Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Depuis 2014, le site Web Canary Mission dresse une « liste noire » des activistes pro-palestinien·nes, majoritairement des étudiant·es universitaires, en tentant d’associer toute critique d’Israël à l’antisémitisme. Une telle pratique visant à intimider et à réduire au silence pourrait s’avérer diffamatoire, selon un expert. 

Nazim terminait son baccalauréat à l’Université McGill en 2014 lorsqu’un ami lui a envoyé un lien vers un site Web étrange dont il n’avait jamais entendu parler et où apparaissait pourtant son nom, son visage et un texte détaillant son parcours académique et ses activités sur les réseaux sociaux.  

Le profil, qui demeure actif plusieurs années plus tard et a été mis à jour pour la dernière fois samedi dernier, « dénonce » l’implication du jeune homme dans le groupe McGill en solidarité pour les droits humains palestiniens (SDHP), un club qui s’oppose à l’apartheid en Israël.

Depuis sa création, Canary Mission tient une « liste noire » extensive d’organisations et d’activistes pro-palestinien·nes, dont des d’étudiant·es, principalement en Amérique du Nord, incluant à Montréal. Le site Web indique qu’il « documente les individus et les organisations qui encouragent la haine des États-Unis, d’Israël et des Juifs sur les campus universitaires nord-américains et au-delà ».

Mais les jeunes ciblé·es se voient aussi souvent reprocher leur simple participation à des groupes de solidarité comme SDHP et le Mouvement de la jeunesse palestinienne. La « Politique d’éthique » de Canary Mission mentionne en effet que le site Web recense non seulement des personnes qui « incitent à la violence ou à la haine envers les Juifs » mais aussi celles qui « démonisent […] Israël ou les partisans d’Israël » ou qui « perturbent » des événements juifs ou pro-Israël.

Les auteur·es anonymes derrière le profil de Nazim l’accusent par exemple de « soutien au terrorisme » pour avoir partagé une publication Facebook appuyant une grève de la faim initiée par des prisonniers palestinens dans le but de dénoncer leurs conditions de détention.

« Nous étions choqués », raconte le jeune homme en pensant au moment où ses collègues et lui ont vu leurs profils pour la première fois. « C’était un effort qui nous semblait systématique, une tactique pour nous faire peur. »

Comme Nazim, ceux et celles qui sont ciblé·es par Canary Mission y ont tous un profil détaillé, où figurent des informations personnelles et des photographies permettant de les identifier. Des captures d’écran de publications sur les réseaux sociaux y sont également listées et font office de « preuves » qui justifieraient des accusations graves d’anti-sémitisme, d’incitation à la haine ou même au terrorisme.

Les créateurs du site ne sont pas connus et les dénonciations qui y sont publiées sont faites anonymement par des utilisateur·trices.

Sur son compte Twitter, Canary Mission affiche régulièrement les nouveaux profils des personnes qu’elle dénonce, en publiant une photo de leurs visages et en identifiant leurs profils ainsi que les institutions qu’ils et elles fréquentent, ou encore leurs employeurs. 

Outre les individus, des organisations entières, comme les Voix juives pour la paix, et même le média Al-Jazeera y sont répertoriées et également accusées d’anti-sémitisme. 

Le site recense plus de 2500 personnes, parmi lesquelles Pivot a dénombré 33 profils d’étudiant·es ou d’ancien·nes étudiant·es montréalais·es aux universités McGill et Concordia.

@pivot.quebec

👉 Pivot a enquêté sur le site Web Canary Mission. Pour lire l’article complet, suivez le lien en bio! Journaliste: Léa Beaulieu-Kratchanov #israelpalestine #news #nouvelle #actu #journaliste #media #fyp #ptp

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Parmi ces profils figure aussi celui de Nour*, un·e ancien·ne étudiant·e qui était également membre de SDHP à McGill en 2014, et à qui Pivot a accordé l’anonymat.

« Je n’étais pas surprise », relate-t-iel. « On était plus que conscient des différentes tactiques que les sionistes utilisent de manière institutionnelle et de leur portée » afin d’intimider celles et ceux qui critiquent Israël.

