Dans une décision du Conseil de presse parue jeudi, ce dernier retient trois des griefs déposés par la journaliste du Devoir Améli Pineda et la citoyenne Suzanne Cholette, et blâme Isabelle Hachey, Marie-Ève Tremblay, La Presse et le 98,5.
Améli Pineda, journaliste au Devoir, est à l’origine d’une enquête sur Julien Lacroix parue en juillet 2020 traitant d’allégations d’agressions et d’inconduites sexuelles de sa part envers plusieurs femmes.
Deux ans plus tard, en novembre 2022, Isabelle Hachey, chroniqueuse à La Presse, et Marie-Ève Tremblay, animatrice au 98,5, ont fait paraître un article ainsi qu’un balado intitulés « L’affaire Julien Lacroix, deux ans plus tard – Des cicatrices et des regrets ». Dans ces contenus, les journalistes ont interrogé des femmes qui, à la suite de leur dénonciation dans l’enquête du Devoir, disaient regretter d’avoir dénoncé l’humoriste à cause des conséquences publiques et privées néfastes suivant leurs témoignages. L’article des deux journalistes contestait également les méthodes de l’enquête du Devoir, et mettait en cause le travail d’Améli Pineda.
Cette dernière a par la suite déposé une plainte au Conseil de presse. La plainte incluait plusieurs griefs.
Du nombre, sept ont été rejetés et trois retenus dans la décision du Conseil de presse : l’un des griefs d’informations incomplètes, le grief de manque d’équilibre ainsi que le grief d’apparence de conflit d’intérêts.
« Je suis satisfaite de la décision du Conseil de presse qui reconnaît d’importants manquements dans la démarche d’Isabelle Hachey et de Marie-Ève Tremblay, qui ont dérogé à plusieurs principes du Guide de déontologie », affirme en entrevue Améli Pineda en réaction à la décision du Conseil de presse.
« C’est inhabituel de porter plainte contre des collègues, mais leur démarche l’était tout autant. »
Informations incomplètes
Le grief retenu d’informations incomplètes avait trait à la demande d’entrevue faite au Devoir par La Presse. Dans l’article d’Isabelle Hachey, la chroniqueuse écrivait : « Nous avons sollicité une entrevue auprès du journal Le Devoir afin d’obtenir son point de vue sur cette affaire. Le quotidien a accepté notre demande, à condition d’obtenir nos questions à l’avance. Nous avons refusé cette condition. »
Or, si Le Devoir avait procédé ainsi, c’est « dû à une volonté de respecter les règles déontologiques encadrant notre profession dans un dossier impliquant des sources confidentielles », a indiqué Améli Pineda dans sa plainte au Conseil de presse. « Mettre en péril la confidentialité de mes sources aurait affecté la confiance du public envers notre profession et cette décision vient conforter la position du Devoir », explique la journaliste en entrevue.
Cet élément de contexte n’a pas été précisé dans l’article de La Presse.
Le Conseil de presse a ainsi donné raison au Devoir par rapport à cet élément. « Compte tenu du rôle central que jouait Le Devoir dans le sujet de l’enquête, les raisons du refus du quotidien d’accorder une entrevue aux mis en cause étaient une information essentielle à la compréhension du sujet. Les journalistes savaient que leur refus de fournir les questions à l’avance à la direction du Devoir n’était pas la seule raison invoquée par le média pour décliner la demande d’entrevue. Affirmer simplement que “le quotidien a accepté notre demande, à condition d’obtenir nos questions à l’avance” faisait abstraction de plusieurs raisons importantes du refus et empêchait le public de bien comprendre ce refus », peut-on lire dans la décision.
Manque d’équilibre
Le Conseil a également retenu le grief de manque d’équilibre.
Selon la plainte d’Améli Pineda, « La Presse disposait d’informations pertinentes qui auraient pu offrir aux lecteurs un portrait juste et équilibré, mais a négligé d’inclure des informations publiées par Le Devoir portant précisément sur la démarche [de travail sur soi] de Julien Lacroix et le cheminement des femmes à cet égard ». Elle souligne que « depuis 2020, Le Devoir a publié dix textes en lien avec l’affaire Julien Lacroix, fait une entrevue vidéo avec lui et ses journalistes ont écrit de nombreuses analyses sur le mouvement de dénonciations et ses dérives ».
Elle estime que « La Presse aurait dû témoigner des efforts du Devoir à étoffer le sujet ».
