Alors que le système alimentaire mondialisé gaspille à grande échelle tout en laissant plus du quart de la population mondiale sur sa faim, la souveraineté alimentaire représente pour certain·es une voie prometteuse pour résoudre ces problèmes. Relocaliser la production alimentaire à l’échelle locale permettrait de garantir un accès équitable à une alimentation saine. Mais ces « systèmes alimentaires territorialisés » représentent-ils une avenue viable pour la souveraineté alimentaire des Québécois·es?
À l’échelle mondiale, il est estimé que 854 millions de personnes sont sous-alimentées. Paradoxalement, près de 17 % de la production alimentaire mondiale est jetée.
Au Québec, alors que 14 % des familles font face à l’insécurité alimentaire, les initiatives de systèmes alimentaires territorialisés (SAT) se multiplient pour tenter de faire face à ce problème, parmi d’autres.
Le SAT préconise une chaîne alimentaire à petite échelle : il agit au niveau d’un quartier, d’une ville ou d’un regroupement de municipalités. Contrairement aux grandes firmes industrielles qui produisent et transportent mondialement, les SAT sont localisés : tous les maillons de la chaîne alimentaire opèrent sur un même territoire et se partagent la valeur qui y est créée.
Au sein du SAT, les agriculteur·trices, producteur·trices, citoyen·nes et mangeur·euses travaillent ensemble afin d’élaborer un diagnostic des enjeux alimentaires présents sur le territoire. De manière concertée, ils et elles élaborent un plan afin de mettre en place des solutions adaptées à la région.
Le but? Le développement durable du territoire, où une alimentation saine est produite et consommée pour la santé et la sécurité de l’ensemble de la communauté.
Une alimentation coûteuse et fragilisée
Pour Sébastien Rioux, professeur de géographie à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie politique de l’alimentation et du bien-être, les enjeux des systèmes alimentaires mondialisés sont pluriels et interreliés. Les changements climatiques qui ont des impacts sur la dégradation des sols, la pandémie de COVID-19 qui a fragilisé le transport, l’invasion de l’Ukraine qui a eu un impact sur le prix de l’énergie : toutes ces crises ont fragilisé les systèmes alimentaires mondiaux et contribuent à l’insécurité alimentaire grandissante, selon le professeur.
À l’heure actuelle, ce qui se trouve dans notre assiette viendrait en grande majorité de l’extérieur du Québec. En l’espace de 50 ans, l’autonomie alimentaire de la province est passée d’environ 75 % à 35 %, selon les données recueillies par Patrick Mundler, professeur titulaire de l’Université Laval, spécialiste d’agroéconomie et de circuits courts.
Depuis le milieu du 20e siècle, la production agricole s’est standardisée, déterritorialisée, et surtout, industrialisée. En passant d’une agriculture nourricière à petite échelle à une agriculture moderne, industrielle et mondialisée, on a pu produire, transformer et distribuer davantage.
Mais cette production à grande échelle a des impacts dommageables sur l’environnement et la santé des populations.
« Au plan écologique, c’est un désastre. Au niveau de l’alimentation, c’est un désastre. On n’est pas en train de nourrir les gens. »
Sébastien Rioux, professeur de géographie, UdeM
Dans une étude réalisée auprès de 154 pays, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a évalué que le système alimentaire mondial génère actuellement des coûts cachés atteignant 12 000 milliards $.
Selon l’ONU, ces coûts englobent des aspects sociaux, économiques et environnementaux, notamment en raison de la contribution du système alimentaire mondial à plus d’un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Il est également estimé que notre système alimentaire actuel serait en partie responsable de régimes alimentaires malsains, dû aux aliments ultra-transformés, riches en sucre et en gras. Ceux-ci contribuent à l’obésité et aux maladies, responsables aussi de pertes de productivité au travail.
Rebâtir une proximité humaine et territoriale
Comme alternative, le système alimentaire territorialisé mise sur les circuits courts et de proximité, afin de réduire le temps, le coût et l’empreinte écologique des transports, garantir la fraîcheur des aliments et créer des contacts plus fréquents et simplifiés entre les producteur·trices et les consommateur·trices.
Un exemple éloquent de cette autonomie alimentaire est l’initiative Nourrir notre monde, qui est née en Haute-Gaspésie en 2017 et qui a donné lieu depuis à six démarches locales de SAT, en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine.
Concrètement, l’organisme à but non lucratif (OBNL) Nourrir notre monde a soutenu le développement de plusieurs initiatives locales : jardins communautaires, cuisines collectives, services de récupération des surplus alimentaires ou encore marchés locaux d’alimentation.
