Des enseignantes, réunies sur une ligne de piquetage, discutent entre elles. Sans fonds de grève, elles misent sur cet ultime moyen d’action pour freiner la dégradation de leurs conditions d’emploi. En pleine crise inflationniste, elles affrontent un gouvernement qui tient pour acquis leur travail, qui bafoue leur autonomie professionnelle et qui les maintient dans la précarité. Solidaires, elles lancent des collectes de fonds pour soutenir leurs collègues et elles discutent à cœur ouvert dans les locaux de grève.
Nous sommes à l’hiver 1983.
La suite est passée à l’histoire. Réprimées par la loi 111, les enseignantes ont été forcées de retourner au travail en encaissant une diminution salariale de 20 % pendant trois mois, puis un gel durant un an. Leurs conditions d’emploi ont été décrétées jusqu’en 1985 par le gouvernement péquiste, avec des reculs importants : augmentation de la charge de travail, hausse des ratios d’élèves, imposition de tâches connexes, précarisation généralisée… Au même moment, les élèves en difficulté d’adaptation et d’apprentissage commençaient à être intégrés aux classes régulières, mais sans soutien adéquat.
À l’époque, le gouvernement avait misé sur une campagne de dénigrement à l’égard des enseignantes et des salarié·es du secteur public, présenté·es comme des « privilégié·es » en pleine crise économique. En créant une division entre travailleur·euses et chômeur·euses, entre secteur public et secteur privé ou entre population et fonctionnaires, la classe politique a réussi à mieux faire accepter les premières réformes néolibérales dans les services publics.
Un long essoufflement
Depuis, de nombreuses lois spéciales ont miné le rapport de force des syndicats et nui à l’organisation des travailleuses et travailleurs face aux attaques répétées dans le secteur public.
La situation des écoles ne s’est guère améliorée depuis les années 1980. Le personnel scolaire a fait face aux vagues de compressions budgétaires, aux restructurations du réseau de l’éducation, aux multiples réformes pédagogiques et à une pandémie qui a bouleversé leur travail.
Les travailleuses ont tenu à bout de bras l’école publique avec des ressources insuffisantes, mais elles sont aujourd’hui à court de souffle.
Tout se joue maintenant : si elles ne forcent pas l’État à réinvestir, qui le fera?
D’une rentrée à l’autre, la « pénurie » d’enseignantes s’aggrave sous l’effet des mauvaises conditions et, plutôt que de revaloriser la profession, le gouvernement se contente de garantir « un adulte par classe ».
Un combat féministe pour les services publics
Deux visions s’affrontent. D’un côté, le gouvernement caquiste propose une relance économique en finançant généreusement les secteurs privés traditionnellement masculins, dont la construction, l’exploitation minière et forestière, ainsi que la filière batterie. Des milliards sont injectés pour une poignée d’emplois qui « créeront de la richesse », nous dit-on.
De l’autre côté, les syndiquées du secteur public exigent une amélioration urgente de leurs conditions afin de garantir des services de qualité et une rétention du personnel. Leur combat est intrinsèquement féministe : elles ne se battent pas que pour de meilleurs salaires, mais pour revaloriser des métiers traditionnellement féminins trop souvent considérés comme une « vocation ».
Aujourd’hui, le gouvernement compte de nouveau sur l’essoufflement des grévistes et sur l’hostilité de l’opinion publique. À la différence que cette fois, la majorité de la population, consciente de la détérioration des services publics, se range du côté des syndiquées. Du Québec à la France, les dons affluent pour soutenir les grévistes.
Tout se joue maintenant : si elles ne forcent pas l’État à réinvestir dans l’éducation et dans le personnel scolaire, qui le fera?
Les enjeux actuels dépassent la simple négociation d’une convention collective. Les enseignantes en grève tentent de renverser 40 ans de dégradation des conditions d’emploi et de garantir une réelle reconnaissance de leur autonomie professionnelle. Pour la première fois en quatre décennies, elles sont en grève générale illimitée, au cœur de l’une des plus importantes mobilisations syndicales de l’histoire québécoise. Les prochaines semaines seront décisives.