« C’est tordu, parce que c’est présenté comme s’ils faisaient quelque chose de juste », souligne Nour. « Et le fait que ce soit accepté et financé, et qu’il y ait un mouvement derrière cette manière de penser, c’est ce qui m’inquiète le plus. »

Le site Web aurait reçu l’appui financier de plusieurs philanthropes américains et d’organisations juives et sionistes, surtout basées aux États-Unis. Bien que ses créateurs demeurent anonymes, Adam Milstein, un investisseur immobilier israélo-américain, est souvent cité comme son fondateur.

Canary Mission « a une orientation politique très claire qui n’est pas basée dans les faits », souligne-t-iel. « Mais pour quelqu’un qui n’est pas informé et qui est favorable [au sionisme] ça peut sembler convaincant. »

« C’est un dérapage conceptuel assez remarquable », résume Pierre Trudel, professeur en droit à l’Université de Montréal qui n’est lui-même pas listé sur le site Web. « Avec ce genre de raisonnement, tout désaccord avec le gouvernement ou l’État d’Israël devient du discours haineux. » Il précise aussi qu’une telle association est incompatible avec le droit à la liberté d’expression.

Aux yeux de la loi, « le discours haineux est quelque chose de bien spécifique : c’est ce qui incite une personne à détester, à haïr, ou à s’en prendre à des personnes sur la base de leur race, de leur religion », détaille-t-il. A contrario, « ce n’est pas d’être en désaccord avec une politique gouvernementale, ce n’est pas de critiquer l’État d’Israël ».

En associant les critiques d’Israël à de l’anti-sémitisme, Canary Mission « étiquette ce qui ne fait pas [son] affaire comme haineux et on mélange tout ça dans le même panier », précise-t-il. « Ça ne peut pas tenir la route, ça devient de la propagande, mais ça n’a rien à voir à la vraie lutte contre le discours haineux. »

Espionnage et intimidation

Canary Mission, « c’est un outil de dissuasion », résume un·e membre du Mouvement de la jeunesse palestinienne qui s’étonne de ne pas encore avoir été ciblé·e et à qui Pivot a octroyé l’anonymat.

« C’est un outil pour arrêter les gens de parler et de soutenir le peuple palestinien par la peur », déplore-t-iel, en affirmant que la plupart de ses camarades qui militent pour les droits des Palestinien·nes à Montréal y sont répertorié·es.

Canary Mission « a une orientation politique très claire qui n’est pas basée dans les faits. Mais pour quelqu’un qui n’est pas informé et qui est favorable [au sionisme] ça peut sembler convaincant. »

Nour*

En 2018, le média israélien Haaretz avait démontré que les informations publiées sur Canary Mission avaient été utilisées par le gouvernement israélien afin d’empêcher l’entrée au pays d’individus « soupçonnés de boycott envers Israël ». Le site Web a également été utilisé par des agents du FBI aux États-Unis afin d’enquêter sur des étudiant·es.

« On essaie de retirer le pouvoir de Canary Mission et de dire qu’on a pas peur », dit-iel. « Si on n’a pas peur, Canary Mission n’a pas de pouvoir. »

« Je ne suis pas inquiète, d’une certaine manière, je suis fière », opine Nour. « Je suis restée fidèle à mes valeurs et à qui je suis. Ce que je suis n’a rien à voir avec le fait de haïr qui que ce soit. »

« C’est un peu comme un rite de passage », acquiesce pour sa part Samah, une ancienne étudiante à McGill dont le profil est apparu sur le site de Canary Mission en 2020.

« C’est devenu une blague pour ceux d’entre nous qui connaissent leurs méthodes pernicieuses », avance-t-elle. « Mais pour ceux qui ne le savent pas, ça peut être vraiment effrayant de voir quelqu’un être accusé de choses aussi sensationnelles et diffamatoires. »

Cela est particulièrement dommageable pour les jeunes qui terminent leurs études ou qui font leur entrée sur le marché du travail, et dont le seul « crime » aura été de critiquer Israël, pense-t-elle.

« Ça frappe plus tard, quand on se rend compte que n’importe qui qui fait une recherche avec mon nom peut tomber sur ça », raconte Nazim en pensant à sa propre expérience. À l’université, « on est jeunes et c’est avant qu’on entre sur le marché du travail ».

