Mélina Nantel Journaliste indépendante
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L’insécurité alimentaire frappe de plus en plus durement aux portes des Québécois·es, et elle ne fera pas marche arrière le 25 décembre. Avec la hausse des prix alimentaires, le repas festif traditionnel deviendra cette année un luxe hors de portée pour de nombreux foyers. Si des alternatives économiques peuvent être envisagées, les solutions individuelles et la charité du temps des fêtes ne suffiront pas à lutter durablement contre l’insécurité alimentaire, croient les organismes. Une augmentation du salaire minimum et des prestations sociales permettrait plutôt d’agir véritablement sur le problème.

Selon les données du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie, le coût moyen d’un repas traditionnel de Noël – dinde, légumes, tourtière, gâteau aux fruits et lait de poule – pour un groupe de quatre à six personnes atteint cette année 104,85 $. Les hausses de prix notables comprennent une augmentation de 5 % pour la dinde, de 6,6 % pour les pommes de terre et de 12,8 % pour les carottes.

Depuis le début de la pandémie, l’inflation a été particulièrement sévère pour le panier d’épicerie : le prix des aliments d’environ 20 % en deux ans, selon Statistique Canada, soit beaucoup plus vite que les autres produits. Encore cette année, les prix ont augmenté de 6 %, selon les calculs du Laboratoire.

Pour préserver l’essence du temps des fêtes sans se ruiner, les chercheur·euses de l’Université Dalhousie proposent d’envisager des alternatives à la dinde et la farce, en choisissant par exemple le jambon, qui réduirait le coût total du repas de moitié environ.

Les repas à base de plantes, généralement moins coûteux, pourraient également être privilégiés. Les repas « hybrides », intégrant d’autres traditions culinaires pour réinventer le repas traditionnel, permettent aussi de réduire les coûts sans sacrifier l’essence des fêtes, expliquent les chercheur·euses.

Cependant, si ces mesures peuvent être utiles et applicables pour certaines personnes, elles ne sauraient répondre aux causes profondes du problème, rappellent d’autres expert·es et organismes : l’insécurité alimentaire grandissante au Québec, principalement causée par la pauvreté et aggravée par l’inflation galopante.

« Les gens vont avoir faim en janvier, en février, en mars. »

Virginie Larivière,
Collectif pour un Québec sans pauvreté

Un système alimentaire pour enrichir ou pour nourrir?

« C’est toujours la même rengaine », dénonce Sébastien Rioux, professeur de géographie à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie politique de l’alimentation et du bien-être. « On demande aux gens de s’adapter à l’augmentation des prix, comme si c’était une fatalité en soi. »

Le professeur critique plutôt la visée capitaliste du système alimentaire, axé sur la recherche de profit plutôt que sur l’idée de nourrir les individus.

Constat que partage Virginie Larivière, porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté. « Il y a actuellement quatre ou cinq gros acteurs dans le domaine de l’épicerie qui s’en mettent plein les poches. Ils ont profité de l’augmentation de l’inflation pour dégager des marges de profit supérieures à celles indiquées par l’inflation réelle. »

En effet, les profits dégagés par les grands épiciers canadiens ont plus que doublé depuis le début de la pandémie, selon une récente analyse du Centre for Future Work basée sur les chiffres de Statistique Canada. Les épiciers ont notamment connu une hausse « modeste, mais significative » de leurs marges de profits, a montré plus tôt cette année un rapport du Bureau de la concurrence du Canada, concluant que le secteur, dominé par quelques gros joueurs, manquait de concurrence.

« On demande aux gens de s’adapter à l’augmentation des prix, comme si c’était une fatalité en soi. »

Sébastien Rioux, UdeM

Pendant ce temps, les citoyen·nes s’appauvrissent et les Banques alimentaires doivent redoubler d’efforts, explique Virginie Larivière. Depuis 2019, l’utilisation des Banques alimentaires a augmenté de 73 % au Québec et de 78,5 % au Canada, plus d’un tiers des utilisateurs étant des enfants. Cette année, près de 10 % de la population québécoise a eu recours chaque mois à une banque alimentaire.

Parmi les usager·ères figurent des salarié·es qui n’arrivent tout simplement pas à joindre les deux bouts. « La frange […] qui ne cesse d’augmenter d’année en année, ce sont les travailleurs. Ils ont un revenu d’emploi et malgré tout, ils ont besoin d’une banque alimentaire », avait révélé le directeur des opérations des Banques alimentaires du Québec, Gaël Chantrel.

Lutter contre la pauvreté sur tous les fronts

Selon Virginie Larivière, la solution ne saurait résider uniquement dans les organismes communautaires ou la bonne volonté des gens charitables qui participent aux guignolées du temps des fêtes, par exemple. Le Collectif défend plutôt que l’insécurité alimentaire est causée par la pauvreté, et que des mesures gouvernementales doivent être mises en place pour agir sur celle-ci.

« La pauvreté, ça ne se passe pas juste à Noël. Les gens vont avoir faim en janvier, en février, en mars. Les gens vont avoir de la misère à se loger. Il faut se sortir des mesures ponctuelles, qui arrivent une fois dans le temps, parce que c’est le temps de Noël et qu’on se sent mal », défend la porte-parole du Collectif.

Pour lutter efficacement contre l’insécurité alimentaire, l’avocate et chargée de cours Jessica Dufresne préconise l’application du « droit à l’alimentation », un droit reconnu par les Nations unies, le Canada et le Québec, mais qui n’a actuellement aucune assise législative. Me Dufresne estime qu’une loi-cadre sur le droit à l’alimentation obligerait à revoir notre filet social dans son ensemble.

Assurer le droit à l’alimentation implique d’agir sur une multitude de facteurs liés au problème de la pauvreté, explique-t-elle. « L’alimentation englobe de nombreux aspects tels que le revenu, le logement, les soins de santé dignes, etc. », explique-t-elle.

« La pauvreté, ça ne se passe pas juste à Noël. »

Virginie Larivière

Augmentation des prestations sociales, soutien à un revenu suffisant – par exemple grâce à une hausse du salaire minimum –, services publics universels de qualité : toutes ces mesures pourraient être adoptées en lien avec le droit à l’alimentation et permettraient, selon le Collectif pour un Québec sans pauvreté, de lutter efficacement contre l’insécurité alimentaire.

Mais ces lois et ces mesures se feront encore attendre d’ici Noël, remarque Sylvie Chamberland, co-directrice du Carrefour solidaire. Elle rappelle que malgré la situation d’insécurité alimentaire que vivront de trop nombreuses personnes en ce temps des fêtes, « il est possible de recréer des beaux moments autour d’une table, même si elle est moins bien garnie, grâce aux gens avec qui on est ».

Et pour la suite, il s’agira selon elle de ne pas baisser sa vigilance et ses demandes envers le gouvernement.

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