Elle ajoute qu’« après l’écoute des quatre épisodes [du balado du 98,5], force est de constater qu’elles [les journalistes] occultent des informations, créant un déséquilibre qui laisse croire erronément aux auditeurs que Le Devoir a diffusé en juillet 2020 une enquête dévastatrice pour l’humoriste déchu, sans jamais s’intéresser à la suite des choses, alors que c’est tout le contraire qui s’est produit ».
Ce à quoi le Conseil a répondu, en accord avec cette plainte, qu’« étant donné que Le Devoir était l’une des parties en présence directement visées par cette nouvelle enquête, les journalistes avaient l’obligation déontologique de présenter une juste pondération de la perspective du Devoir dans cette affaire ».
« Cela aurait entre autres pu se faire en présentant clairement au Devoir les éléments qui remettaient en question son travail journalistique, afin que Le Devoir puisse y répondre en toute connaissance de cause, ou en faisant état des multiples suivis réalisés par Le Devoir à la suite de son enquête de 2020. »
Apparence de conflit d’intérêts
Enfin, le grief d’apparence de conflit d’intérêts portait sur les liens d’amitié entre Marie-Ève Tremblay et la conjointe actuelle de Julien Lacroix, Maude Sabbagh, qui témoigne dans les contenus de La Presse et du 98,5. Ce grief avait aussi été formulé par Suzanne Cholette, une citoyenne, dans une plainte séparée.
Le Conseil a affirmé que Marie-Ève Tremblay a omis d’être transparente à ce sujet. « En interviewant une personne avec qui elle avait plusieurs fois et pendant plusieurs années échangé des messages d’ordre personnel sur les réseaux sociaux, la journaliste s’est placée en apparence de conflit d’intérêts. En procédant à cette entrevue sans divulguer au public la nature de sa relation avec la conjointe de Julien Lacroix, Marie-Ève Tremblay n’a pas pris les moyens nécessaires pour éviter cette apparence de conflit d’intérêts. »
Tourner la page?
« Cette décision me permet aujourd’hui de préciser ma discrétion de la dernière année à ce sujet. La protection de mes sources est non négociable, même si j’ai dû en subir les contrecoups. Le journalisme n’est pas un spectacle. Mon ressenti importait peu », dit Améli Pineda en entrevue.
« Le dossier a cheminé au sein de l’instance appropriée et aujourd’hui, je peux tourner la page. Cette plainte n’était pas une question de sentiments ou d’émotions, mais une question d’éthique et de respect des normes déontologiques qui encadrent la profession de journaliste », ajoute la journaliste.
La Presse a répondu par l’entremise de son vice-président Information et éditeur adjoint, François Cardinal. « Nous demeurons convaincus que le reportage de La Presse était d’un intérêt public incontestable, qu’il faisait preuve d’une rigueur exemplaire et que la démarche journalistique respectait les règles de l’art. Il constitue un exemple du type de journalisme courageux suscitant une profonde réflexion sociale ainsi que de vifs débats qui s’inscrit au cœur de la mission de La Presse », a-t-il affirmé.
« Nous nous réjouissons en ce sens que le Conseil de presse ait rejeté la majorité des onze griefs déposés, et nous tenons à exprimer notre vif désaccord quant aux trois griefs retenus. Nous considérons que ces griefs sont mal fondés et que cette décision crée de dangereux précédents qui mineront la capacité de l’ensemble des journalistes québécois de réaliser et de publier des enquêtes sur des sujets d’intérêt public – pas juste La Presse. C’est pourquoi nous avons l’intention de porter cette décision en appel », a-t-il ajouté.
Marie-Ève Tremblay n’a pas souhaité réagir à la décision du Conseil.
Le comité des plaintes lors de la prise de décision était composé de représentant·es du public (Renée Lamontagne et Mathieu Montégiani), des représentantes des journalistes (Sylvie Fournier et Paule Vermot-Desroches), ainsi que des représentants des entreprises de presse (Maxime Bertrand et Éric Grenier).
Le Conseil de presse rappelle que « lorsqu’une plainte est retenue, l’entreprise de presse visée par la décision a l’obligation morale de la publier ou de la diffuser. Les entreprises de presse membres s’engagent à respecter cette obligation et à faire parvenir du Conseil une preuve de cette publication ou diffusion dans les 30 jours de la décision ».
Corrections : La version initiale de cet article mentionnait que Mme Pineda avait déposé une plainte conjointement avec Mme Cholette : or, il s’agit de deux plaintes distinctes. L’article présentait aussi Mme Cholette comme l’ex-conjointe de Julien Lacroix : cette information a été retirée. (21-12-2023)