Bell et Québecor n’ont pas besoin d’argent

Samuel Lamoureux Professeur au département des Sciences humaines, Lettres et Communication, TÉLUQ
Partager

Bell et Québecor n’ont pas besoin d’argent

Le ministre de la Culture et des Communications aimerait que l’argent de Google aide prioritairement les médias privés. Et si ces derniers n’avaient pas besoin d’argent?

L’entente entre le gouvernement fédéral et Google, qui a récemment promis de verser 100 millions $ aux médias canadiens pour se conformer au projet de loi C-18 sur les nouvelles en ligne, a permis de réactiver des débats importants par rapport à la crise des médias au pays.

Quels médias devraient être admissibles pour recevoir ces nouveaux fonds? Radio-Canada, les journaux locaux, les grands conglomérats de presse privés comme Québecor? Les médias alternatifs, qu’ils soient de gauche ou de droite?

Dans une déclaration le 30 novembre dernier, le ministre québécois de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, a de son côté choisi son camp : ce fond devrait « s’adresser aux médias privés qui perdent des revenus publicitaires ». Mi-décembre, le Patrimoine Canada lui a en partie donné raison, alors qu’il a annoncé que l’argent destiné aux diffuseurs privés serait plafonné à 30 % du montant total.

Me basant sur des données récentes en économie politique des médias, j’affirmerai pour ma part le contraire : les conglomérats privés des télécommunications au pays font déjà bien assez d’argent. Il serait bien plus sensé de réserver ce fonds pour les médias indépendants, locaux ou à but non lucratif.

Bell et Québecor : des revenus en croissance

Commençons par un portrait assez simple des entreprises de communication au Canada. Le professeur Dwayne Winseck de l’Université Carleton vient de publier une étude à ce sujet, intitulée « Croissance et bouleversements dans l’économie des médias de réseau au Canada ». Les conclusions de Winseck sont claires : il y a certainement une crise des médias traditionnels au pays.

Selon lui, les entreprises reliées à la radio, la télévision commerciale, les journaux papier et les magazines ont vu leurs revenus fondre dans les dernières années, passant de 12,6 milliards $ à 7,5 milliards $ de revenus entre 2008 et 2022. Ces revenus ont été absorbés par les grandes plateformes comme Google et Meta (Facebook), qui contrôleraient aujourd’hui près de 77 % du marché des publicités en ligne – 88 % si on inclut Amazon.

Mais s’il y a une crise des médias traditionnels, il n’y a certainement pas une crise du secteur des communications en général. En vérité, les entreprises comme Bell, Telus ou Québecor, dont les activités diversifiées vont bien au-delà de l’information, n’ont jamais fait autant d’argent au Canada. Les revenus générés par ces entreprises sont astronomiques : les services de communication (Internet et cellulaire, par exemple) dégageraient maintenant quelque 68 milliards $ de revenus chaque année! C’est un fait qu’on tend à oublier dans les débats publics, mais Bell, Telus et Rogers font plus de revenus au pays que Google et Meta (Facebook).

Les conglomérats privés des télécommunications au pays font déjà bien assez d’argent.

D’où vient cet argent? Principalement des revenus associés aux abonnements Internet et de téléphonie mobile. Le rapport de recherche l’indique clairement : le Canada est l’un des pays où les forfaits de téléphonie mobile sont les plus chers au monde. Je traduis moi-même : « les services de téléphonie mobile au Canada, dans différents niveaux de service (c.-à-d. utilisation faible, moyenne et élevée), se situent tout en haut du classement international pour les prix, seuls le Japon et les États-Unis étant plus chers pour certains forfaits ».

Puisqu’ils sont des quasi-monopoles dans leurs marchés, les entreprises de télécommunication canadiennes réussissent à facturer des forfaits plus chers que 35 autres pays de l’OCDE.

Un lobby public important

Pendant ce temps, ces entreprises utilisent leurs forces de lobby pour réclamer de l’argent public pour renflouer leurs entreprises.

Il est par exemple tragique qu’une entreprise comme Québecor ait licencié 547 employé·es le mois dernier pour pallier la perte de revenu de sa filière médiatique. Mais n’oublions pas que presque au même moment, Québecor a aussi annoncé avoir versé des dividendes pour ses actionnaires.

Début novembre, dans un communiqué, le conseil d’administration de l’entreprise « a déclaré un dividende trimestriel de 0,30 $ par action sur les actions catégorie A et actions catégorie B ». Ce cadeau donné aux actionnaires s’expliquait alors par « les résultats consolidés » pour le troisième trimestre de cette année, entre autres reliés à la progression des revenus du secteur télécommunications en services et équipement mobiles, impacté par l’acquisition de Freedom mobile (« hausse de 287,3 M$, soit plus de 100 % de progression »).

Pendant ce temps, ces entreprises réclament de l’argent public pour renflouer leurs entreprises.

Pourquoi Québecor pourrait-il se qualifier pour recevoir une partie du fonds venant de Google si l’entreprise continue de verser des dividendes à ses actionnaires? Comment Bell peut-elle se qualifier de victime face aux géants du Web quand ses revenus dépassent ceux de Meta (Facebook) au pays?

Ces questions doivent se poser bien davantage dans les salles de rédaction et dans les offices de consultation publique lorsqu’il est temps de penser à la crise des médias. Pour plusieurs raisons, notamment leur force de lobby dans le débat public, les grandes entreprises de communication voudront cadrer le débat à leurs avantages.

Au-delà du privé

Pourtant, rien n’indique que le secteur privé représente l’avenir des médias au pays.

Dans les dernières années, de multiples médias ont fait le saut vers des modèles alternatifs, par exemple des modèles à but non lucratif ou coopératif. Pensons à La Presse, maintenant détenue par un OBNL, ou à la Coopérative de l’information indépendante (Le Soleil, Le Droit, Le Nouvelliste, etc.), ou encore au Devoir, qui a récemment obtenu un statut lui permettant d’émettre des reçus fiscaux pour les dons.

De nombreux médias plus petits, locaux ou alternatifs, souffrent également de la crise sans pouvoir embaucher suffisamment de journalistes pour couvrir leurs régions ou leurs communautés. Il me semble que l’aide publique devrait aller prioritairement à ces derniers : par une redistribution du nouveau fonds de Google, mais aussi par un renforcement de certaines mesures comme l’Initiative de journalisme local.