« On travaille de pair avec les organismes communautaires en sécurité alimentaire et on identifie les besoins avec les individus concernés », explique Rosie-Roch L’Allier, responsable des communications et de l’accompagnement jardin chez Nourrir notre monde Haute-Gaspésie.
De manière concertée, agriculteur·trices, producteur·trices, citoyen·nes et mangeur·euses élaborent un plan afin de mettre en place des solutions adaptées à la région.
Les initiatives de Nourrir notre monde misent également sur l’éducation : en développant les capacités d’agir des gens, autant sur le plan individuel que collectif, l’OBNL espère assurer la sécurité alimentaire à long terme.
« Les gens vivent des réussites à travers l’autonomisation, par exemple en apprenant à jardiner! Ils se familiarisent avec les bienfaits de l’alimentation saine et peuvent économiser de l’argent en produisant eux-mêmes ce qui peut l’être », analyse Rosie-Roch L’Allier.
Si Nourrir notre monde a permis de multiplier les systèmes alimentaires territorialisés, l’organisme est loin d’être le seul à rayonner dans la province. Déjà en 2016 paraissait dans le journal Resolis un répertoire comprenant 100 initiatives locales de systèmes alimentaires territorialisés au Québec.
Que ce soit des initiatives municipales de distribution de produits de fermiers locaux à Laval, la mise en place d’infrastructures agricoles collectives, ou encore l’adoption d’une Stratégie régionale pour la sécurité alimentaire par des organisations inuites, les pratiques sont nombreuses.
Revoir le financement… et nos habitudes
Si les SAT représentent une alternative prometteuse, leur déploiement n’est toutefois pas sans défi.
À l’heure actuelle, les financements gouvernementaux sont orientés dans une optique sectorielle : les fermes sont spécialisées, ce qui facilite la production à gros volume.
Pour Carole-Anne Lapierre, agronome et analyste en agriculture et systèmes alimentaires chez Équiterre, un changement de paradigme au niveau structurel devrait être envisagé pour encourager et financer l’agriculture diversifiée, à plus petite échelle. « Il s’agira de passer à des entreprises agricoles convaincues [à certaines méthodes de production] à des fermes à échelle plus humaine, qui visent les marchés locaux. »
« On est toutes et tous habitué·es de manger des bananes. »
Rosie-Roch L’Allier, Nourrir notre monde
Les processus de concertation du SAT, qui rassemblent tous les acteur·trices du territoire, bénéficieraient également d’un financement dédié, afin de faciliter son déploiement, défend le collectif Nourrir notre monde.
Mais les questions financières ne représentent pas l’unique barrière : c’est aussi un changement de mentalité qui serait nécessaire, selon l’organisme. « C’est une espèce d’utopie à long terme. On est toutes et tous habitué·es de manger des bananes », donne comme exemple Rosie-Roch L’Allier. « Diminuer notre consommation de produits de l’extérieur, c’est un apprentissage qui se fait sur le long terme, qui demande de réapprivoiser certains aliments et certaines méthodes de conservation. »
« Il faudra beaucoup d’éducation populaire et beaucoup d’investissement ».
Au-delà des profits
Le SAT demanderait une vision holistique, qui ne considère pas uniquement la rentabilité économique, selon le professeur Sébastien Rioux. « L’entreprise agricole qui vaut dix millions $ n’est pas en soi un succès. Le succès est purement économique, mais au plan écologique, c’est un désastre. Au niveau de l’alimentation, c’est un désastre. On n’est pas en train de nourrir les gens », rappelle-t-il.
Quant au SAT, « il s’agit d’une agriculture plus résiliente, riche sur le plan humain et sur le plan de l’occupation du territoire, des régions », défend le professeur.
Carole-Anne Lapierre explique que les pratiques agricoles à petite échelle sont moins dommageables pour la santé des sols. La mise en place de marchés locaux, qui favorisent la proximité pour les mangeur·euses, permettrait également de réduire l’impact écologique du transport.
Mais il ne faut pas se méprendre : l’idée n’est pas d’envisager un Québec 100 % autosuffisant, nuance Carole-Anne Lapierre. Au contraire, il s’agirait d’un scénario à éviter, car cela rendrait la région vulnérable en cas de problèmes. Elle compare cela à la dépendance actuelle des systèmes alimentaires mondiaux à l’égard du pétrole : les fluctuations de son prix ont un impact disproportionné sur le coût des aliments.
Pour garantir la sécurité alimentaire du Québec, l’idée serait d’atteindre un niveau d’autosuffisance significatif, tout en maintenant des liens interdépendants avec certains marchés, croit l’analyste.
En attendant, beaucoup de chemin reste à faire pour rééquilibrer nos systèmes alimentaires en faveur de l’autonomie locale.