaire. Disons que l’analogie est peu subtile.
L’idée d’une décadence morale menant au déclin civilisationnel obtient un considérable succès à droite et à l’extrême droite.
Cette prétendue détérioration des mœurs sexuelles à Rome revient fréquemment sous la plume des apocalypticiens du déclin. Comme ironisait le romancier français Romain Gary en 1970, « le relâchement des mœurs à Rome à la veille des invasions barbares était un de ces symptômes qui devraient avertir les gouvernants que le corps social tout entier est malade ». Furent en cause les orgies, les divorces ou l’homosexualité.
Aujourd’hui, ce sont les personnes trans. Ainsi, en 2017, la militante transphobe Camille Paglia soutenait dans une conférence que l’androgynie, la fluidité de genre, ou la transidentité constituent les traits d’un déclin civilisationnel s’étant notamment exprimés à Rome.
Le péril de l’envahisseur
Bien que le concept soit désormais critiqué par la recherche universitaire, les « invasions barbares » des 4e et 5e siècles restent auprès du grand public la cause la plus connue de la chute de l’Empire romain. Au moins depuis les années 1980, le mouvement anti-immigration en Europe s’est largement approprié le concept en l’associant régulièrement à ceux de grand remplacement ou d’« ensauvagement ».
Prenons par exemple les positions de l’historien allemand Alexander Demandt, auxquelles s’intéressait le journal Le Monde en août 2021. En 2016, alors que la chancelière allemande Angela Merkel prônait une politique d’ouverture face à la vague de réfugié·es touchant alors l’Europe, Demandt voyait là une répétition des invasions barbares.
L’association des vagues migratoires contemporaines aux « invasions barbares » n’est qu’une bête projection.
Il brosse effectivement le portrait d’une population romaine rendue apathique par la prospérité et la sécurité et qui « n’avait rien à opposer aux hordes germaniques pleines de vie et d’énergie lorsque celles-ci, poussées par le besoin, se sont déversées sur la frontière ». Refusant de s’adapter à la culture romaine, les nouveaux venus investirent cependant les institutions et l’armée et se rendirent peu à peu indispensables.
Logiquement moins prudent que l’historien, le néo-fasciste français Éric Zemmour ne parle pas d’immigration, mais carrément d’une invasion plus ou moins coordonnée de l’Europe contemporaine. À la station de radio française RTL, il évoque des « bandes d’étrangers » qui, comme les Huns de jadis, « dévalisent, violentent ou dépouillent ».
Le péril de la comparaison
Signe des temps, la recherche actuelle explore deux nouvelles explications à la chute de Rome : des changements climatiques et des épidémies!
La disparition de l’Empire fonctionne en réalité comme un miroir dans lequel on projette depuis la fin du Moyen âge nos angoisses (dont celle de notre effondrement). Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose : la réflexion historique opère toujours d’un regard contemporain d’individus socialement et historiquement situés. Après tout, le passé peut effectivement aider à comprendre le présent et à envisager le futur.
Mais comme le dit le vieux dicton d’historien·ne, la comparaison n’est pas raison. Pour paraphraser les historiens William Blanc et Christophe Naudin, il faut dépassionner le débat afin de faire comprendre que la situation actuelle n’a rien à voir avec celle des 4e et 5e siècles.
L’association, par exemple, des vagues migratoires contemporaines aux « invasions barbares » n’est qu’une bête projection qui simplifie et déforme deux phénomènes complexes s’expliquant par des facteurs politiques, économiques et sociaux qui diffèrent tant sur le fond que sur la forme.
En définitive, un tel procédé en dit bien davantage sur nous que sur nos aïeux.