Occupant aujourd’hui un poste dans son domaine, il n’est pas certain que Canary Mission ait eu un impact sur sa carrière pour le moment. « Je pense que ça fait partie du génie de leur tactique, ça te fait vivre dans la peur de quelque chose que tu ne pourras peut-être jamais prouver. Je pense que c’est ce que tu es censé ressentir avec un site Web comme ça. »

« Ça frappe plus tard, quand on se rend compte que n’importe qui qui fait une recherche avec mon nom peut tomber sur ça. »

Nazim

« Ça m’a inquiétée pour les étudiants », explique Rula Abisaab, professeure d’histoire islamique à McGill, elle-même répertoriée sur Canary Mission. « Surtout pour les étudiants internationaux qui sont ici avec un visa d’étude » et qui sont particulièrement vulnérables en raison de leur statut.

Pour Rula Abisaab, le silence des universités sur cet enjeu est « une violation de la confiance qu’on accorde à notre établissement d’enseignement pour présenter ouvertement nos idées, et de la confiance qu’on accorde au système démocratique ».

Cela fait plusieurs années qu’elle est elle-même la proie de ces tactiques qu’elle définit comme « maccarthystes », en référence à la campagne de chasse aux communistes aux États-Unis dans les années 1950. Avant la création de Canary Mission, elle avait été ciblée en 2022 par un autre site Web semblable, Campus Watch, qui encourage les étudiant·es à dénoncer leurs professeurs qui défendent les droits des Palestinien·nes. De telles organisations « transforment les étudiants en espions qui surveillent les professeurs qui ont dit quoi que ce soit de critique au sujet de l’apartheid en Israël », explique Rula Abisaab. « On est surveillés dans les événements qu’on tient, et même lors des cours. »

« C’est tragique, parce que ça crée toute une génération d’hommes et de femmes sionistes qui ont en tête cette idée d’être des victimes » en portant des accusations d’anti-sémitisme, alors que cela n’a rien à voir avec l’activisme pro-palestinien, déplore-t-elle. Elle souligne d’ailleurs que ces site Web ciblent également plusieurs étudiant·es et professeur·es juif·ves.

McGill n’a pas fait suite aux demandes de Pivot qui visaient à savoir si l’établissement était au courant de la situation et si des mesures avaient été prises pour protéger ses employé·es et ses étudiant·es pris·es pour cible.

Mouvement BDS

Sur leurs profils, Nazim, Nour, Samah et Rula Abisaab sont accusé·es de soutenir le mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) qui vise à s’opposer à l’État israélien par des moyens économiques non-violents. Sur son site Web, Canary Mission définit ce mouvement comme étant « agressif et perturbateur » et associé à la « montée de l’antisémitisme sur les campus universitaire ».

En 2014, le SDHP s’apprétait à proposer une politique BDS qui aurait mandaté l’association étudiante de McGill de faire pression sur l’administration afin de reconnaître le système d’apartheid colonial en Israël et de dénoncer les liens entre l’Université et des institutions et compagnies qui profitent de l’occupation illégale israélienne en Cisjordanie.

« Évidemment, ce n’était pas agréable » de découvrir son profil sur Canary Mission, raconte Nazim. « Mais à ce moment-là, on se préparait à déposer la motion BDS, c’était notre préoccupation première et ça ne nous a pas déroutés. »

BDS : qu’est-ce que c’est?

Lancé en 2005 par une coalition d’ONG palestiniennes, le mouvement BDS vise à enjoindre les gouvernements et les particuliers à retirer leurs investissements ou à éviter la consommation de biens et de services provenant de compagnies israéliennes ou ayant un lien avec l’armée israélienne et l’occupation illégale de territoires palestiniens en Cisjordanie. Il milite également pour que les gouvernements mettent en place des sanctions jusqu’à ce qu’Israël se conforme au droit international et mette fin à l’état d’apartheid qui est dénoncé par plusieurs organisations dont les Nations unies, Amnistie internationale et Human Rights Watch.

Depuis 2015, une loi israélienne criminalise la promotion du boycott envers Israël. Des législations similaires ont par la suite été adoptées ailleurs en Europe et aux États-Unis.

En 2019,  Justin Trudeau s’était d’ailleurs opposé au mouvement BDS, l’associant comme Canary Mission à une forme d’anti-sémitisme.

