Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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De nouvelles données mettent en évidence la faible confiance des jeunes envers les médias. Selon des expert·es, ce constat s’expliquerait en partie par le contexte de crise économique dans les médias et de désinformation sur les réseaux sociaux, mais refléterait aussi des demandes fondées de la part des jeunes envers les sources d’information.

Selon de récentes données de Statistique Canada, seulement 23 % des jeunes âgé·es entre 25 et 34 ans disent avoir confiance dans les médias. Cette proportion est légèrement supérieure chez les plus jeunes, les 15 à 24 ans, avec un taux de confiance de 26 %, mais reste largement en deçà de la moyenne dans la population générale, qui elle est de 31 %.

Les médias n’ont donc pas la cote auprès des Canadien·nes, encore moins que d’autres institutions publiques comme le parlement fédéral (32 %), le système de justice (46 %), le système scolaire (47 %), ou même les services de police (62 %).

Cette enquête rappelle celle effectuée l’année dernière par le cabinet de communication Edelman, qui avait déterminé que 61 % des Canadien·nes estimaient que les journalistes tentaient délibérément de les tromper.

« C’est vrai que ce n’est pas rassurant », constate Colette Brin, professeure titulaire et directrice du Centre d’études sur les médias à l’Université Laval. De manière générale et au-delà des médias, « le fonctionnement des institutions a été mis à l’épreuve par la pandémie, par le travail à distance, par toutes sortes de considérations », ce qui aurait compliqué les interactions du public avec celles-ci et augmenté le mécontentement de manière générale.

Mais au-delà de ce contexte précis, il s’agit d’une tendance qui s’observe depuis un certain temps, surtout au niveau de la confiance envers les sphères politiques et les médias, pense-t-elle.

Comment expliquer cette tendance de fond?

Crise médiatique

Les médias font face à une période de crise et de transformation avec le choc du numérique : l’émergence des réseaux sociaux a favorisé la désinformation et la mésinformation en plus de détourner les revenus publicitaires vers les grandes plateformes. 

Dans le passé, « les médias avaient des ressources », avance Colette Brin en soulignant les coupures de nombreux postes dans le domaine au cours des dernières décennies. Ces conditions ne sont pas « de nature à favoriser la confiance ».

La chercheuse souligne aussi que les jeunes, qui tendent à dépendre des réseaux sociaux pour s’informer, sont plus touché·es par la censure des médias canadiens sur Meta.

« Ce n’est pas pour dire que tout était parfait [avant] », dit-elle, « mais c’était certainement plus simple. »

« Tout cela fait une tempête parfaite », conclut la chercheuse, surtout que « la confiance dans les médias a tendance à être tributaire de la confiance dans les institutions ».

Selon la chercheuse, cette baisse de confiance générale chez les jeunes pourrait s’expliquer par un manque d’expérience auprès des institutions publiques et une socialisation aux médias effectuée à l’ère du numérique.

Lien de confiance

Mais Philippe de Grosbois, enseignant en sociologie au niveau collégial, déplore que les médias qui constatent une baisse de confiance se l’expliquent rapidement comme le simple effet d’un manque de compréhension du travail des journalistes et des médias, plutôt que d’y entrevoir une remise en question plus profonde. 

Dès lors, la solution qui est envisagée est souvent celle de la sensibilisation et de l’éducation aux médias.

« Je suis prof, ce n’est pas que j’ai un problème avec l’éducation aux médias », explique-t-il. Mais « je trouve non seulement que c’est une attitude qui est un peu condescendante ou paternaliste, mais aussi qu’il y a une forme d’autocomplaisance là-dedans ».

« Quand on parle de confiance, on devrait parler de relation de confiance », ce qui sous-entend qu’il y a au moins deux parties, avance Philippe de Grosbois. « Si la confiance est basse, la question qu’on peut poser aussi c’est : est-ce que ces institutions sont dignes de confiance? Est-ce qu’elles ont mérité la confiance? »

Par exemple, avance-t-il, les médias ont parfois tendance à reprocher au public de ne pas faire la différence entre reportage et opinion au moment de critiquer le propos d’une chronique, et à rappeler que les chroniqueur·euses n’ont pas à respecter les mêmes normes d’objectivité que les journalistes. « Mais les chroniqueurs sont supposés s’appuyer sur des choses avérées, ce qui n’est pas toujours le cas », explique-t-il.

Et « même s’il s’agit d’une opinion, les gens peuvent tout à fait trouver que non seulement ils ne sont pas d’accord, mais aussi que ça n’a pas sa place dans un média ».

Désinformation?

« Les médias sociaux amplifient la haine, les positions extrêmes », a récemment avancé Catherine Tait, la PDG de CBC/Radio-Canada à l’émission de radio Tout un matin en réaffirmant le rôle de la société d’État dans la lutte contre la désinformation.

Elle a fait valoir que la création de contenu par des citoyen·nes sur TikTok, hautement populaire auprès des jeunes, ne constitue pas du « vrai journalisme », qui, lui, doit respecter certaines normes et pratiques, « d’impartialité, d’équité, d’équilibre, d’intégrité, d’exactitude des faits et de vérification des sources ».

Si les réseaux sociaux ont permis l’essor de la désinformation, ils permettent également d’accéder à une plus grande diversité de sources et de points de vue, estime quant à lui Philippe de Grosbois, sociologue et enseignant au niveau collégial.

« Oui dans cette diversité-là, il se peut qu’il y ait des complotistes », note-t-il, « mais il se peut aussi qu’il y ait du très bon matériel auquel on n’aurait pas eu accès [autrement] », notamment des explications d’expert·es et des perspectives marginalisées qui sont sous-représentées dans les médias traditionnels.

« Ça peut aussi amener les gens à avoir une connaissance beaucoup plus approfondie sur un sujet » en particulier, qui serait moins couvert par des médias généralistes, avance-t-il.

« Ça change le regard qu’on a, mais le discours [porté par les médias traditionnels] sur les médias sociaux tient très peu compte de cet aspect-là. »

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