Pendant les années d’études de Nazim, plusieurs votes ont été tenus pour faire adopter une politique BDS à l’association étudiante, sans jamais atteindre la majorité des voix. Ce n’est qu’en 2021 qu’une motion a finalement été adoptée.

En plus des désinvestissements et des boycotts, celle-ci demandait entre autres à l’association étudiante de faire pression pour que l’Université « condamne publiquement Canary Mission et les autres campagnes de surveillance ou de diffamation à l’encontre des étudiants palestiniens et pro-palestiniens ».

Mais bien que la motion ait obtenu l’approbation de plus de 71 % des étudiant·es ayant voté, elle a rapidement été bloquée par un avis de défaut transmis à l’association étudiante par l’administration, indiquant que la politique était « inconstitutionnelle et discriminatoire » et contraire à son initiative de lutte contre l’anti-sémitisme et l’islamophobie sur le campus.

« L’Université McGill dénonce fermement toutes les formes de racisme et de discrimination, y compris l’anti-sémitisme et l’islamophobie », avait alors décrété Cynthia Lee, porte-parole de l’établissement.

En mêlant BDS et anti-sémitisme, l’administration « a essentialisé les juifs, comme s’il s’agissait d’un seul groupe monolithique », s’indigne Rula Abisaab. Elle rappelle que plusieurs personnes de confession juive font partie du groupe de solidarité à la Palestine et ont voté en faveur de l’adoption de la motion à l’Université. Elle déplore aussi que l’administration ne soit pas représentative de ses étudiant·es qui ont pourtant fait un choix clair et démocratique.

Diffamation

« Canary Mission enquête sur la haine à travers tout le spectre politique, y compris l’extrême droite, l’extrême gauche et les activistes anti-israéliens », peut-on lire sur le site Web de l’organisation. « En faisant la lumière sur les groupes haineux et leurs membres, le public est mieux informé sur le sectarisme sur les campus et dans les communautés. »

Mais ces accusations de haine posent un sérieux problème, selon Pierre Trudel. « Ça peut être diffamatoire. Ça peut être une atteinte fautive à la réputation d’une personne. »

« Lorsqu’on impute à une personne le fait d’avoir dit des propos haineux, en fait, on lui impute le fait de commettre un crime », vulgarise-t-il. « De dire qu’un tel ou une telle fait du discours haineux, alors que cette personne-là ne fait que distribuer un point de vue avec lequel les gens qui la dénoncent sont en désaccord, ça peut constituer de la diffamation. »

« C’est un dérapage conceptuel assez remarquable. Avec ce genre de raisonnement, tout désaccord avec le gouvernement ou l’État d’Israël devient du discours haineux. »

Pierre Trudel

Selon lui, les Canadien·nes ciblé·es injustement par Canary Mission pourraient ainsi recourir aux tribunaux dans le cadre de poursuites pour diffamation, mais aussi pour atteinte à la vie privée, en raison des informations personnelles divulguées.

Il précise aussi que le fait de divulguer publiquement les photographies des personnes ciblées, en les accompagnant de fausses accusations, comme le fait Canary Mission sur ses comptes de réseaux sociaux, pourrait constituer une forme d’intimidation.

Pour le moment, les victimes qu’a contactées Pivot n’ont pas encore entamé de tels processus judiciaires.

« C’est clair que leurs intentions vont à l’encontre de la loi », pense Nour*. « Mais en même temps, je ne les prends pas trop au sérieux, je ne me sens pas menacée et je ne pense pas que ça mérite mon attention. »

« Je considérerais déposer des poursuites maintenant, mais au moment où c’est arrivé, j’étais un étudiant fauché qui essayait de survivre et d’avoir un emploi après l’université », raconte Nazim.

Rula Abisaab demeure pour sa part prudente quant aux résultats qui pourraient découler d’une démarche judiciaire. Mais l’éventualité d’une poursuite juridique demeure « une question très importante », admet-elle. « Je pense que ça devrait être fait collectivement, parce que c’est un dommage qui a été infligé à tout le monde qui figure sur le [site]. »

« Ça pourrait permettre à plusieurs activistes qui ne font que présenter leur solidarité au peuple palestinien de manière pacifique […] de se sentir capables et de sentir qu’il y a une justice et un système démocratique. »

Canary Mission n’a pas répondu aux demandes médiatiques de Pivot. 

* Nom fictif.

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